Die Heimat
Die Heimat : intraduisible… entre le pays, la maison d’enfance et le bonheur.
Freiburg-im-Breisgau, Allemagne. Années 1980.
Oma Hannah et ses deux filles, Ingrid et Maja, avaient préparé les pâtes à bredele. De quoi contenter, pour un temps, la meute des Wolf. Il y avait toujours un louveteau qui traînait à la recherche d’une proie.
Loreleï avait quatre ans. Aussi, lui confiait-on un bout de pâte, qu’elle étalait avec application. Ingrid et Maja restèrent dans la cuisine, afin de surveiller la cuisson des multiples plaques de bredele. Oma prit la main de sa petite-fille et l’emmena dans le jardin.
Cette longue journée d’été mourait. Une révérence tirée avec panache : lumière fragmentée en paillettes, sphinx papillons pompant le nectar, chants stridents des oiseaux fondant sur les insectes malchanceux… Les cheveux dorés de Loreleï sautillaient derrière sa grand-mère.
Elles entrèrent dans le potager. L’odeur des tomates était saisissante. La toute petite trottinait au milieu des rangs. On ne la voyait plus. Oma déroula le tuyau d’arrosage. Les gouttes formèrent un arc-en-ciel.
— Sors de là avant d’être mouillée !
Un « nein ! » sonore lui répondit, suivi du froissement des feuilles.
Le jeu commença alors : Oma essayant d’éviter la rebelle invisible qui, le nez levé, guettait la pluie multicolore. Quand Oma coupa le jet d’eau, c’est une enfant nue, trempée et ravie, qui courut vers elle. Une fois les vêtements récupérés, elles rentrèrent main dans la main.
La cuisine embaumait le beurre, la vanille et le chocolat. Ingrid nappait les spritz. Emmitouflée dans son peignoir, Loreleï trônait à table sur les genoux de sa grand-mère. En plongeant les biscuits encore tièdes dans un verre de lait, elle regardait avec admiration les grands manger sans mettre de miettes partout.
Opa était mort quand elle avait sept ans. Les souvenirs de son grand-père étaient donc moins nombreux. Mais un seul lui suffisait. Elle y repensait régulièrement, afin d’en entretenir les couleurs.
Les images forment un film en format Super 8. Elle est sur ses genoux, dans la chaise à bascule. Odeur puissante de tabac. Pas celle de la cigarette qui fait tousser, mais une senteur chaude et épicée de cigare. Ça chatouille, elle fronce le nez. Opa tient une boîte. Loreleï se tortille d’impatience devant ce mystère. Opa l’ouvre. Un poussin jaune vif bondit de sa coquille. Elle sursaute et regarde son grand-père, ahurie. Il est secoué d’un rire formidable. Loreleï se retrouve dans une tempête, brinquebalée, contenue par les grandes mains ridées.
Il y avait Paul, aussi. La légende familiale raconte qu’elle commença à le suivre dès qu’elle sut marcher. Des photos d’elle en couches, bébé accroché à une paire de jambes en pantalon de velours, en attestent. Il la surnommait sa kleine wölfin, sa petite louve de dix ans sa cadette. Après le déjeuner, Paul s’installait dans un fauteuil du salon avec un livre. Loreleï escaladait ses genoux, se rencognait sans se soucier du confort de son hôte. Elle regardait les pages avec sérieux, montrait des mots. Paul les lui lisait. Un jour, elle vint avec son propre album. Ce fut le début du rituel. Sa cousine calée au creux de son bras, Paul racontait, parfois inventait. Comme cette histoire de cigogne saoule qui se trompait dans la livraison de bébés. La kleine wölfin suçait son pouce en se caressant le lobe de l’oreille. Ses paupières clignotaient. Paul ne s’arrêtait jamais de lire avant de sentir le petit corps s’alourdir contre lui. Dodo. Alors, Maurice venait la prendre pour la porter dans son lit.
Instants parfaits.
Mais un jour, Loreleï eut quinze ans.
Aber das ist eine andere Geschichte und soll ein andermal erzählt werden... Mais ceci est une autre histoire, qui sera racontée une autre fois… (« Die unendliche Geschichte », L’Histoire sans fin, roman de Ende)
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