Chapitre 4
Elena poussa la porte de sa chambre, le visage encore marqué par ce qu’elle venait de découvrir.
Liora était assise sur son lit et lisait tranquillement un livre. Elle releva la tête en voyant Elena entrer.
— On doit aller à la tour Ouest.
Liora la regarda avec de grands yeux.
— Mais c’est interdit ! On n’a pas le droit d’y aller !
— Je sais, et c’est exactement pour cette raison qu’on doit y aller.
Liora referma lentement son livre.
— Comment ça « on » ?
— On, toi et moi.
— Je ne viens pas.
Elena s’approcha d’elle.
— Tu vas vraiment me laisser y aller seule ?
Liora la fixa quelques secondes.
— Elena…
— S’il te plaît.
Liora soupira.
— Bon d’accord… je viens.
Elena sourit légèrement.
— Merci.
— Mais d’abord, tu m’expliques pourquoi tu veux absolument entrer dans une tour interdite.
Elena s’assit à côté d’elle et lui raconta tout ce qui venait de se passer avec Madame Lin. Elle lui parla du livre, de la langue ancienne qu’elle avait réussi à comprendre sans jamais l’avoir apprise, de l’inscription et surtout du mot qui ne cessait de lui revenir en tête.
Héritière.
Lorsque Elena eut terminé, Liora resta silencieuse quelques secondes.
— Donc… tu penses que tu trouveras tes réponses dans cette tour ?
— Oui.
Elena regarda son pendentif.
— Il y a une raison pour laquelle cette tour est interdite. Et je pense que cette raison pourrait être liée à ce que je viens de découvrir.
Liora hésita.
— Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ?
— Non.
Elena se leva.
— Mais je crois que je dois le faire.
Liora soupira avant de se lever à son tour.
— Très bien. Mais si on se fait attraper, je te rappelle que c’était ton idée.
— Promis.
Les deux jeunes filles quittèrent la chambre et se dirigèrent discrètement vers la tour Ouest.
Une fois arrivées devant l’entrée, elles regardèrent la grande porte qui se dressait devant elles.
Liora déglutit.
— On peut encore faire demi-tour.
Elena posa la main sur la poignée.
— Je sais, mais on y est donc ça sert plus à rien de faire demi-tour.
Elle ouvrit la porte.
Elles commencèrent à monter les marches.
Plus elles avançaient, plus l’obscurité devenait importante.
Les fenêtres étaient rares et la lumière du jour ne suffisait presque plus à éclairer l’escalier.
— Liora, on ne voit rien…
— Oui, attends.
Liora leva une main.
Une petite lumière apparut dans sa paume et éclaira les marches devant elles.
— Comme quoi, cette magie est utile parfois.
Elena sourit légèrement.
— Je ne dirai jamais le contraire.
Elles continuèrent leur ascension.
Lorsqu’elles arrivèrent enfin en haut, elles poussèrent une nouvelle porte.
Une épaisse couche de poussière recouvrait presque entièrement la pièce.
De vieux objets étaient empilés sur des étagères. Des coffres étaient disposés dans les coins, certains fermés depuis probablement plusieurs années. De vieux portraits étaient accrochés aux murs et plusieurs livres étaient abandonnés sur des tables.
Elles se séparèrent et chacune commença à fouiller les étagères et les coffres. Plusieurs vieux documents se trouvaient sur les étagères, mais aucun ne concernait la famille royale.
Elena se rapprocha du fond de la pièce. Plus elle avançait, plus une étrange sensation de chaleur se faisait sentir contre sa poitrine. Elle porta la main à son pendentif.
Son collier était devenu brûlant.
Elena avança lentement.
Chaque pas soulevait un peu de poussière.
Puis elle sentit quelque chose.
Une chaleur familière contre sa poitrine.
Elle porta instinctivement une main à son pendentif.
Le papillon de cristal brillait légèrement.
Elena regarda autour d’elle.
La chaleur augmentait.
Elle avança encore de quelques pas.
Son regard s’arrêta finalement sur un vieux lutrin en bois, placé au fond de la pièce.
Un livre imposant reposait dessus.
Son cœur se serra.
— Liora…
La jeune fille se rapprocha.
— Quoi ?
Elena désigna le lutrin.
