Jealous Guy *

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1397 mots

Jealous Guy (John Lennon)


Bordeaux, novembre 1994. Vivian, 20 ans.

Vivian aimait le cinéma.

Les films d’action, une évidence pour un mec de son genre.

Les Disney : une originalité qu’il n’assumait pas toujours. Loreleï l’accompagnait avec un sourire attendri, parfois moqueur. « Faudrait qu’on se trouve un enfant à amener pour servir d’alibi, non ? »

L’année précédente, le prof de philo lui avait filé une VHS de « The Wall » de Pink Floyd. La claque, sur le fond comme sur la forme. Il ne s’en était pas remis.

Loreleï avait eu sa phase Kieślowski. Il avait regardé avec elle « La double vie de Véronique » — la fin les avait rendus fous — et « Bleu ». Il s’était endormi devant et avait été réveillé par les sanglots de Loreleï. « Pourquoi les gens meurent ? Pourquoi son mari l’a trompée ? Pourquoi elle lui pardonne ? Il a mis enceinte une autre femme ! Découvrir ça lui permet de faire son deuil ? »

Un samedi après-midi de mars dans le centre de Bordeaux, Vivian sortit du Virgin Megastore de la place Gambetta avec le dernier jeu FIFA : de quoi se détendre avec Thomas sur la Sega. En se promenant dans le centre, la programmation du cinéma d'arts et d'essais l’Utopia pêcha son attention. Un rétrospective Chabrol, la photo de « L’Enfer » : bons acteurs, bon réalisateur. Une histoire de jalousie. Ça lui parlait. Et Béart, elle était bandante. Il paya sa place, s’assit, le jeu vidéo sur les genoux.

Mariage, bonheur, Emmanuelle Béart (Nelly) radieuse. Robe blanche, fleurs et temps qui passe. Ils tiennent un hôtel. Un client filme tout : « C’est l’heure magique ! Les choses sont encore elles-mêmes et on sent qu’elles se transforment. »

Paul (François Cluzet), le mari de Nelly devient jaloux. Il commence à entendre des voix.

[Nelly est belle, c’est normal de faire gaffe. Son mari est bof en plus, elle pourrait trouver mieux.]


Paul reconstitue l’emploi du temps de sa femme, qui s’étonne : « T’es jaloux ! Ça prouve que tu tiens à moi ! »

[C’est vrai ça.]


Paul la suit dans toute la ville. Elle s’emporte à la terrasse du café :

— Tu me suis ?

— J’aurais des raisons ?

— Non, mais si tu continues je pourrais bien t’en donner !

Vivian se souvint de la semaine précédente. Loreleï, joyeuse, lui racontait son exposé avec Julien sur un poème de Mallarmé. Ils s’étaient retrouvés à la bibliothèque.

— Julien était déjà arrivé, je pose mon sac et j’enlève mon manteau pour m’asseoir. Et là, il ouvre des yeux, mais des yeux ! Hallucinés ! Je regarde mon épaule et je comprends pourquoi : j’avais un soutien-gorge dessus ! Tu sais, je mets toujours mes vêtements en bordel sur ma chaise de bureau. En attrapant mon blouson, j’ai dû le prendre. La honte ! On a bien rigolé !

Pas Vivian.

— Tu m’avais jamais parlé de ce mec.

— Ah non ! Peut-être. — Loreleï perçut le froid de Vivian et devint hésitante — On travaille parfois ensemble.

— Juste travailler ?

— Quoi d’autre ?

Elle marchait sur des œufs. Ce ton, elle le connaissait, elle savait où il menait. Autant tout avouer.

— J’ai été à son anniv.

— Il y avait qui ?

— Une fille et un mec du lycée.

Vivian soupira. Les comptes furent rapidement menés. C’est important de tout vérifier, on n’est jamais trop prudent.

— Deux filles, deux mecs. Normal.

Loreleï se rebella. Ça lui arrivait encore.

— Arrête ! Tu imagines toujours le pire ! À force, je vais tout voir de travers comme toi !


Après une scène de jalousie, Paul disparaît pour revenir des heures plus tard, hagard, blessé, les vêtements déchirés. Nelly s’emporte et pleure.

