Une nuit d'été

📖 La table des Nocturnes. ✍️ Goupil 📝 3443 mots

La ville du Caire dormait, comme le font les cités anciennes, paisiblement, mais toujours d'un œil vigilant. Une brume sablonneuse, venue du désert, descendait sur les rues vides, piquant les yeux des rares courageux qui déambulaient dans la nuit. Au loin, un chacal hurlait à pleine gorge sous la lueur bleuâtre d'une pleine lune estivale. Le vent portait cette plainte jusque dans les entrailles de la ville, où plus rien ne vivait, sauf, précisément, ce qui n'était pas censé vivre.

Une ombre se faufila entre deux façades lépreuses, jeta un regard en arrière, glissa sous un porche effondré depuis le siècle dernier, et descendit rapidement un escalier que personne, de mémoire de vivant, n'avait songé à emprunter. Arrivée devant un mur aussi ancien que la civilisation pharaonique, la silhouette, vêtue d'une djellaba noire et d'un keffieh masquant son visage, poussa une porte de pierre dissimulée derrière un buisson de vigne vierge.

Dans un grincement rocheux, soulevant une poussière grise et poisseuse, le passage dévoilait un escalier descendant dans les profondeurs de la Terre. Tout habitant des lieux qui aurait assisté à l'intrusion se serait enfui le plus loin possible, ou serait mort de trouille, tant cet homme, puisqu'il s'agissait d'un homme voûté, presque replié sur lui-même, avait le regard plus sombre que la nuit. En un instant, l'homme au keffieh et le passage secret disparurent derrière le rideau de feuilles de vigne.

Il n'avait pas besoin de lumière, il voyait comme en plein jour. La descente dura une vingtaine de minutes, plus profondément sous la grande cité moderne, traversant des couloirs plus anciens que les bâtisseurs des tours de béton et d'acier. Il finit par atteindre sa destination finale, une porte de métal rarement entretenue, au bout d'un long corridor de roche.

L'homme au sinistre regard s'ébroua dans un nuage de poussière millénaire. Il rejeta son chèche en arrière, montrant son visage blafard et strié de marques du temps aux personnes arrivées avant lui.

— Et cet homme, c'est moi. Mais permettez que je me présente convenablement, puisque les présentations sont, après tout, la seule forme de savoir-vivre qu'il nous reste. Je suis le Comte Dracula, voïvode de Valachie, saigneur des nuits sang-lune, Prince des nuits d'orages, l'unique Vlad Țepeș... Mouahahaha !! Pardon, je me suis laissé emporter par la joie d'être ici...

Hum, continuons, je vous en prie... Et donc, depuis quelques décennies, j'ai un problème... Je suis le principal actionnaire déchu d'une image que l'on m'a arrachée sans mon consentement. Bon, j'y reviendrai plus tard, ne vous inquiétez pas, et revenons à cette histoire.

La pièce où j'entrai n'avait plus grand-chose d'une salle du trône, autrefois grouillante de bon nombre d'entre nous, aujourd'hui couverte de cendres et de poussière... de bon nombre des nôtres. Les fresques s'écaillaient, les torches fumaient plus qu'elles n'éclairaient, et des portraits d'un autre âge, rois oubliés, saints décapités, papes qui n'avaient jamais expié, et autres collaborateurs débiles et surtout décédés, nous observaient depuis les murs avec l'indifférence des morts.

Au centre trônait la Table Ronde... Oui, celle-là même autour de laquelle un certain roi breton avait un jour cru fonder la justice et la chevalerie. Encore un crétin ambitieux dont l'histoire est remaniée par des abrutis tout aussi prétentieux.

Enfin, du coup, je ne me souviens plus quels gugusses l'ont récupérée, mais désormais, nous nous en servions pour râler, refaire le monde, notre monde... Mouahahaha !! Hum, pardon... Revenons à notre situation actuelle.

— Tu es en retard, siffla, dans un nuage poussiéreux, une voix depuis un fauteuil trop grand pour elle.

C'était la momie jaunie de Toutankhamon, un bandage défait pendouillant sur l'épaule comme une écharpe qu'on n'a plus la force de rajuster. Elle ne tourna même pas la tête vers moi. Après trois mille ans de règne, on en avait fait un accessoire, dans une vitrine à moitié cassée d'un musée de pays lointain. Elle avait de quoi être amère.

