Le Plan
J’ouvre les yeux dans la chambre d’Étienne. Il fait encore nuit, la lumière d’un réverbère est à peine perceptible à travers les lames du store, quelques bruits me parviennent de la rue. À côté de moi, Étienne dort encore.
Je fixe le plafond.
Je pense à Herman que je dois rappeler. Lundi en début d’après-midi ? Oui, ça me parait le bon moment, un temps raisonnable pour montrer que j’ai maturé ma réflexion ; je ne veux pas paraître précipité. Mais court aussi, pour démontrer ma motivation. Et d’ailleurs, est-ce que je dois passer par Cristina ? C’est elle qui m’a toujours appelé, mais il m’a demandé de le rappeler… J’appellerai Cristina lundi et je lui demanderai de me passer Herman.
Herman… Sera-t-il un bon patron ? Je l’ai bien senti pendant les quarante-cinq minutes de l’entretien. Et puis au téléphone avant, ça avait été très fluide. Mais c’est peu. Objectivement, c’est peu. Une boule se forme dans mon ventre, j’ai la gorge sèche. Étienne m’a dit de suivre mes tripes. Mes tripes me disent d’aller à Nice.
Il me faudra donc démissionner.
Étienne cale sa tête dans mon aisselle. Sa respiration est douce, elle m’apaise.
Je n’ai jamais démissionné. Dans quel ordre faut-il l’annoncer ? En remontant ou en descendant la hiérarchie ? Le matin au risque de vivre une journée désagréable ? Non, plutôt le soir, en partant. Je chercherai un modèle de lettre sur Internet, mais je la rédigerai à la main. Plus personnel. Une sueur froide. Ma chef le verra comme une trahison. Ou un abandon. Je ferme les yeux et après une grande inspiration, je m’étire. La boule revient et je transpire.
Étienne bouge, se retourne. Je suis figé sur le dos, les yeux ouverts. Il pose son bras sur mon torse, je sens sa peau.
Ça me ferait commencer quand ? J’ai trois mois de préavis. Ils n’accepteront pas une dispense, ils voudront me garder jusqu’au bout, jusque la dernière heure. Et je ne veux pas partir comme un voleur. Je ne demanderai pas à raccourcir mon préavis. Si je veux une semaine pour m’installer… Disons que j’ai trouvé un appartement avant… Nouvelle sueur froide, la logistique, les agences immobilières, le déménagement… Donc si je trouve un appartement pendant mon préavis, ça ferait un démarrage possible là-bas mi-mai. C’est bien, juste après les ponts. J’espère que ça conviendra à Herman. « Le plus tôt sera le mieux ».
Étienne resserre son étreinte.
Trouver le logement… En n’étant pas sur place… Dans une ville touristique… Je vais devoir descendre les weekends. Dans les mille euros par mois, je devrais trouver, surtout sans garage. Je veux pouvoir continuer à tout faire à pied, ça fait presque dix ans que je n’ai pas conduit et le scooter, c’est hors de question. En fait, je veux vivre comme à Paris. Je soupire. Je me rassure : je connais la ville et mon père a dit qu’il pourrait m’aider. En dernier recours, je veux m’en sortir tout seul.
Une crampe apparaît dans mon mollet droit. J’ai les pieds crispés à m’en faire mal.
Et ici ? J’ai acheté mon appartement il y a deux ans, j’ai un crédit à rembourser, un loyer ne le couvrira pas… Je vais devoir faire un tableau Excel.
Étienne se retourne, il jette un oreiller par terre.
Bon.
J’appelle Cristina lundi, je démissionne mardi ou mercredi. Je regarde les annonces immobilières et, dans un gros mois, je descends à Nice pour commencer des visites. Tout à l’heure, je regarderai les billets de train. Ou l’avion ? C’est plus rapide. Surtout pour un weekend. Et pour dormir ? J’ai passé l’âge des auberges de jeunesse, mais les hôtels sont chers... Grindr ? Non quand même… Je regarderai les hôtels vers la gare. Au pire pour une nuit…
Et pour mon appartement ici ? Je prends tout de suite un locataire ? Ou bien je le garde libre au cas où ? Si ça ne marche pas à Nice… Ça marchera, je le sens, je le sais. Du coup, je commencerai à dire autour de moi que je vais mettre mon appartement en location à partir de juin. Je verrai bien en fonction des propositions.
Je m’apaise, la boule a disparu. Étienne mêle ses jambes aux miennes, ses poils me chatouillent.
Je sens mes paupières s’alourdir, mes clignements s’étirent.
Étienne revient se blottir, je le serre.
Mon corps est lourd. Ma respiration régulière.
Je m’endors.
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