Enter Sandman *

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1579 mots

Enter Sandman (Metallica)

Pointe Saint Matthieu, Finistère, juillet 1993. Loreleï, 16 ans.


Au bord de la falaise, le vertige saisit Loreleï.

Les vagues se fracassaient en contrebas, mugissement du vent et de l’océan. Un appel.

Comme ce serait bon de tout oublier.

Avant… Avant, elle courait avec lui sur les sentiers. Il se cachait dans la lande. Surgissait, la faisait tournoyer.

Puis ils prenaient le thé chez grand-mère Katell, avec des gâteaux.

— C’est sec, mamie.

— C’est normal, c’est breton.

Il lui jetait alors un regard complice. Leur jeu allait commencer.

Papa. Un mot qu’elle pouvait toujours penser, mais qu’elle ne dirait plus.

C’était ça être adulte ? Ne plus avoir de parents devant soi ?

Loreleï se détourna du bord de la falaise. Rejoignit les autres. Sa tante Solène l'observa, l’air soucieux. Sur le chemin du retour, elle invita sa nièce à sa pendaison de crémaillère. Ingrid accepta sans difficulté.

****

Plouguerneau, Finistère, juillet 1993. Quelques jours après la balade à la pointe Saint-Mathieu.

Loreleï déposa quelques affaires dans la chambre d’amis de Solène, avant d’aider à la mise en place du buffet. Les invités de sa tante arrivèrent par vagues rapprochées. Présentations, rires, musique. Il y avait même un terre-neuve, dont la masse rappelait celle de Siggi. Après quelques caresses et jeux avec le molosse, elle eut soif et se laissa séduire par le goût fruité du punch. Le vertige la prit. Pas celui qui fait tomber d’une falaise — celui qui rend légère.

Dans le jardin, la musique pulsait. Téléphone chantait « Je rêvais d’un autre monde ». La jeune fille rejoignit les danseurs. À la fin, un homme lui apporta un verre :

— Tiens, j’ai remarqué que tu aimais bien !

— Merci…

Elle hésita, tout en tendant la main. Il se présenta en souriant :

— Marc. Et toi tu es Loreleï, la nièce de Solène. Tu restes tout l’été ?

— On part dans quinze jours.

Elle porta le punch à ses lèvres. Il l’observa de bas en haut.

— Vu ton bronzage, tu dois bien profiter de la plage !

— Oui, j’aime nager, même quand il pleut.

— En Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour.

Air connu qui les engloba dans la même connivence. Un autre homme s’approcha, comme amusé :

— Elle a seize ans.

Marc lança un clin d’œil en réponse :

— Et alors ? On peut discuter, non ? Et elle fait beaucoup plus.

L’homme s’éloigna en secouant la tête, comme riant à une blague dont il venait de se souvenir. Loreleï ne dit rien, puis finit son verre avant de continuer à danser avec les autres. Téléphone céda la place à Queen. Le rythme de « Don't stop me now » s’accélérait. Les joues rouges, l’adolescente balançait ses cheveux en duo avec sa tante. Refrain hurlé. Marc ne la quittait pas des yeux. Rock endiablé sur le solo de guitare. Elle était en nage.

La chanson finie, elle alla se servir au buffet, qui avait été dressé loin du barbecue pour éviter la fumée. Elle prit de la salade de pâtes.

— Je te sers une chipo ? demanda obligeamment Marc.

Elle se retourna vers lui, surprise.

— Non merci.

— Tu n’aimes pas ? — il fit un geste éloquent vers elle — Si c’est pour ta silhouette, tu n’en as pas besoin.

— Non… En fait, je suis végétarienne. Je ne veux pas tuer pour le plaisir de manger.

Marc ne répondit pas immédiatement, tandis que Loreleï se raidissait déjà, attendant les : « Tu es jeune, ça te passera », « Les plantes souffrent ! », « Tu n’as pas mieux à faire ? », etc., etc.

— Tu as raison. Je n’aurais pas ton courage, tu vas au bout de tes convictions. C’est rare de réfléchir si jeune à ce genre de choses. Les filles de ton âge pensent plutôt aux garçons.

Ils s’installèrent pour manger ensemble tout en discutant. Loreleï retourna ensuite danser, avant de s’asseoir, fatiguée, sur le banc à côté des hortensias. La lune pour seule compagne, elle respirait l’air qui fraîchissait. Marc la rejoignit avec deux gobelets ras la goule et s’assit à côté d’elle, souriant.

— Tiens, tu dois avoir soif. Tu t’amuses bien ?

Elle accepta par politesse.

— Oui, j’adore danser n’importe comment.