— Le vieux livre au fond…
Elle sentit son cœur accélérer.
— Je le connais.
Liora regarda le livre puis Elena.
— Celui que tu as touché avec Madame Lin ?
Elena hocha la tête.
— Oui.
Liora s’approcha du lutrin.
— Ce n’est sûrement pas une coïncidence.
Elle regarda Elena.
— Il faut que tu ailles le voir.
Elena hésita quelques secondes avant de s’approcher.
Elle arriva devant le vieux lutrin.
Le livre était imposant. Sa couverture était faite d’un cuir sombre recouvert de poussière.
Elena passa doucement ses doigts dessus.
Au centre de la couverture, un symbole était gravé.
Un papillon aux ailes de cristal.
Elena retira légèrement sa main.
Son pendentif se mit à chauffer davantage.
Elle prit une inspiration avant de toucher à nouveau le livre.
Cette fois, il s’ouvrit de lui-même.
Les pages jaunies se mirent à tourner rapidement sous les yeux des deux filles.
Puis elles s’arrêtèrent brusquement au milieu du livre.
L’écriture présente sur la page était différente de celle des autres.
Elena fronça les sourcils.
Elle ne connaissait pas cette langue.
Pourtant, lorsqu’elle posa les yeux sur les premières lignes, les mots lui vinrent naturellement.
Elle commença à lire à voix haute.
« Il y a vingt années de cela, le royaume connut l’une de ses nuits les plus sombres. Le palais royal fut attaqué par des personnes dont les intentions et l’identité demeurent encore inconnues à ce jour. Le roi Alaric et la reine Aélis disparurent au cours de cette nuit, emportant avec eux le dernier espoir de voir leur royaume retrouver la paix.
Mais le couple royal n’était pas seul. Quelques mois auparavant était née leur fille, héritière du trône d’Aetheria. Lorsque le palais tomba, l’enfant disparut elle aussi.
Malgré les nombreuses recherches entreprises dans les années qui suivirent, aucune trace de la princesse ne fut retrouvée.
Certains affirment qu’elle n’a pas survécu. D’autres continuent de croire qu’elle est quelque part, cachée du monde afin d’échapper à ceux qui souhaiteraient s’emparer du royaume.
Mais une ancienne magie protège encore son héritière. Tant que le sang royal demeurera en elle, le symbole de la famille royale saura reconnaître sa véritable héritière. »
Elena s’arrêta.
Le silence retomba dans la pièce.
Elle resta quelques secondes à fixer la page.
Puis elle baissa lentement les yeux vers son pendentif.
Le papillon aux ailes de cristal brillait faiblement contre sa poitrine.
Elena sentit son cœur accélérer.
— Liora…
Sa voix tremblait légèrement.
Liora s’approcha d’elle.
Elle regarda le pendentif, puis le livre.
— Ta mère t’a dit que tu avais ce collier depuis ta naissance ?
Elena hocha lentement la tête.
— Oui.
Elle releva les yeux vers le livre.
Le mot qu’elle venait de lire continuait de résonner dans son esprit.
L’héritière.
Elle regarda son pendentif.
Puis le symbole gravé sur le livre.
Puis les mots qui parlaient d’une princesse disparue vingt ans auparavant.
Une pensée traversa son esprit.
Une pensée qu’elle n’aurait jamais osé avoir quelques minutes auparavant.
Et si la princesse n’avait jamais disparu ?
Elena sentit un frisson parcourir son corps.
Et si…
Elle n’était jamais morte ?
Et si elle n’avait jamais réellement disparu ?
Et si, depuis toutes ces années, elle était là, devant elle, sans même savoir qui elle était réellement ?
Liora regarda le pendentif, puis Elena et sorti Elena de ses pensées.
Donc… dois-je vous faire une révérence votre Altesse ?
Elena lui lança un regard horrifié.
Liora !
Pardon, pardon ! Je sais que ce n’est vraiment pas le moment mais je voulais détendre l’atmosphère.
Malgré elle, Elena esquissa un petit sourire.
Je préfère quand même Elena.
Ça tombe bien, je n’avais aucune idée de comment faire une révérence.
Il faut que j’appelle mes parents.
Tu es sûr que c’est une bonne idée ? Tu ne veux pas attendre un peu ?
Non, j’ai besoin de savoir.