— Le trafic, répondis-je avec dignité. Une ville pleine de vivants, cher ami, voilà l'enfer véritable. Ça pue la vie à pleines narines, et tu connais mon appétit... Hum, sensible...

— Assieds-toi, Comte, grogna une masse imposante, assise là, à ma droite.

C'était Frankenstein... Enfin, sa créature, mais l'usage a consacré l'erreur et je ne suis pas d'humeur pédagogique. La chose patchworkée me désigna, d'un geste trop lent, trop patient, celui d'un être qui a appris à la dure que la vitesse n'apporte que des ennuis, mon siège, adapté à ma longue existence, couvert de coussins, si vous voulez savoir. J’ai les fesses sensibles...

— Bonsoir Franken... stein, dis-je. Tu n'as toujours pas trouvé de prénom ?

— Bonsoir Dracula, nan. Je pensais à Alfred, mais je crois que c'est déjà pris...

Voilà. Ça c'était du Frankenstein tout craché, dont le comportement empreint d'une politesse froide et impersonnelle, dénuée de toute forme d'affectation, parvenait à instaurer une atmosphère de calme et de sérénité au sein de notre groupe agité par les plaintes et les reproches. Pour la première fois, lors de cette occasion particulière, il avait exprimé verbalement un plus grand nombre de mots que ce qu'il avait l'habitude de voir écrit dans ses œuvres habituelles. Moi, Comte Dracula, je fus surpris… 

— On peut commencer, alors ? lança une voix grave depuis un coin de la pièce où, précisément, il n'y avait personne à regarder. Nous étions les seuls, de par le monde, à pouvoir encore la voir.

Ah ! L'Homme Invisible... Bon, en fait, ce serait plutôt la Femme Invisible, mais comme les humains ne peuvent la voir, et que les effets secondaires de sa transformation ont un peu modifié ses cordes vocales... Oh, il ne restait plus grand-chose de sa beauté naturelle, juste une voix, un léger tremblement de l'air, et le vague contour d'un fauteuil qui semblait s'affaisser sous un poids qu'on ne pouvait plus voir. Elle devenait floue un peu plus à chaque réunion. Nous faisions semblant de ne pas nous en inquiéter, par simple politesse.

— Il manque le fils de Caïn, remarqua un Toutankhamon désabusé. Il buvait une coupe de sable... L'eau et autres liquides sont un danger mortel quand on est sec depuis des millénaires... Mouahahah !! Encore pardon...

— Le « loup-garou », tu veux dire, corrigea une voix rocailleuse depuis l'entrée. J'ai un nom de scène, mais allez, va pour l'étiquette commerciale.

Il entra en boitant légèrement, une vieille douleur au genou, souvenir d'une balle d'argent reçue à une époque où l'on pouvait encore chasser librement notre gibier, ironie qu'il n'appréciait pas qu'on souligne et qui ne le quittait plus les soirs de pleine lune. Le poil grisonnait sur ses tempes, et une plaque de peau nue s'étendait désormais au sommet de son crâne, entre les oreilles pointues. Un loup-garou qui perd ses cheveux. La malédiction de Caïn, marqué pour l'éternité, et pourtant vieillissant comme n'importe quel type de cinquante ans qui découvre sa calvitie dans le miroir. Il s'ébroua, ajoutant du sable à la poussière de la cave.

— Ne me regarde pas comme ça, Dracula, grommela-t-il en s'installant. Toi au moins, tu ne prends pas une ride. Tu te voûtes peut-être un peu, mais ta jeunesse est indécente...

— Petit privilège de l'immortalité vampirique, concédai-je. Chacun sa croix... Mouahah, hum, pardon...

Il ne rit pas. Il ne riait jamais à mes bons mots. Cela ne m'a jamais découragé de me moquer de lui.

Nous étions au complet, ou presque, mais j'anticipe, laissez-moi continuer chronologiquement...

La réunion pouvait commencer, comme à chaque pleine lune, depuis maintenant... Pffff, environ deux cent trente-trois années... j'ai perdu le compte des décennies, pardonnez-moi, l'éternité brouille les calendriers et les esprits.

