Le Premier Jour
L’ascenseur s’immobilise au quatrième étage, il fait déjà chaud. Mes semelles de cuir grincent sur le terrazzo du couloir, quelques gouttes de sueur glissent dans mon dos. Au fond du couloir, la double porte de chêne est entrouverte.
Je toque.
— Ah, Jean ! Vous voilà. Entrez, entrez, Herman arrive dans une minute.
Cristina me fait entrer jusque dans le bureau où j’avais passé mon entretien en février. Je m’assois dos à la fenêtre à côté d’elle, je sors de ma sacoche un petit cahier noir que j’aligne précisément au bord de la table devant moi. Je souris à Cristina qui a déposé une pochette rouge devant elle. Je lis mon nom sur une étiquette collée légèrement de biais. Elle me regarde.
— Vous êtes bien installé à Nice ? Tout va bien ?
Je confirme : mon emménagement s’est bien déroulé, tout n’est pas complètement fini mais l’essentiel est là. Je parle trop vite, je m’agite.
La porte claque, je me lève en essuyant mes mains sur mon pantalon.
— Restez assis, Jean. Je vous en prie. Tout va bien ?
Herman me parait plus petit que dans mon souvenir, sa chemise trop grande, son pantalon marron un peu râpé. Il replace une mèche grise sur son crane en s’asseyant face à moi.
— Jean, bienvenue. Cristina a quelques papiers à vous faire signer ensuite je vous ferai faire le tour de l’équipe et des locaux. À onze heures, je vous présente à un nouveau client, ça sera votre premier projet.
Cristina tourne les pages de mon contrat, je lis rapidement, je paraphe, je signe. Puis d’autres feuillets, ma main colle au papier. Je lève les yeux entre chaque page, ils me regardent tous les deux en silence. Je me demande si porter une cravate était une bonne idée, la chemise bleue d’Herman est largement ouverte, je vois les poils gris de son torse.
Ces formalités accomplies, je les suis dans le hall, nous dépassons le bureau de Cristina, puis contournons une bibliothèque remplie de plantes. Je découvre l’open-space. Immobile à côté d’Herman, je sors mes mains de mes poches, je me sens gauche.
Herman tape dans ses mains. Silence.
« Je vous présente Jean B. qui nous rejoint ce matin comme chef de projets. Nous l’attendions, vous le savez. Il se présentera à chacun d’entre vous, je compte sur vous pour lui réserver bon accueil ».
Je parcours la salle des yeux. La pièce, toute en longueur, est éclairée par de larges fenêtres coulissantes, les murs blancs, le plafond en béton brut, des tables en bois sont alignées, des écrans, des plans, des maquettes, des échantillons et des yeux levés. Une quinzaine de nouveaux visages, des garçons principalement, jeunes.
La veille, j’avais choisi une chemise blanche ajustée, manches longues retroussées, un pantalon beige, souliers en cuir marron, ceinture et sacoche assorties. Une cravate rouge en soie, desserrée juste ce qu’il faut.
Ils sont en t-shirt, en short, en tongs.
Je traverse toute la pièce derrière Cristina, les regards me suivent, j’esquisse un sourire, personne ne parle. Au fond, elle me désigne un poste de travail, à côté de la fenêtre : deux écrans, une souris, un clavier. Je m’assois, ajuste mon fauteuil, allume l’ordinateur, je n’ai rien à faire. J’entends les claviers, la sonnerie d’un téléphone, le traceur à plans.
— Bonjour monsieur B, je m’appelle Marina, et on va travailler ensemble sur le projet de Beaulieu, je sais que vous voyez Herman dans pas longtemps pour en parler, mais je peux vous passer mon fond de dossier en attendant.
Elle doit avoir vingt-cinq ans au plus, des cheveux noirs lissés, très longs encadrent son visage fin et bronzé. Elle sent la noix de coco.
— Merci Marina, par contre, appelez-moi Jean s’il vous plait. Et oui, je veux bien le dossier.
Je parcours les plans d’une villa Belle-Époque à rénover. Marina m’indique que le client est un banquier de région parisienne, la villa à Beaulieu complètera celle du Vésinet. Le budget est confortable. Donc mon premier projet sur la côte d’Azur est une villa dans une pinède pour un millionnaire. Il y a dix jours, je faisais des écoles et des logements sociaux.
Elle m’explique que nous sommes encore en concurrence avec une agence de Menton, le rendez-vous de ce matin est important. Elle n’y participera pas.
Je trouve la machine à café dans une petite cuisine. Je remplis mon mug. En buvant, je parcours les photos et les cartes postales punaisées au mur. Un garçon se sert derrière moi, il me sourit et repart.
À onze heures, j’entre dans le bureau d’Herman, le dossier de Marina sous le bras. Je m’assois à droite d’Herman, le client doit avoir à peine trente ans. Il est avec son avocat.
Nous n’avons presque pas parlé du projet « Vous verrez tout ça avec ma femme ». En revanche, nous avons épluché les vingt et un articles du contrat. Herman m’a rapidement laissé mener la négociation. Après tout j’avais été formé par Michèle A. et il le savait.
Nous tombons d’accord. Le contrat rentre, nous en aurons pour trois ans. Au moins.
À la fin du rendez-vous, nous les raccompagnons à la porte, ils me serrent la main chaleureusement. Herman ferme la porte derrière eux. Il pose sa main sur mon épaule et marmonne « Parfait Jean, parfait ». Il entre dans son bureau et ferme la porte derrière lui.
L’open-space est vide, je dépose le dossier sur mon bureau. Il est midi quarante cinq. Je passe ma main sur le bois du bureau, du chêne massif. Les stores sont baissés, les brasseurs d’air tournent, tout est calme.
Je travaille depuis un peu plus de dix ans maintenant et pour la première fois, je vais déjeuner seul.
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