La Première

📖 La Purification ✍️ eclavet 📝 2502 mots

C’est le dixième mois consécutif que le premier lundi du mois je vois son conjoint quitter la maison en taxi avec ses valises. Le mardi de la semaine suivante, un taxi le dépose à la maison. À chaque fois, j'aperçois sa soi-disant bien-aimée l’accueillir comme si c’était leur première rencontre après des mois d'absence. Elle en fait toujours trop. Elle a fait battre mon cœur à tout rompre pour ensuite me traiter comme une carcasse d’animal mort que l’on contourne avec dégoût. J’ai dix mois de notes complètes, leur vie n’a aucun secret pour moi, mais eux ne connaissent pas ce qui s’en vient. Je ne suis jamais loin, à la chaleur suffocante de l’été comme aux journées où on ne voit pas à 5 pas devant, aveuglé par la poudrerie, je suis toujours au poste. Elle ne mérite pas cette vie. Le bonheur n’est pas pour tous, il repose sur une pureté, cette même pureté qu’elle a noyée plus d’une fois. Mes mains sont moites, ma respiration prend un rythme d'athlète à l'idée de l'étrangler.  J’ai les mêmes sensations à l’observer, la redécouvrir et à l'étudier. Un chasseur ne va pas traquer l’ours sans connaître ses habitudes. Bon, c’est décidé, désolé pour toi, monsieur parfait, mais à ton retour, elle sera froide, raide et démunie de beauté.


Je connais leur demeure par cœur, j’y suis souvent rentré, pendant leurs week-ends à leur chalet… chalet mon cul, la cuisine seule est plus grande que mon appartement. Je les déteste. J’ai mémorisé le plan de sa maison comme si je l’avais construite. Je connais ses habitudes quand son chéri voyage pour affaires, petit gosse de riche dont le papa a acheté un diplôme et lui a donné un compte de dépenses illimité. Demain à neuf heures trente, la porte de garage s’ouvrira et sa BMW sortira, direction son cours de yoga en ville, quatorze minutes de route. Elle se changera et flânera jusqu'à neuf heures cinquante-cinq, elle entrera dans le cours s’assurant que partout où elle passera, les yeux suivront ses petites fesses fermes dans son legging qui ne laisse rien à l'imagination. Dix heures tapantes, le cours commencera pour se terminer à onze heures. Elle flirtera avec le professeur prétextant des douleurs aux jambes ou au bas du dos, tout pour se pencher ou sortir les fesses en arquant le haut de son corps. J'ai cloné la manette de son garage il y a belle lurette, merci Amazon et mon Flipper Zero, environ 500 $ c’est tout ce que ça va m’avoir coûté pour te rayer de la carte. Bon d’accord, des gants, un masque, des souliers trop grands (au cas où je laisserais une empreinte) et une combinaison de Tyvek que je brûlerai avec tout le reste. Il n’y aura rien de moi là-bas. Pas de trace, juste mes actions, le crime parfait, dix ans à fermenter dans un coin, inconnu de tous, de mon cerveau. Aux bas mots 846,23 $ que ça me coûte, c’est la valeur de ta vie, pas un centime de plus. 