— Alors, lança Toutankhamon en frappant la table d'un poing enveloppé dans un gant en caoutchouc, suite à un incident de cuisine. Qui ouvre les hostilités ce soir ?

— Moi, dit le loup-garou. J'ai vu l'affiche du dernier film où ils me montrent. Torse nu. Musclé, épilé... Moi !! Ahou !!! Ils m'ont épilé, vous entendez ça ? Moi qui ai passé trois mille ans à cultiver ma toison comme un jardin à la française, on me rase pour plaire à des adolescentes névrosées.

— Au moins, on te donne un rôle important, ronchonna Frankenstein/Albert. Moi, dans le dernier, j'ai deux répliques. Deux. Et je dis « Feu mauvais » les deux fois... Grrrr !!!

— Tu ne dis jamais grand-chose de toute façon, glissai-je, magnanime et conciliant.

— C'est faux. Une fois, j'ai dit « Ami bon », bon, une seule fois, mais... gronda le géant rapiécé.

— Un festival de nuances, en effet, ricana l'hom... la Femme Invisible, pleine d'amertume. Grâce à ma vision nocturne, je pouvais discerner ses formes, autrefois aguichantes ; malheureusement, le temps pouvait faire des ravages... La pauvre... Mouhahaha... Oups...

Dans un nuage de sable, Toutankhamon leva une main lasse, réclamant le silence, un geste qu'il n'avait plus eu l'occasion de faire depuis son propre embaumement, et qu'il semblait savourer chaque fois qu'il en avait à nouveau le loisir.

— Moi, dit-il, on m'a réduit à une malédiction de pacotille qui court après des archéologues incompétents. Moi ! Le Pharaon-Enfant, le Seigneur des Deux Terres ! Horus Kanekhet Toutmesout, Néferkhépou Segerehtaoui Sehotepnetjerouherou...

Et c'est reparti... Il ne pouvait s'en empêcher, roi machin... Bla bla bla...

— Toutank... C'est bon, va droit au but... murmurai-je. Il grommela et fronça ses sourcils secs et disparates.

— Ces idiots de cinématographes m'ont affublé de bras tendus et d'un gémissement en boucle. Trois mille ans de règne divin pour finir cascadeur dans un nanar affligeant...

— Au moins, on parle encore de toi, souffla une voix depuis le coin vide. Moi, on m'oublie. On me refait tous les vingt ans avec de nouveaux effets spéciaux, et à chaque fois c'est la même histoire.

— Vous voulez un scoop ? Voici le scénario : un savant fou, un pervers frustré, une combinaison technologique, un produit très très dur à faire, et puis plus rien.

Pschitt, je m'efface un peu plus après chaque remake. Regardez !! Vous me voyez encore, là ?

Un silence gêné répondit. Personne ne voyait plus grand-chose qu'une forme floue, même avec nos capacités de nocturnes, en effet, presque rien...

— On te voit, mentit gentiment Frankalbert...

— Merci, dit la Femme Invisible, avec une reconnaissance qui n'avait rien de feint.

— Je crois que c'est mon tour, maintenant, dis-je en me redressant dans mon fauteuil.

— Regardez ce qu'ils m'ont fait... Je suis devenu un aristocrate ridicule, amouraché d'une nymphette juvénile... Merde, elle a l'âge de mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-et-des-poussières ma petite-fille... Je vous prie de croire que c'est dégueulasse...

Les signes de tête approbateurs de mes compagnons de la nuit m'incitèrent à penser que j'avais raison... Oh, je suis un monstre, mais il y a des limites...

Et c'est à ce moment précis (oui, j'y viens, patience et longueur du temps, je sais que vous attendiez que mon récit avance, patience)... Donc, c'est à ce moment-là que la porte s'ouvrit une seconde fois.

Aucun de nous ne l'avait entendue grincer. Un froid nouveau, différent du froid habituel qui habitait mon corps jusqu'à ce que je le nourrisse de sang chaud, envahit la crypte. Même moi, qui pourtant ne respire plus depuis fort longtemps, sentis quelque chose se figer.

