Si mort a mors

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1374 mots

(« La mort a mordu » en breton, complainte adaptée par Tri Yann)

Lannion, Côtes-d’Armor, trois ans auparavant. Été 1990, maison de grand-mère Katell.

Loreleï 13 ans.

Quand les pneus de la voiture crissaient dans l’allée gravillonnée, Loreleï s’ouvrait : à l’odeur de l’océan, non loin, portée par le vent, aux pierres de granit rose, aux couleurs vives des hortensias, aux volets carmin…

L’enfant aux allures de grande bondissait toujours de l’habitacle, les jambes engourdies par les heures de voyage. Katell se tenait droite, majestueuse, en haut des escaliers. Sa petit-fille ralentissait alors et abordait la première marche avec retenue. La lueur satisfaite de Katell ne lui échappait jamais. Ce n’était pas un sourire. C’était mieux.

Cet été-là, elle réalisa à quel point sa grand-mère était âgée. Une silhouette toujours élancée, droite, les épaules figées, les yeux clairs. Mais pesaient dans la balance des rides nouvelles, les cheveux entièrement blancs, les mains tachées. Un peu de fatigue aussi, dans le port de tête. Après son hésitation — fugace, elle lança :

— Bonjour grand-mère !

— Bonjour ma fille. Tu as encore grandi. Tu auras une allure de cheval, comme ton grand-père.

Loreleï nota mentalement cette nouvelle réplique, afin de la partager avec son père. Elle approcha ses lèvres de la joue de son aïeule. Douce. Elle ferma les yeux en retrouvant son parfum de rose thé. Katell n’esquissa aucun geste.

Ses parents arrivèrent avec les valises. Après les salutations, Georges, l’homme à tout faire, les aida à s’installer. Les discussions entre lui et ses parents, pendant qu’ils grimpaient jusqu’aux chambres, enrichissaient le tissage des vacances de fils chaleureux.

Loreleï prit le bras de sa grand-mère. Elle était la seule à oser. Katell ne manifestait aucun plaisir, mais ne protestait pas. Elles firent un tour du jardin. La vieille dame pestait contre le temps, les insectes, Georges, Saint-Yves… l’enfant hochait la tête d’un air convaincu, sans lâcher son bras.

Alors qu’elles se dirigeaient vers la maison, elles croisèrent Ingrid qui partait faire quelques courses. Rituel immuable. Grand-mère et petite-fille pénétrèrent dans le salon. Meubles lourds et cirés, tapis persans, table en bois sombre, élégamment dressée pour le goûter. La vaste demeure respirait l’aisance d’une vieille famille bourgeoise. L’horloge contre le mur semblait les regarder de son œil rond. La pendule pesante rythmait tout.

Dong, dong, dong, dong : 16 h.

Maurice prit le thé avec sa mère et sa fille. Tasses en porcelaine anglaise. Gâteau breton de la meilleure pâtisserie de Lannion. L’odeur du beurre. Katell affirma de son ton qui ne tolérait pas le mensonge :

— Alors ma petite, toujours première de classe ?

— Oui, grand-mère.

— Bien. Les Lannef sont intelligents. Sauf ton oncle Pierre. Lui, il est bête. Mais riche. Ça compense.

Maurice toussa dans sa tasse. Loreleï fixa son assiette pour ne pas rire.

— Tu es intelligente comme ton grand-père.

La voix dure de Katell ne s’adoucit pas, mais son visage s’orienta imperceptiblement vers les photos qui trônaient sur le manteau de la cheminée. Elle poursuivit :

— Ne te repose pas sur tes acquis. Ta génération a besoin de rigueur. Avec une mère allemande, tu es bien partie. Pas comme ton cousin Patrick. La sienne est Normande. On aura tout vu.


Tic-tac. Tic-tac.


Katell buvait son thé en observant sa petite-fille.

— Tu ressembles à ton grand-père. Tu as les mêmes yeux.

Après un silence, elle reprit :

— Tu as eu de la chance. Tu n’as pas hérité du reste. Parce que Denez était laid comme un crapaud. Mais intelligent. Ça aide.

Maurice s’étouffa et fit semblant de tousser.

— Ça va Maurice ? demanda Katell.

— Oui maman. Juste… le gâteau. Sec.

— C’est un gâteau breton. C’est censé être sec.

— Bien sûr.

Katell se leva. Raide.

— Je vais chercher plus de thé. Ne touchez pas au kouign-amann. C’est pour ce soir.

Elle sortit. La porte se referma en un claquement.


Tic-tac. Tic-tac.


Trois secondes. Quatre. Cinq.