Elle se douchera, se préparera et elle sortira vers onze heures vingt-cinq juste à temps pour rejoindre son amie, aussi superficielle qu’elle. Elles parleront de choses inutiles en sirotant leur Matcha Latte. Elles se vanteront, et prendront un maximum de selfies pour Instagram jusqu'à midi quinze. #iltenrestepaslong . Ensuite elle emmènera sa mère dîner dans un resto italien. Le genre d’endroit où on mange mal mais le standing d’y être vu vaut amplement les maux de ventres. C’est un gros contraste, elle ira chercher sa mère en BMW à son CHSLD miteux. Un hôpital de film d’épouvante, même la grande faucheuse ne s'y aventure pas, les  pauvres âmes qui y vivent ont toutes l’air d'être sur la terre depuis le seizième siècle. On dirait des acteurs de films de zombies qui ont été renvoyés car ils n'avancent pas assez vite. Malgré tout sa mère paraîtra bien sinon sa fille n’irait pas la voir j’en suis sûr. Donc elle affichera ses richesses jusqu'à quatorze heures à sa pauvre mère, elle la retournera à son cachot de fin de vie. Elle retournera à la maison vers quatorze heures trente-cinq. Elle prendra une  autre douche, question d'enlever les saletés de la vieillesse et de la puanteur du CHSLD. C’est à ce moment que tout commence. Je la veux propre, je la veux habillée, bien mise. Elle sortira de la douche qui donne accès sur sa chambre, s’habillera dans son walk-in plus grand que mon salon. Moi je serai dans la penderie de son conjoint. Il y a quelques mois, pendant que j'étais dans leur maison,  je testais différents plans, j’ai remarqué que la porte de la penderie de son pourvoyeur était bruyante. Le mois suivant quand j’y suis retourné j’ai apporté ce qu’il faut pour taire le bruit. Ma sortie doit être douce comme la mort, sans bruit, comme si je flottais. Dès qu’elle sortira de son walk-in je saisirai son cou et le resserrerai jusqu'à son dernier soubresaut de vie. Je veux voir la vie s’effacer derrière ses yeux, comme un rideau que l’on ferme bêtement. Je veux sentir la raideur de sa peur devenir tendre, comme si elle accordait, à moi seul, sa dernière danse.


Tout est déjà prêt, il reste juste à me reposer, je vais prétexter une maladie pour ne pas travailler ni aujourd’hui ni demain. J’ai toujours fait mes tâches assidûment, je ne lâche jamais. Je ne me souviens pas de la dernière fois où je me suis absenté, donc il y aura peu de questions. Mon dévouement me donne ce privilège. À cause de ce travail de nuit où mon corps est mis à rude épreuve, je garde mes forces pour le cou de cet être ignoble. Ignoble, mais tellement belle… Dire que tu as été mienne… Ça semble dans une autre vie, ta prochaine vie quand l’air ne pourra plus pénétrer tes poumons, sera une vie pure. Mes intentions envers toi sont nobles, je ne veux que te rendre meilleure, mes mains ont cette capacité. Je dormirai tranquille sachant que tu resteras avec moi quand tout recommencera.


Trouver le sommeil a été difficile, j’ai vu et revu mon plan sans arrêt. Je me sens tout de même en excellente forme. Une forme mortelle. Tout est prêt : mon sac à dos, mes jambes et mon esprit. C’est une tâche qui me revient, sinon je serais inondé par le stress et la peur. Je ne ressens que de la quiétude et l’anticipation d’une tâche importante dont je dois m'acquitter. Il est enfin l'heure. Tout ce labeur, ces longues heures d’observation, toutes les nuits où je t’ai tuée. Mais cette fois-ci, c’est vrai. J’ai tellement répété que je n’aurais pas à réfléchir. Tout se fera naturellement. J’ai tellement anticipé tout ce qui pourrait mal tourner que rien ne me surprendra. J’ai même un scénario où, pour une raison ou une autre, ton précieux mari écourterait son voyage d’affaires. J’ai un pistolet à la cheville, ce serait un dommage collatéral, rien de plus. Une mission comporte des risques. Ma mission n'a rien ni personne qui puisse l'arrêter.