Dans une tentative de retenir son souffle, Fralberstein laissa échapper un pet silencieux pour le commun des mortels, pas pour nous...

Elle ne portait pas de faux. C'est un cliché que le cinéma nous a collé à tous, à un degré ou à un autre, et elle en avait plus qu'assez.

— Bonsoir, dit la Mort.

Personne ne répondit tout de suite. Même Toutankhamon, qui avait pourtant dîné avec elle un nombre incalculable de fois avant son propre règne posthume, baissa les yeux.

— Je vous ai entendus de loin, continua-t-elle, en s'asseyant à la place restée vide. Celle, je le comprends à présent, qu'on avait laissée pour elle, sans même en avoir conscience. Puis-je me joindre à vous ?

Je vous garantis que même nous autres, les monstres univers-sales, craignions cette entité apparue avec la vie. Elle a cette capacité d'apparaître sous un visage différent selon celui ou celle qu'elle vient chercher... Alors, que vouliez-vous que nous fassions, sinon la laisser parler... Ah, et moi, pour info, j'ai devant moi un quelconque général ottoman, que j'ai dû monter en brochettes après une bataille victorieuse...

— Vous vous plaignez qu'on ait mal filmé vos silhouettes. Qu'on vous ait rasés, réduits, effacés, ridiculisés en fan-films... Je comprends. Sincèrement...

Elle marqua une pause, faisant jouer ses doigts dans la cordelette de son fez...

— Moi, on ne me filme même plus. On me met en fond d'écran de jeu vidéo, en émoticône sur un téléphone, en running gag dans une série pour adolescents. On a peur de moi au point de ne plus oser me regarder en face... Alors on me caricature, pour que je tienne dans une case de BD bon marché.

Elle baissa les yeux, et chacun, autour de la Table Ronde, vit en elle un visage différent.

— Le plus dramatique, c'est qu'ils m'affublent d'une robe noire et d'une faucille... Non, mais vous m'avez vue ? Une toge noire... Ça ne me va même pas...

Un silence de m... Un silence « gêné » tomba sur notre réunion... Hum, continuons.

— Vous, au moins, on continue de vous raconter. Moi, on fait comme si je n'existais pas. Comme si parler de moi allait me faire venir plus vite. Et puis, que dire de ces milliardaires qui espèrent devenir... Quoi ? IMMORTELS !! Pffff !

Une courte de seconde de regards échangés... Puis, un MOUHAHAHAHA collectif brisa le silence pesant...

Le silence qui suivit n'avait plus rien de comique. Même le loup-garou, dont le sarcasme était une seconde nature, garda la tête baissée. Lui qui, quelques instants plus tôt, n'avait pu s'empêcher de se lever et d'uriner contre un pilier, trahi par un réflexe plus vieux que sa propre honte.

C'est alors que je remarquai un détail qui m'avait échappé jusque-là, tant nous étions tous absorbés par nos propres griefs et la présence de la Mort parmi nous.

Alberstein, puisque c'est ainsi qu'on le nommerait ce soir-là, avait discrètement approché sa lourde main rapiécée du fauteuil vide où se devinait la Femme Invisible. Il ne la touchait pas. Il n'aurait pas osé. Mais sa main reposait là, ouverte, patiente, à quelques centimètres de ce qu'on ne pouvait plus voir sans avoir mal à notre sixième sens.

— Tu trembles, dit-il simplement, de sa voix minérale.

— Ce n'est rien, souffla-t-elle. Le froid, sans doute.

— Tu n'as plus froid depuis un siècle.

Un silence suivit, mais celui-là, contrairement aux autres, n'avait rien de gêné. Je crus deviner, dans le vague frémissement de l'air au-dessus de sa main tendue, que quelque chose s'y était enfin posé. La créature d'un savant qui se prenait pour dieu ne bougea plus d'un pouce, comme s'il craignait qu'un geste de trop ne fasse s'envoler ce qu'il ne pouvait que ressentir dans son gros cœur, qui n'était pas le sien, soit dit en passant.

Deux monstres que le cinéma avait réduits à des accessoires. L'un à une créature muette assemblée de bric et de broc, l'autre à une absence pure, et qui, entre eux, dans l'obscurité de la crypte endormie depuis des siècles, n'avaient nul besoin ni de mots compliqués ni même d'un visage visible pour se comprendre.