Maurice craqua le premier et pouffa de rire. Elle le rejoignit, main sur la bouche et épaules tremblantes.

— Ma selkie, tu te souviens de l’été dernier ? À chaque fois qu’elle me donnait des nouvelles de quelqu’un, c’était pour m’annoncer sa mort.

— Oui ! Pour cousin Yvon, elle a dit…

Ils se regardèrent et récitèrent ensemble, imitant la voix de Katell :

« Yvon est mort. Étouffé par un cochon qui lui est tombé dessus. Quelle ironie. »

Leurs rires reprirent plus fort. Elle tapa du pied sur le parquet.

— Papa ! Elle va revenir !

Il respira profondément. Recomposa son visage.

— Je sais, je sais… On prend les paris sur les causes ?

— Je tente la foudre ! Il y a eu de gros orages cette année.

— Tu prends des risques. Je parie sur un animal.

— Le cochon tueur va encore frapper ?

Leurs rires repartirent de plus belle. Ils entendirent les pas de Katell dans le couloir. Ils fixèrent le plafond, avant de se concentrer sur leur pâtisserie. Ils étaient impassibles quand Katell entra et déposa la théière sur la nappe blanche.

— Merci maman.

Katell se rassit et versa du thé.


Tic-tac. Tic-tac.


— Au fait, vous vous souvenez de Madame Kerguelen ? La voisine d’avant ?

Le jeu commençait.

— Elle est morte cet hiver, continua Katell comme si elle parlait du temps.

— Pendant un orage ? demanda innocemment l’enfant joueuse.

— Quelle drôle d’idée ! Non. Étouffée par une arête de poisson. À quatre-vingt-deux ans. Ridicule.

Loreleï mordit sa lèvre. Fort. Très fort. Maurice toussa, encore.

— Il est vraiment sec ce gâteau, s’excusa-t-il.

— Je te l’ai dit. C’est breton. C’est sec.

Sous la table, Loreleï donna un coup de pied à son père. Katell continua, imperturbable :

— Sa fille veut vendre la maison. Si vous voulez investir, c’est le moment. Bien située. Vue sur mer. Évidemment, il faudra refaire la cuisine. Madame Kerguelen n’avait aucun goût.

— Évidemment, dit Maurice, d’une voix parfaitement neutre.

— Et puis les morts qui traînent dans les maisons, ça fait baisser les prix. Madame Le Braz a entendu des bruits de vieille roue la nuit dernière. Normal, Madame Kerguelen était la dernière morte de l'année. Elle travaille pour l'Ankou maintenant. J'espère ne pas avoir sa visite cette année. Au fait, tu te souviens d’Antoine ?

La jeune fille vit la mâchoire de son père se contracter légèrement, avant qu’il ne poursuive :

— Très bien. On faisait du rugby ensemble. J’espère qu’il va bien.

Sa fille eut une moue désolée.

— Jusqu’à ce qu’il prenne une douche, il allait très bien. Il pratiquait toujours le rugby. Tu devrais faire attention. Le sport, quelle idée ! Il a eu trop chaud. Il a pris une douche trop froide. Raide mort. C’est sa mère qui l’a trouvé. Indécent.

Éclair navré et complice.


Tic-tac. Tic-tac.


Katell les scrutait.

— Vous riez beaucoup tous les deux.

— C’est parce qu’on s’aime, maman.

— Mmh, renâcla-t-elle, les lèvres pincées. L’amour rend idiot. Ton père aussi riait tout le temps. Avant de mourir.

— Comment il est mort ? questionna Loreleï de son air le plus détaché.

Maurice lui donna un coup de pied discret.

— Crise cardiaque. En plein conseil municipal. Mort en parlant de réfection de trottoir. Pathétique.

Silence. Puis :

— Mais c’était un homme bon. Juste… dramatique jusqu’au bout.

C’était la version Katell de « je l’aimais ».


Trois ans après, dans le jardin de Solène, il n’y avait plus que le manque. Maurice n’était plus là et Vivian trop loin.

💬 Commentaires 3

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robert_dubois • 2 semaines, 6 jours
Le portrait de grand mère Katell est sympa, mais les sauts temporels sont pénibles pour quelqu'un comme moi qui a une esprit organisé : pourquoi ne pas mettre tout dans le bon ordre ?
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Enattendantlapluie Auteur • 2 semaines, 6 jours
Je sais que je te maltraite.
Le saut est parfaitement logique car Loreleï se souvient de ce moment alors qu'elle se sent menacée, abandonnée.
C'est pour le contraste douloureux.
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robert_dubois • 2 semaines, 6 jours
c'est mieux avec l'xplication de texte ! Autrement, ça fait un peu arbitraire.
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