Elena composa le numéro de ses parents.
Maman ? Papa ? Est-ce que vous êtes là ?
Oui, ma chérie. Qu’est-ce qu’il y a ? Demanda sa mère.
Elena prit une grande inspiration.
J’ai besoin que vous soyez honnêtes avec moi. Cette fois, je veux toute la vérité.
Un silence s’installa à l’autre bout du téléphone.
À propos de quoi ? Demanda finalement son père.
À propos de ma naissance.
Ses parents ne répondirent pas immédiatement.
Vous saviez que j’étais une fée ?
Elena…
Répondez-moi, s’il vous plaît.
Sa mère soupira.
Oui, nous le savions.
Elena ferma les yeux.
Et mon collier ?
Il t’appartient depuis que tu es née. Nous n’avons jamais voulu te l’enlever.
Pourquoi ?
Son père prit finalement la parole.
Parce qu’il était important. Et parce que nous avions promis de veiller sur toi.
Elena senti son cœur se serrer et commença à appréhender la suite.
De veiller sur moi ? Mais pourquoi ?
Un nouveau silence.
- Vous n’êtes pas mes vrais parents… c’est ça ?
Sa mère eut la voix tremblante.
Nous sommes tes parents, Elena. Peut-être pas de la manière dont tu le pensais… mais nous t’aimons depuis le premier jour.
Elena essuya rapidement une larme.
Alors dites-moi la vérité. Qui sont mes parents biologiques ?
Cette fois, son père ne répondit pas.
Papa ?
Il finit par murmurer :
Tu as trouvé le livre, n’est-ce pas ?
Elena se figea.
Comment tu sais ça ?
Sa mère se mit à pleurer doucement.
Parce que nous savions qu’un jour tu finirais par le trouver.
Elena regarda Liora, qui était restée silencieuse à côté d’elle.
Est-ce que je suis… la fille de la reine Aélis et du roi Alaric ?
Plus aucun mot ne sortit du téléphone. Puis sa mère répondit d’une voix brisée :
Oui.
Un silence apparu. Elena fini par demander :
Alors pourquoi me l’avez-vous caché ?
Elena, la reine Aélis, nous a demandée de t’adopter pour te protéger. Elle voulait que tu vives dans l’ignorance.
Elena coupa le micro, et resta quelques secondes sans parler, le téléphone encore dans la main.
Liora lui demanda doucement :
Ça va ?
Je… je ne sais pas.
Elle regarda son pendentif.
Toute ma vie, je pensais être Elena. Juste Elena.
Elle eut un petit rire nerveux.
Et maintenant j’apprends que je suis la princesse disparue d’Aetheria. Le fait que mes parents le confirment eux aussi, me rend mal.
Liora fit une blague pour la détendre.
Techniquement… je devrais peut-être recommencer à te vouvoyer.
Liora…
D’accord, d’accord. J’arrête.
Elena rigola malgré elle.
Bon, je dois reprendre l’appel. Leur demander pourquoi le roi et la reine ne sont jamais venus me chercher ou du moins la reine Aélis…
Elena reprit son téléphone.
Elena ? Elena ? Appelle sa mère inquiète.
Oui, je suis là.
Pourquoi tu ne répondais plus ?
Je devais prendre une pause.
Mais, tu vas bien ?
Oui. Je voulais savoir, le roi et la reine s’ils voulaient me protéger pourquoi ils ne sont pas revenus me chercher, au moins la reine ?
Elena….
Réponds-moi.
Pendant la révolte, la reine est venue chez nous, elle savait qu’on essayait d’avoir un enfant. Elle nous a supplié de t’adopter. Elle disait que tu serais en sécurité avec nous et que tu devais jamais connaître ta vraie identité, avant que le danger ne soit écarté. Et elle s’est enfoncée dans le noir de la nuit, je pense qu’elle a ouvert un portail, j’ai entendu une langue étrangère. Une langue ancienne pour être précise.
Quel danger ?
On ne sait pas, Elena, répondit calmement son père. Tout ce qu’on sait, c’est qu’une ou des personnes cherchaient le pouvoir et on voulut tuer la famille royale dont toi. Mais personne n’a retrouvé les corps de tes parents, ni du tiens. Il se peut qu’ils sachent que tu es encore en vie.
