La démission

📖 L’Agence ✍️ Yves_Bernard 📝 823 mots

« Jean, je suis ravi que vous nous rejoigniez. Faites au mieux avec votre employeur actuel, mais le plus tôt sera le mieux. Je vous attends ! ».


C’est fait.


Un coup de fil de moins de trois minutes, Cristina comprise, et je saute. Appuyé à la fenêtre, je fixe quelques minutes le flux des voitures sur le boulevard, en bas. Petit à petit, le bruit familier du bureau revient, les voix étouffées, les claviers, le traceur à plans…

— Jean ? Tu as besoin de la salle ?

— Ah. Non, pardon. Je te la laisse.

Je me rassois à mon poste avec mon mug de café. Je parcours la présentation que j’étais en train de finaliser avant de rappeler Herman. Tout ça n’a plus d’importance : je ne verrai pas ce petit immeuble de bureaux, auquel j’ai largement pris part, se construire à Cergy. Ni la rénovation de cette école de Franconville sur laquelle j’ai passé des heures. Je parcours des yeux le bureau que je partage avec trois autres architectes, le plafond mouluré, la grande cheminée de marbre rouge, le parquet grinçant sur lequel courent les câbles de nos ordinateurs, un salon autrefois probablement…

Je ne pensais pas que la nostalgie viendrait si vite.

Je remets mes écouteurs, me redresse et m’y remets. Cergy donc…


Le lendemain matin, la promesse d’embauche signée par Herman est dans ma boîte mail. Tout est bon, l’orthographe de mon nom, le salaire, le CDI.

Je suis incapable de travailler. Ma tête bourdonne, mes doigts ne répondent pas, mes yeux ne voient rien sur mon écran. Je pense à Michèle, ma boss, celle qui m’a donné ma chance à la sortie de l’école : mon premier stage. Et puis régulièrement, des CDD. Elle voulait que je voie ce qui se fait ailleurs, que je ramène des expériences, des idées autres. Et un jour, elle a jugé que j’étais assez mature ; elle m’a offert mon CDI et un poste de responsable de projets.

Je rentrais dans la famille.

Elle travaille ici depuis presque trente ans, cette agence est une partie d’elle. Donc quitter l’agence, c’est trahir Michèle.

Je dois lui parler rapidement.


En fin d’après-midi, après plusieurs heures d’une rare improductivité, je toque à son bureau. Je sue.

— Michèle ? Tu as une minute, j’ai un truc à te dire.

— C’est pour l’école à Franconville ? T’inquiète pas Jean, je vais te sortir de ce merdier. Tu pourras dégager du temps pour le projet à Cergy. Et j’ai besoin de toi pour un concours.

Je ferme la porte de son bureau, j’ai oublié toutes les phrases que j’avais préparées, je suis à sec. J’avale, je serre les poings.

— Non, en fait Michèle… J’ai été contacté par une agence sur la Côte d’Azur… Ils m’ont fait une proposition de boulot…

— Et tu as accepté ?

— Oui. Je comprends que ça tombe mal ici, mais…

— Attends Jean, je t’arrête tout de suite. Tu fais tes choix, tu prends tes décisions, t’excuses pas.

Elle me dévisage, impassible, froide. Elle pose ses lunettes devant elle, une mèche de cheveux gris remise derrière son oreille. Elle se redresse.

Par contre, excuse-moi, mais je suis quand même déçue que tu m’en aies pas parlé avant d’accepter. Ça fait quoi… Dix ans qu’on se connait ? J’aurais aimé ne pas être mise devant le fait accompli… Bref, on s’en reparle demain.

La bouche ouverte, je ne sais pas répondre, je ne peux pas. Je me concentre sur l’angle d’un catalogue ouvert sur le bureau de Michèle, n’osant pas bouger, ne réussissant pas à lever les yeux vers elle. Je dois respirer par la bouche pour ne pas me trahir.

— Tu sais Jean, c’est pas des tendres dans le Sud, faudra que tu apprennes à être moins gentil… Enfin… Je dis ça… Je vois que t’es sur la bonne voie. À demain.


vidé. Je me laisse tomber sur ma chaise, je suis le dernier, la pièce est dans la pénombre. Je n’allume pas. Je fixe sans la regarder la petite maquette en carton posée sur mon bureau. Je repense à Michèle, je n’ai même pas dit merci.

je range mes affaires mécaniquement. Quand la porte se claque derrière moi, j’ai le sentiment d’être déjà parti. Ces trois mois seront longs.


Ce soir-là, avec Étienne, je bois un peu trop.


Le matin suivant, Michèle convoque une réunion d’équipe.

« Jean nous quitte dans trois mois, il a cédé aux sirènes de la Côte d’Azur. Je vais réfléchir à la redistribution des portefeuilles de projets. Pour le moment, embargo total ! Personne n’en parle aux clients ni aux partenaires. D’ailleurs, si vous connaissez des gens autour de vous, pas trop mauvais, on a un poste ouvert. »

Les têtes sont tournées vers moi. Je ne sais pas qui regarder, alors j’avale une gorgée de café tiède.

💬 Commentaires 4

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AttrapeRêve • 1 jour
Ah il fallait bien passer par là. Courage il n'y a que trois mois à tenir. Il vaut mieux dans ce sens que celui de se faire licencier
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Lana • 2 jours, 8 heures
Ce moment difficile.
Après la joie de chercher, de postuler, d'aller à des RDV, voici le moment le plus compliqué ; d'annoncer le choix de partir.
Bravo pour tes textes qui crient une réalité que beaucoup traversent.
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lelivredejeremie • 2 semaines
La petite couche de mauvaise conscience, c'était prévisible.
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Enattendantlapluie • 2 semaines
Le départ est rude !
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