« Tu vois pas que je t’aime, que je suis ta femme ? T’as vu mes yeux ? Ils sont beaux, hein ? C’est pour toi que j’ai pleuré ! Je me disais qu’est-ce que je vais devenir s’il revient pas ? Car sans lui, je ne suis rien ! »

Le ventre de Vivian se serra. Les mêmes mots. Loreleï avait dit les mêmes mots ! « Tu vois pas que je t’aime ? Regarde mes yeux ! Comment je pourrais te mentir ? Tu es tout pour moi, tout ! »

Il la croyait. Vraiment, sincèrement. Mais il y avait un petit truc qui pourrissait en lui. Elle l’avait trompé à la boum. Elle avait couché avec un autre mec, en Allemagne. Elle était sortie avec Bastien et d’autres. Il y en a un qui s’était vanté de l’avoir doigtée, un autre avait parlé de ses seins. Elle disait… elle disait qu’avec le mec en Allemagne, ça avait été nul et juste une fois. C’était pour le rassurer, il en était sûr. Lui… il aimait quand elle était jalouse, quand elle voulait savoir avec qui il avait couché. Il ne précisait jamais de nom. Et pour cause. Ça la rendait folle, elle essayait de reconstituer les faits avec les bribes qu’il lâchait. Oui, ça lui faisait plaisir. Parce qu’être jaloux, ça prouve qu’on tient à quelqu’un. Il doutait toujours, alors sa jalousie à elle, c’était un baume.



Paul se fait des films. Les images du passé, il les remonte complètement, ajoute des effets spéciaux. Ce n’est plus lui avec Nelly, mais le beau Martineau.

[Ça m’arrive aussi. Je la vois avec Bastien. Avec Julien. Avec le mec de la natation. Il est beau, il la fait rire, il est là et je suis loin. Son pote Pierre. Le libraire qui la connaît par son prénom. Ça veut dire que je suis fou ? Je suis comme lui ?

Maryline, la copine de Nelly, elle a l’air d’une salope. C’est normal que Paul flippe quand elles sont ensemble. J’aime pas quand Loreleï sort avec Nadia. Putain, c’est pas vrai. Je suis comme Paul ! Mais moi, c'est pas pareil. J'ai des raisons. Loreleï et Sarah, c'était chaud. Quand elle m'en a parlé, ça m'a excité... jusqu'à ce que je comprenne ce que ça voulait dire. Je l'ai prévenue : quand on vivra ensemble, elle n'invitera personne sans moi.]


Paul gifle Nelly, les crises de jalousie se multiplient.

[Jamais je frapperai Loreleï. C’est vrai, parfois je suis brut, j’ai pas peur de la baston. Une fois, elle a dû me retenir. Des mecs étaient passés à côté de nous en ricanant et dans le lot il y avait ce connard avec qui elle était sortie. J’ai voulu lui casser la gueule et elle s’accrochait à mon bras en me suppliant de laisser tomber. Son regard. Elle avait… peur ? Honte ? Putain, faut que je me calme, vraiment, je veux pas devenir le mec du film !]


Nelly est en colère.

« Tu veux me faire des scènes ? Tu veux des raisons ? Tu veux être cocu ? Et bien tu vas l’être ! En long, en large et en travers ! Je sais pas encore avec qui, mais je te jure que tu vas l’être ! »

Loreleï s’était inquiétée, mi-sérieuse mi-plaisantant : « Ça te rassurait que je te trompe ? Tu arrêterais de flipper, ce serait fait une bonne fois pour toutes. Je peux même le faire devant toi, si tu veux. » Il n’avait pas ri. Oh non. Parce que ce film-là était déjà dans la boîte de sa tête.

[Putain, putain, putain !]


Paul devient fou.

Paul viole et frappe Nelly.

[Je ferai jamais ça. Jamais.]

Vivian fut rassuré. Presque. Pas du tout. Il ne se reconnaissait plus en Paul, ce qui ne l’empêchait pas de douter. S’il ressemblait à Paul juste avant, alors pourquoi pas… dans quelque temps…


Paul égorge sa femme.

Vivian n’est pas sûr d’avoir compris la fin, il voudrait se tromper.

[Je dois faire quelque chose. La croire. Arrêter de douter. Elle m’a jamais menti. Elle m’aime.]

C’est ce qu’il se dit en tout cas. Mais il doute.

De lui-même.

Et c'est ça le plus beau. C’est dramatique.

C’est exactement ce que je suis : un drame. Mais pas n’importe quel drame ! Non, je suis un drame passionnel. Et à la passion, à l’amour, on pardonne tout.

[Elle ne doit jamais voir ce film.]


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