Merci… je vais raccrocher, j’ai besoin de prendre un peu de temps pour digérer. Au revoir.
Elena raccrocha et fondit en larmes. Liora s’approcha, ne sachant pas quoi faire, elle prit Elena dans ses bras.
Elles restèrent ainsi un long moment. Une fois, qu’Elena eu fini de pleurer, elle parle à voix basse.
La reine m’a confié à mes parents pour me protéger…
Ils t’aimaient, j’en suis sûr. Sinon ils n’auraient pas fait ça.
Ne parle pas d’eux au passé. Je suis sûr qu’ils sont encore en vie. La reine serait rentrée dans un portail magique.
Retournons dans la chambre pour nous reposer.
La porte de leur chambre se referma doucement derrière elles.
Elena resta quelques secondes immobile, le regard perdu dans le vide.
Liora posa son sac près de son lit avant de se tourner vers elle.
- Ça va ?
Elena inspira profondément.
- Je ne sais pas.
Liora s’approcha.
- C’était difficile ?
Elena hocha légèrement la tête.
- Oui.
Elle s’assit sur son lit et fixa ses mains.
- J’avais tellement de choses à leur raconter que je ne savais même pas par où commencer.
Liora s’assit à côté d’elle.
- Mais tu l’as fait.
— Oui.
Elena esquissa un petit sourire.
- Et ça m’a fait du bien.
- Tant mieux.
Un silence s’installa.
Elena regarda le sol.
- J’ai eu peur qu’ils m’en veuillent.
- Tes parents ?
- Oui.
- Pourquoi ?
Elena haussa les épaules.
- Parce que j’ai découvert tellement de choses sans eux. Et maintenant que j’ai retrouvé mes parents biologiques… j’avais peur qu’ils pensent que je n’avais plus besoin d’eux.
Liora fronça légèrement les sourcils.
- Et tu le penses ?
Elena releva la tête.
- Non, jamais je ne penserai ça.
- Alors pourquoi le penseraient-ils ?
Elena ne répondit pas immédiatement.
- Je crois que j’ai peur de perdre les gens que j’aime.
Liora resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle lui donna doucement un coup d’épaule.
- Tu sais que tu es autorisée à avoir plusieurs personnes importantes dans ta vie ?
Elena sourit.
- Oui.
- Tant mieux.
Liora se laissa tomber en arrière sur son lit.
- Parce que tu n’as pas le choix. Tu es coincée avec moi.
Elena éclata doucement de rire.
- Je crois que je peux survivre.
- J’espère bien.
Liora attrapa un coussin et le posa derrière sa tête.
- Alors…
- Quoi ?
- Qu’est-ce que tes parents t’ont raconté ?
Elena réfléchit.
- Beaucoup de choses.
- Des choses intéressantes ?
- Certaines.
- Et les autres ?
Elena sourit.
- Ils m’ont raconté une anecdote embarrassante sur mon père.
Liora se redressa immédiatement.
- Ton père ? Le roi ?
- Oui.
- Raconte.
- Absolument pas.
- Elena !
- Non.
- Je suis ta meilleure amie. J’ai le droit de savoir.
- Justement.
Liora lui lança son coussin.
Elena l’attrapa avant qu’il ne l’atteigne.
- Raté.
- Tu vas me le payer.
- Essaie toujours.
Liora se leva et attrapa un deuxième coussin.
Elena se mit à rire.
- Attends, attends !
- Trop tard.
Le coussin vola à travers la chambre.
Elena éclata de rire en se protégeant avec le sien.
Pendant quelques minutes, elles oublièrent complètement les secrets, les royaumes et les pouvoirs.
Il n’y avait plus de révolte.
Plus de danger.
Plus de questions sans réponse.
Seulement deux amies qui riaient dans leur chambre.
Lorsque le calme revint, Elena s’allongea sur son lit.
Elle fixa le plafond.
- Merci, Liora.
Liora s’allongea à son tour.
- Pour quoi ?
- D’être là.
Liora tourna la tête vers elle.
- Toujours.
Elena sourit.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, elle sentit son esprit s’apaiser.
Elle n’avait pas besoin de chercher une réponse.
Pas ce soir.
Ce soir, elle pouvait simplement être elle-même.
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