Le Départ
Six heures quarante, le réveil me réveille. Il fait encore nuit, je n’ai même pas dormi deux heures. La rançon de la procrastination.
En me levant, je ne reconnais pas mon appartement. Des cartons empilés, certains encore ouverts, des vêtements sur les meubles, les tableaux au pied des murs… Je tourne en rond, épuisé, pas caféiné ; j’ai rangé ma cafetière, erreur. Je ne sais pas par quoi commencer, alors je regarde par la fenêtre : les vélos, les poubelles, les dalles fissurées du sol, les colonnes de fenêtre éteintes. Plus de deux ans que cette étroite cour est mon horizon, que je tords mon cou pour voir le ciel, que je tire les rideaux pour que mes voisins n’en sachent pas trop…
Une lumière s’allume dans une cuisine de l’autre côté de la cour. Six heures cinquante-trois, les déménageurs se sont annoncés pour sept heures. Je jette les draps, les oreillers et la couette dans un carton, j’enfile un pantalon et un t-shirt.
On sonne.
En trois heures, il ne reste que ma valise, l’aspirateur et quelques produits d’entretien. Toute ma vie est rangée dans dix-huit mètres cubes.
Quelques pas sur le parquet, je passe ma main sur la cheminée, ça résonne. Étienne arrive un peu avant midi, je ne suis pas douché.
— Wah, ça fait plus grand ! Ça s’est bien passé ?
— Je suis épuisé, je peux même pas m’asseoir, j’ai rien mangé, le ménage est pas fini et ma locataire arrive dans deux heures pour l’état des lieux et ensuite je dois aller au bureau pour mon pot. Tout va bien donc. Tout va bien.
Il a alors fait ce qu’il devait. Nous avons été tous les deux beaucoup plus efficaces après ça. Tout était prêt quand Émilie est arrivée.
Émilie est la sœur d’une collègue, elle a été la première à me contacter. Vingt-sept ans, un dossier moyen, mais un bon feeling, une parisienne travaillant à Paris et puis, c’est son premier appartement.
J’ai choisi la confiance.
Les photos d’usage, le décompte des clés, quelques informations sur les voisins et l’immeuble, une signature un peu tremblante et un dernier regard circulaire. Étienne serre mon épaule avec sa main.
Dans le hall, j’arrache mon nom de la boîte aux lettres.
J’arrive à l’agence un peu avant dix-sept heures. Le tour des bureaux est long, il faut écouter, répondre, sourire alors que je sais très bien que je ne reverrai jamais la plupart d’entre eux. Je traverse mon ancien bureau, mon poste de travail est débarrassé, il ne reste rien de mon passage.
Je ne me suis résolu que très tardivement à faire un pot de départ. Et au fond, je le fais pour les autres, pas pour moi. Michèle a insisté. Elle a aussi insisté pour que l’agence paie tout. C’est son cadeau. C’est donc un peu gêné que j’entre dans la grande salle de réunion débarrassée de ses tables. Quelques absents mais presque toute l’agence est là. Des clients aussi, des partenaires, des anciens. Ma vie professionnelle parisienne réunie dans une pièce, un verre à la main.
Tous les yeux sont sur moi. Je voudrais ne pas être là.
Un verre tinte, le silence se fait. L’autorité naturelle de Michèle.
« Bien… Merci à tous d’être là. Jean nous quitte. Je me rappelle de lui quand il est venu pour la première fois passer un entretien pour un stage. Encore à l’école, il était moins assuré, moins musclé et moins tatoué. Mais déjà très doué. Il est venu, reparti, revenu, reparti encore. Un peu meilleur à chaque fois. »
Elle retourne sa feuille et me regarde intensément quelques instants. Brièvement, elle sourit.
« Cette fois, je pressens que tu ne reviendras pas. Tu pars dans une belle agence, dans un bel endroit pour de beaux projets. Je suis triste évidemment, déçue aussi. Mais surtout fière du professionnel que tu es devenu et comme je ne sais pas être modeste, je le dis : c’est en partie grâce à moi.
Alors, Jean, je te souhaite le meilleur dans ta nouvelle vie. Donne-nous de tes nouvelles, enfin… Donne-moi de tes nouvelles. Le buffet est ouvert. ».
On m’assaille, je me répète, je remercie, je promets de garder contact, je feins, j’en oublierai la plupart et demain, ils m’auront oublié. J’essaie de ne pas trop boire. J'essaie de ne pas pleurer.
À minuit, je suis ivre et en larmes sur le trottoir. Je rentre seul.
Le lendemain, en début d’après midi, je tire ma valise dans la galerie des fresques de la gare de Lyon. J’ai traîné, je suis tout juste à l’heure.
J’ai mal dormi, Étienne n’a pas desserré son étreinte de toute la nuit. Je l’ai respiré, je m’en suis imprégné. Il ne descend à Nice que dans trois semaines. Au petit-déjeuner, nous avons compté, nous ne sommes jamais restés plus d’une semaine sans nous voir depuis plus de dix ans.
J’ai pris un billet en première, une place isolée. Quelques gouttes de pluie perlent sur la vitre. Je mets mes écouteurs, le train démarre.
Je suis parti.
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