Comme prévu, ma longue marche me fait arriver quelques minutes avant son départ. La voilà toujours à l'heure, elle sort du garage, prête à aller se pavaner et s’exposer. J’attends quinze minutes au cas où elle aurait oublié quelque chose, c’est arrivé trois fois en dix mois alors pas de chance à prendre. C’est le désert complet. Dans ce quartier, je pourrais marcher en criant mes intentions qu’il n’y aurait personne pour me dénoncer. Ce genre de voisinage est rempli de gens qui ne regardent leurs voisins que pour se comparer. Quand un malheur survient, aucune sympathie, ils se disent simplement qu’ils savaient que ces gens-là n’étaient pas de leur standing. On est loin de l'époque où des villages entiers faisaient des corvées pour aider leur prochain. Maintenant, ce n’est plus que comparaison, haine et jalousie. J'attends encore quelques minutes et je m’installe. Je revois le plan, j’entrerai par le garage, je monterai directement à l’étage, je m’installerai dans la penderie de monsieur «trophy wife» et j’attendrai sagement. Je l’ai tellement répété et visualisé,  j’ai l’impression que c’est un spectacle bien rodé, un spectacle parfait du début à la fin.


Je traverse le salon, mes jambes sont molles et tremblantes, j’ai l’impression d'être un enfant qui doit essayer de dormir avant Noël. L’attente sera interminable, mais contrairement à l'enfant, j'apprécie ce moment, savoir repousser les satisfactions, les récompenses c’est tellement grisant. Rien n’a changé à l'intérieur depuis mon dernier périple, tout est fait en fonction d’exposer et de prouver par la richesse, sa valeur. Dommage que l’intelligence ne soit qu’un figurant à l'obtention du succès. La preuve, cette femme n’a rien entre les deux oreilles mais elle peut quand même s’élever au rang supérieur grâce aux richesses des autres. Juste à se faire passer une bague au doigt et comme par magie on la traite comme si c'était elle qui avait travaillé. Je monte les escaliers, tout est normal sauf mon cœur qui n’arrive pas à s'entendre sur le tempo. Saccadé, trop vite, vitesse supérieure. Je dois me calmer, je peux vivre avec l’excitation mais il y a des limites. Ma besogne nécessite du calme,  de la précision et une exécution parfaite, pas à la hâte et surtout pas teintée de peur. J’entre dans sa chambre, que l’odeur est bonne, j’ai l’impression de voir ses courbes se mouvoir dans cette pièce. Elle s’est parfumée pour allumer son prof de yoga, il va succomber sous peu si ce n’est déjà fait. Je vais dans la salle de bain, je me rince le visage; je dois m’assurer de ne pas avoir d’envie pressante. Je ne bois donc ni eau ni jus, tout ce que j’ai apporté comme nourriture sont des barres aux noix. De l’eau sur mon visage seulement, je me rince la bouche car elle est sèche comme un désert mais je ne bois pas. 


Je m’installe dans la garde-robe de monsieur “le portefeuille sans fin”. Je n’ai pas besoin de lumière, je veux que mes yeux soient habitués à la noirceur. À ta sortie de la douche, tout ira très vite, je m’emparerai de ton dernier souffle, il sera à moi pour toujours. Je serai ta dernière image, ton dernier souvenir. Grâce à mes mains tu pourras revenir, pure, mener une vie bien meilleure. Mon seul souhait est que tu ne reviennes pas trop tôt, tu dois m’attendre pour que l’on revienne ensemble au même endroit au même moment. J’ai longtemps pensé à mourir près de toi, mais je ne peux pas, il y a tant de gens à libérer, tant de gens qui voudraient repartir à zéro dans un autre corps, un autre lieu, une autre vie.  Si ce n’est pas dans la prochaine, ce sera la suivante, mon destin est lié au tien. Peu importe le moment, nous nous retrouverons dans une vie pure, une vie qui mérite d'être menée jusqu’au bout, une vie où je n’aurai pas à purifier autant d'âmes. Je respire pour me détendre, tout disparaît autour de moi.  Mes pensées voguent sur le rythme de ma respiration. Mon cœur s’accorde, mon métronome interne est sur le bon rythme. J’ai le contrôle, j’ai trois heures et dix minutes à attendre.