Je détournai les yeux. Même un vampire de quatre cents ans a ses pudeurs.

Dans cette salle souterraine, enfouie dans les profondeurs obscures de la grande cité du Caire, l'un des couffins d'une civilisation oubliée, se tenaient les six derniers survivants d'un monde d'horreurs et de cris de souffrance.

Et dans cet instant purement métaphysique, je vous le concède, une chose étrange s'est passée, un truc que je n'aurais jamais imaginé...

La porte de notre salle de réunion s'ouvrit de nouveau, brusquement.

Avec une stupeur qui nous rendit, si cela est possible pour des créatures déjà maudites, encore plus morts que morts. À voir la tête de mes camarades de massacre, je n'étais pas le seul à trembler sur mon séant...

Nous tous, regardions l'homme qui venait de surgir dans notre repaire secret de méchants. Cinquante-six ans, la démarche de quelqu'un qui a trop pensé pour bien dormir. Une chatte à la robe Tabby le suivait de près, avec l'air profondément blasé d'une créature qui a déjà vu des choses bien plus étranges qu'une réunion de monstres dans un tombeau au fin fond du Caire.

— Désolé de l'intrusion, dit l'individu avec un grand sourire légèrement jauni par le tabac et le café froid. On cherchait juste... eh bien. Vous, en fait...

— Qui êtes-vous ? gronda la grosse peluche vieillissante, réflexe de méfiance plus fort que la politesse, en se grattant derrière l'oreille avec forte gymnastique.

— On m'appelle l'Auteur, répondit-il. Et voici ma compagne à poils, Marley.

La chatte s'assit sur la table du Roi Arthur, sans le moindre égard pour son prestige historique. La bestiole entreprit de se lécher une patte, manifestement peu impressionnée par l'assemblée...

Toutankhamon me sembla fasciné par l'animal, agitant une bandelette, comme pour l'attirer vers lui. Le garou grognait dans son coin, Albert et sa copine invisible ne dirent mot. Quant à moi, je restais fasciné par l'outrecuidance de ce mortel.

— Je vous ai écoutés, reprit l'Auteur. Depuis le couloir. Je sais que ce n'est pas très élégant d'écouter aux portes des tombeaux, mais... Je voulais vous dire quelque chose, avant que vous ne repartiez chacun dans votre coin ruminer votre décadence et dézinguer quelques villages isolés.

Il fit un pas vers la table, fit apparaître un vieux fauteuil de bureau informatique, comme par magie, et s'y vautra sans grâce....

— Hé, les gars et les filles, l’Auteur fit un clin d'œil dirigé vers les genoux du géant Frankensteinien au nouveau doux nom de Al, comme s'il y voyait l'Invisible posée dessus.

— Moi, je vous aime comme vous êtes... Pas rasés, pas musclés, pas réduits à deux répliques. Tiens, toi par exemple, Le Comte. Je t'aime avec ta faconde ridicule et ta cape trop théâtrale. Et vous, Majesté du sable, avec tes bandelettes qui traînent... Je vous aime.

L'Auteur se tourna vers l'homme puzzle au grand cœur qui n'était pas le sien.

— Même si tu ne trouves pas de nom. Oui, toi, avec ton « Ami » qui vaut tous les discours du monde. Et toi !!

Il hésita, face au loup-garou qui grisonnait et remuait la queue.

— Toi surtout, avec ta calvitie et ton genou qui craque. Parce que c'est ça, vieillir en restant un monstre... Et continuer à faire peur avec un corps qui, lui, n'y croit plus tout à fait. Moi, je trouve ça... beau, mais vraiment en fait.

Des expressions de joie retrouvées et de bonheur simple flottaient sur chaque visage de l'assemblée. L'Auteur avait-il, de par ses compliments, trouvé les mots justes, les mots qui nous manquaient ? Je souris de tous mes crocs, moi, Vlad III Basarab, j'avais été touché par un (pas si) simple vivant... J'en ai lâché une petite larme de sang...

— Et moi ? M'aimes-tu ? demanda la Mort, sans hostilité, presque avec curiosité.

