La classe
Périgueux, septembre 1988. Le jour de la rentrée en 6e de Loreleï. 11 ans.
15 heures. Les collégiens se répandaient dans la cour. Loreleï repéra une élève de sa classe, une petite rousse bondissante qui participait à une partie de loup avec d’autres sixièmes.
Loreleï repéra Bastien, qui échangeait des cartes Panini, posa son cartable contre un mur et s’approcha d’eux.
— Je peux jouer ?
Un garçon la bouscula avec un sourire.
— Oui ! C’est toi le loup !
Elle contesta avant de détaler :
— Tricheur !
Ils étaient une dizaine à se poursuivre joyeusement. Loreleï se cachait derrière un marronnier, reprenant son souffle, quand elle entendit :
— Mate les bébés qui jouent au loup !
— Ils sont mignons les sixièmes, avec leurs grands cartables !
— Mate l’autre, là !
Loreleï se retourna et vit qu’un des garçons la désignait.
— Gros bébé ! Hé ! T’es plus en primaire ! T’es au collège !
Le groupe d’élèves plus âgés ne s’arrêta pas là. Le plus petit lâcha :
— La jupe, je suis pour, ça te va bien. Mais franchement, tes genoux ! Fais un effort, t’es chez les grands maintenant !
Loreleï sentit ses joues chauffer, mais sa voix ne trembla pas.
— Vous savez quoi ?
Un flottement. Une sixième leur répondait. Elle profita de leur silence pour enchaîner :
— J’ai des croûtes aux genoux ! C’est mieux que la petite vérole !
Ils arrêtèrent de ricaner. S’ils n’avaient pas compris le sens du dernier mot, ils en avaient compris l’insulte.
Le petit se décolla du mur, tendu, la main droite prête à partir. Loreleï sentit son ventre se nouer au souvenir du coup de poing qu’elle avait reçu à six ans. Elle n’avait pas voulu laisser la balançoire à un garçon… et le grand frère avait débarqué. Puis, en fin de CM2, une embrouille qui avait abouti à une claque. Elle avait riposté sans réfléchir et imprimé ses doigts sur la joue de son adversaire. Sa médaille cuisante.
La cour était muette. Silence de western, comme dans les vieux films enregistrés par son père. Les épaules de la petite fille se contractèrent, elle recula d’un pas. Elle savait que personne ne l’aiderait. Aux balançoires, personne n’avait réagi.
— Sale pisseuse…
Le corps de Loreleï prit deux décisions : phalanges crispées au maximum pour frapper, rotation de la hanche pour faire demi-tour. Ce qui aboutirait, au mieux, à un coup dans le vide et, au pire, à une belle gamelle.
La peur lui venait toujours. Mais trop tard.
Le collégien était si près de Loreleï qu’elle eut envie de vomir quand elle crut voir son reflet dans un bouton jaune et luisant.
Il préparait son poing, mais un type de la bande intervint.
— Laisse tomber, c’est une gamine.
Le petit agita son majeur sous le nez de Loreleï, tout en postillonnant :
— Dégage, bébé ! Et fais gaffe à toi !
Loreleï fit demi-tour. C’est alors que deux choses se produisirent simultanément : ses genoux se mirent à trembler et la rouquine montée sur ressort apparut de derrière le marronnier et l’enlaça.
— Je suis Sarah ! Ta meilleure amie !
Loreleï n’eut pas le temps de répliquer. Sa kidnappeuse poursuivit sur sa lancée :
— J’espère que la place était libre ! Sinon… Je suis pas jalouse !
Loreleï resta interdite une seconde, puis répondit au sourire de Sarah et acquiesça, très pince-sans-rire :
— T’as l’air assez folle pour faire une meilleure amie correcte. Je vais juste prévenir Bastien. Mon meilleur ami depuis le CE2. Tu as du sucre, des bonbons ?
Sarah resta immobile un moment, ce qui semblait étranger à sa nature, puis elle enchaîna.
— Pourquoi ? Oui. Enfin, non, j’ai des fruits secs. Ma mère est contre le sucre.
Les jambes et les mains de Loreleï tremblotaient maintenant de concert.
— Je fais de l’hypoglycémie.
Tout en donnant sa réserve d’écureuil à Loreleï, la rouquine sur ressort taquina sa nouvelle amie.
Elles finirent leur partie de loup, ajoutant des bleus à leur collection. La sonnerie retentit. Au moment de récupérer leurs cartables, elles se firent plusieurs promesses : s’asseoir ensemble à tous les cours, programmer une soirée pyjama et toujours (toujours !) tout se raconter.
Sarah prévint :
— Va falloir arrêter de bouffer mon goûter tout le temps !
Loreleï protesta :
— Tout le temps ? On se connaît depuis cinq minutes !
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