— Tu danses bien. On doit te le dire souvent.

Elle haussa les épaules.

— Non. Je n’ai vraiment aucun style.

Elle but une gorgée. Marc s’étira sur le banc et mit ses mains derrière sa tête. Il fixait les étoiles.

— Tu es au lycée ?

— Oui, je passe en Première.

Il se tourna vers elle.

— Je suis sûr que tu es bonne élève.

— Comment tu peux savoir ?

Il s’approcha légèrement d’elle.

— Ta manière de parler. Et tu es la nièce de Solène, évidemment !

Ils rirent tous les deux. Loreleï but une nouvelle gorgée et dit, rêveusement.

— J’aime beaucoup Solène.

— Je te comprends. Je l’adore. C’est ma meilleure amie. — Son genou touchait maintenant celui de Loreleï — Et la famille, c’est important.

Le visage de la jeune fille s’assombrit. Marc esquissa un geste vers son visage, qu’il laissa en suspens, et prit une expression contrite.

— Je suis désolé, Solène m’a raconté. Je ne voulais pas te faire de peine.

Elle fixait ses genoux, sur lesquels reposait son verre. Toute envie de danser avait fui. Il continua, compatissant.

— Tu sais, moi aussi j’ai perdu mon père quand j’étais jeune. C’est très dur de grandir sans l’attention d’un homme. — Son doigt se fit léger, presque imperceptible, quand il ramena une boucle de cheveux de Loreleï derrière son oreille — Mais de là où il est, il est fier de toi.

Elle soupira. La caresse lui avait rappelé son père.

— Je voudrais croire qu’il me voit… Mais je n’ai plus la foi. La vie est absurde.

— Tu vois, c’est ce que je disais tout à l’heure : tu es intelligente. Une fille de ton âge n’aurait pas ce genre de réflexion. Je sais que tu te poses mille questions, que tu as l’impression que personne ne te comprend. Surtout les garçons de ton âge.

Elle rougit et acquiesça.

— C’est vrai qu’ils sont bêtes. Parfois…

Elle posa son verre vide par terre et s’étira à son tour. Sa tête tournait de manière agréable. Leurs épaules se touchaient. Marc se tourna complètement vers elle et répéta doucement.

— Parfois ?

Elle continua à regarder la lune.

— Parfois, je me sens seule.

— C’est normal, tu es en décalage avec les autres. Moi aussi, je me suis senti à part, après la mort de mon père. Les autres ne peuvent pas comprendre.

Les larmes commençaient à monter dans la gorge de Loreleï, qui étouffa un sanglot. Marc passa un bras autour de ses épaules. Embrassa doucement sa tempe en soufflant.

— Là, là… laisse-toi aller. Je comprends. Ton père devait beaucoup t’aimer. Tu es si jolie. Tu vas devenir une femme, une très belle femme, et il sera fier de toi.

Penser à Maurice avait rendu Loreleï étrangement molle. Marc passa une main derrière elle et l’autre sur sa cuisse ; puis sa bouche trouva son cou. Loreleï frissonna. Près de son oreille, il murmura :

— Je pourrais te faire plaisir… t’apprendre des choses.

Elle se raidit et se leva d’un bond. Marc la regarda partir en soupirant et finit son verre. Il n’essaya pas de la retenir et la regarda se diriger vers la maison.

Loreleï s’enferma dans les toilettes. Elle fixa son reflet dans le miroir. La musique lui parvenait, assourdie. Des rires. Des éclats de voix.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Il aurait fait quoi si je n’étais pas partie ? Il a plus de trente ans ! Je voulais juste danser, parler. Qu’est-ce que j’ai fait ? Le prof de latin qui nous tripotait en cours. Je n’ai pas voulu continuer en 3e. Papa était étonné. Il savait que je voulais faire latin grec depuis toute petite. Quand j’ai fini par lui dire pourquoi, il est devenu fou. Mais il n’y avait rien à faire. Alors il m’a serrée dans ses bras. Il a tout de même mis en garde le principal. Et puis Philippe… Le fils du collègue de papa. Quand j’avais quatorze ans, et lui vingt-et-un. Il a essayé de… Lui aussi me disait que j’étais à part, différente. J’ai prévenu papa. Il a été voir Philippe et son père. Je ne l’ai plus jamais croisé. Et en Allemagne… Paul était là. Mais maintenant ? Maman a d’autres soucis. Vivian a raison : je dois faire attention. Faire attention à comment je m’habille. Comment je souris.

Elle s’aspergea d’eau froide, ferma les yeux et laissa les souvenirs remonter.

C’était plus simple avant. Quand papa était là.

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