L'Auteur se tourna vers elle, et pour la première fois de la soirée, ce fut lui qui parut mal à l'aise.

— Toi, je ne peux pas te rendre de prestige. Tu n'en as jamais eu besoin. Tu n'as jamais eu besoin de personne. Mais si ça peut compter... Je ne te caricature pas, dans mes histoires. Je te laisse peser. C'est peut-être le seul respect que je sache t'offrir. Tu ne me fais aucunement peur, tu es l'aboutissement de ma vie, apothéose de mes écrits, la finalité presque utile à ma créativité.

La Mort, qui avait pris l'apparence qu’il lui connaissait, faucille, crâne et toge noire, le regarda un long moment. Puis quelque chose, dans l'obscurité de sa capuche, ressembla, je jure que ce n'est pas une figure de style, à un vrai sourire... Un sourire non pas mortel, comme il est de rigueur avec la Mortuus. Je fus surpris...

Marley, elle, avait cessé de se lécher la patte. Elle était confortablement lovée sur les jambes momifiées du pharaon et fixait l'assemblée entière avec cet air suprêmement satisfait des chats qui savent, sans l'ombre d'un doute, qu'ils sont le personnage principal de n'importe quelle scène où ils se trouvent.

— Bon, dit-elle finalement, car oui, parfois elle parle, dans mes histoires, ne me demandez pas d'explication, l'Auteur n'en a jamais donné non plus. Est-ce qu'on peut enfin passer aux choses sérieuses ?

— C'est-à-dire ? demanda Toutankhamon, méfiant.

— Il reste des croquettes, dans cette crypte, ou pas ?

Le loup-garou fut le premier à rire. Un vrai rire, rocailleux, qui n'avait rien demandé à personne. Puis Al Frankenstein Jr. Et enfin, contre toute attente, la Mort elle-même... un rire sec, à peine audible, mais un rire tout de même.

Et moi, Dracula, voïvode de Valachie, principal actionnaire déchu de ma propre légende, je me surpris à sourire aussi. Pour la deuxième fois depuis, je crois bien, l'invention du cinéma parlant...

Dehors, loin au-dessus de la salle secrète, le chacal se remit à hurler dans le vent. Mais cette fois, ça ressemblait presque à un rire...

THE END

💬 Commentaires 12

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scifan • 6 jours
🤣🤣🤣🤣🤣🤣🤣🤣 Tu as une salle de projection dans la cabeza ? Tu mets des flims partout.
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Goupil Auteur • 5 jours, 15 heures
Je suis un cinéphage compulsif. Et j'adore les Flims peu communs... Merci de ton intérêt pour mes histoires (pas si) débiles. 😁😁❤️
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vis9vies • 6 jours, 3 heures
Merci pour le conte du comte de ce soir, y avait le compte de bons moments ! :))
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Goupil Auteur • 6 jours, 3 heures modifié
Merci, @vis9vies 😁 C'est un plaisir de vous divertir avec le conte de mon Comte préféré...
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L-Ombre • 6 jours, 4 heures
The End ? Déjà ? Mais on vient à peine de commencer ! 😭😭😭
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Goupil Auteur • 6 jours, 3 heures
❤️❤️❤️ Ho, merci @L_Ombre. Et oui, c'est fini... Sorry 🥹🥹
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L-Ombre • 6 jours, 3 heures
C'était tellement drôle mais cette fin... C'est trop triste 😭😭😭
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Goupil Auteur • 6 jours, 3 heures
Une Ode à mes vieux monstres, ne peux durer trop longtemps. mais, comme dit dans le texte, je vais encore leur rendre hommage... Parce que je les aimes tendrement😍 Alors patience 😁
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L-Ombre • 6 jours, 3 heures
Je vais avoir la petite larme au coin de l'œil
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Goupil Auteur • 6 jours, 3 heures
❤️❤️
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CatherineDomin • 6 jours, 4 heures
Eh ben, ça décoiffe !
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Goupil Auteur • 6 jours, 3 heures
Hi, merci... @CatherineDomin❤️ Histoire inspirée, hier soir devant le vieux Nosferatu de 1922 où 23, je ne sais plus... 😁
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