Le bruit du garage, la porte d’entrée de la maison. Voilà, mon esprit revient calmement à la réalité. Je suis concentré et prêt  à passer à l’action. La proie est à portée de main, mais je dois attendre le moment choisi. Elle est propre mais son âme reste moisie. Elle parle, mais les murs ne me font parvenir que des sons. Est-elle accompagnée ? Si oui, ce n’est qu’une variable. Un léger détour, un passage que mon revolver ouvrira. Elle s’approche, je peux comprendre ses mots.


Mais réponds, chéri. Y a plus important que tes maudites réunions ! Réponds, mon chéri, je t’en supplie !

Pourquoi appeler si paniquée ? Est-il arrivé quelque chose que je n'avais pas planifié ? Mon cœur s'accélère. Respire. Focus. Je suis prêt. J'ai toujours été prêt. Calmement, je tends l’oreille à nouveau. Elle n’est pas habillée, j’aurais entendu la porte de sa penderie. Tu retardes ta libération.

Je m'excuse mon amour de te laisser un deuxième message, mais c’est urgent, appelle-moi. Bisous partout.


Elle ouvre les portes de sa garde-robe, la parenthèse est fermée on reprend la quête principale.. Je me lève, chasse les fourmis de mes jambes, je respire lentement pour garder le rythme de mon cœur à un niveau où je reste maître de mes pensées et de mon corps. Me voilà calme et prêt, plus que quelques minutes. Elle s’habille. Même quand elle reste à la maison, ses choix de vêtements sont judicieux. Je l'entends déplacer ses vêtements griffés jusqu'à ce qu'elle trouve le bon agencement. Dans ses beaux vêtements se cache un cœur qui ne bat que pour elle. Il cessera de nourrir une vie de vice. Il renaîtra purifié. Non pas vrai ! Son portable sonne. 


Chéri enfin ! cria-t-elle, désolée de te harceler mais c’est trop important. Je voulais attendre ton retour, mais nos efforts et notre détermination ont porté leurs fruits, oublie l’adoption. Je suis enceinte, mon amour, on va avoir un bébé !


La discussion continue, les mots se perdent dans le brouillard épais de ma tête. Ce ne sont que des mots étouffés. Quel est ce revirement ? Pourquoi ? Non, c’est pas prévu, ce n’est pas comme ça que ça devait se passer. Non. Non. Non. Mes mains sont noyées dans la sueur de caoutchouc de mes gants. Une tornade de questions bloque l’air dans ma gorge. Respire, laisse la pression se dissoudre. Je dois trouver le bon état de conscience pour réfléchir. Dans tous les scénarios imaginables et possibles, celui-ci me prend par surprise. J’ai fouillé maintes et maintes fois leurs déchets, je ne suis jamais tombé sur une boîte ou un test de grossesse.


Ça change quoi ? Ça ne change rien, ce n’est même pas un bébé. C’est un embryon. 

Si cet enfant est une âme qui a été sauvée ? Je ne peux pas l'empêcher d'accomplir le bien.

Est-ce que je dois partir et revoir le plan ? Outre le bébé, tout est comme prévu. 

Je ne peux pas purifier un être qui est déjà pur, un être dont le seul défaut est sa maman. 


Peux-tu revenir plus vite ? Veux-tu que je te rejoigne et que l’on passe du temps là-bas ? Le temps de voir si cette fois-ci c’est la bonne avant de l'annoncer ? Je t’aime tellement, je suis si heureuse.


Sa voix est remplie de joie. Elle n’a pas le droit, c’est un volcan en éruption, la seule excitation qui était prévue était celle de sentir son esprit s’affaiblir. Sa voix est pleine d’amour, ce n’est pas possible; elle n’a pas la capacité d’aimer autre chose qu'elle-même. 


Sois raisonnable, quitte ta maison, laisse-moi m’enfuir, retourner chez moi, reprendre ma vie. Tu étais supposée être la première, maintenant je dois attendre sa naissance. Perds-le, il le faut, perds-le.



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