Chapitre 1. Sarah - Fruits, fleurs, flocons
Année de 6e, automne. 11 ans.
L'enfance, c'est le froid dehors et la chaleur dans la maison. Zouzou qui se frotte contre les jambes de Loreleï, Sarah et Bastien qui rigolent avec elle pendant une partie d'attrap'souris.
L'enfance, c'est la cuisine, les bols Duralex orange et les tartines de Benco.
Loreleï n’habitait pas très loin du collège. Aussi, plutôt que d’attendre l’heure du bus scolaire pour rentrer, Sarah venait chez elle quand leurs cours finissaient plus tôt.
Elles franchissaient le portail rouge en courant, caressaient le tronc du cerisier au passage, puis goûtaient : petits beurres, dont elles grignotaient les oreilles, et chocolat chaud. Un soupir de soulagement, puis elles repartaient dans le jardin.
Loreleï lui avait montré comment grimper au cerisier : quels nœuds utiliser, où poser les pieds. Là-haut, une large branche servait de hamac. Sarah y avait sa place.
Pas le temps de jouer plus longtemps : Sarah devait prendre le bus. Heureusement, il y avait les soirées pyjama.
Bastien, l'ami de toujours, fronçait les sourcils quand on lui parlait de Sarah. Une parvenue, avec qui il devait partager Loreleï depuis la sixième, alors qu'il était là bien avant. Les après-midi de jeux se faisaient rares, ainsi que les balades à vélo. Sans compter le temps que Loreleï passait au club de natation. Bastien songea à s’y inscrire. Mais, rien que d’imaginer les verrues plantaires, il frissonna.
*
Année de 5e, été. 13 ans.
Loreleï partageait avec Sarah ses rituels marquant l’approche de la fin de l’année scolaire.
Premièrement, suivre la course des martinets dans le ciel rose de fin de journée. Écouter leurs chants stridents. Victoire, mélancolie ? Elle ne savait pas.
Deuxièmement, se percher sur le hamac du cerisier, puis choisir les fruits les plus mûrs. Les noirs, pas les rouges. Les cerises presque éclatées, gorgées de sucre. À cette heure, les guêpes étaient parties. Ne pas croquer trop vite. Appuyer légèrement avec les dents. Sentir la peau céder. Le clac ! puis le jus qui coule.
Le lendemain, Bastien les rejoignit dans l’atelier de Daniel, le père de Loreleï. Depuis toute petite, elle l’observait bricoler. Progressivement, elle avait aménagé son espace, entre établis et matériel de peinture. Aujourd’hui, elle était fière de montrer sa dernière œuvre.
— C’est bien d’oser, dit son père.
— C’est original, concéda sa mère.
— C’est joli, admira Bastien.
— C’est quoi ? demanda Sarah.
*
Année de 4e, automne. 13 ans.
La pluie frappait violemment contre les vitres de la cuisine. Daniel avait décrété que c’était le temps idéal pour savourer les meilleures lichouseries du Finistère.
— Des lichouseries ?
— Des douceurs, des sucreries. Et chez nous, les plus délectables, les imbattables sont…
— Les poulouds ! s’exclama Loreleï. C’est breton, et c’est pas sec du tout !
Daniel et sa fille pleurèrent de rire sous l'œil attendri d’Ingrid.
Une fois le sérieux revenu, Daniel s’activa autour de la poêle. Il versa une généreuse louchée de pâte à crêpe de froment, forma rapidement des boulettes de pâte — les fameux poulouds, qu’il arrosa de sucre roux. Sarah et son amie suivaient des yeux la naissance des boulettes caramélisées. Elles se poussèrent pour laisser passer Daniel et la poêle. Les lichouseries disposées dans une grande assiette, Ingrid ajouta du beurre (demi-sel, est-il besoin de le préciser ?) et un filet de citron. Les filles se brûlèrent les doigts en mangeant. Elles se souriaient, la bouche luisante.
*
Année de 4e, hiver. 13 ans.
Dans le jardin de Sarah, les filles étaient à l’affût. Elles avaient repéré un rouge-gorge. Les plumes bouffantes pour avoir plus chaud, il ressemblait à une petite boule. Adorable, mignon. Elles voulaient le caresser. Ses déplacements semblaient engourdis : l’attraper serait un jeu d’enfants.
Elles se dirigeaient vers le plaqueminier enneigé avec précaution. Les flocons tombaient dru. Sarah enleva ses gants, Loreleï souffla et passa dans la vapeur de sa propre respiration. Le rouge-gorge les observa, de ses yeux de boutons de bottine. Il ne bougea pas. Sarah esquissa le premier mouvement. Elle le frôla. Il sautilla légèrement un peu plus loin. Tout était blanc, cotonneux, les bruits amortis. Au tour de Loreleï de tenter sa chance. L’oiseau sautilla à nouveau, proche, mais hors d’atteinte.
Quand elles finirent par avoir trop froid, les chasseresses rentrèrent sécher leurs chaussettes au coin du feu. Le père de Sarah avait déjà préparé les chocolats chauds, ainsi qu’un plateau de biscuits. Ils jouèrent tous ensemble à Risk. La mère de Sarah, Sonia, rentra de l’hôpital et proposa aux deux filles un « moment beauté » : gommage et masque à l’argile. Loreleï confia qu’elle venait d’avoir ses règles. Sonia lui souhaita la bienvenue dans le club des femmes avant de caresser la joue de sa fille, qui faisait la moue :
— Tu as quelques mois de moins qu’elle. Chacune son rythme.
Loreleï appréciait la manière simple et franche dont la mère de Sarah, infirmière, parlait des corps. Elle avait montré à sa fille comment dénouer les points douloureux des épaules et du dos. Aussi, Sarah exerça ses talents sur son amie.
Les deux complices, une fois couchées, prolongeaient souvent ces massages, qui se faisaient caresses.
💬 Commentaires 15
Ta plume est légère et douce, ça fonctionne bien avec la période, tout coule de source ^^
Cette fois, je trouve aussi que les dialogues fonctionnent mieux.