Le souvenir
— J'aime ce souvenir.
Le stagiaire tourna la tête vers Kelyra. Elle venait de s'installer confortablement dans l'un des fauteuils de la salle de pause. Les genoux ramenés vers son torse, une gourde à la main, elle avait déjà posé son regard admirateur ailleurs. Sur le Sentinelle Principal Belaran. Il venait de s'asseoir à la table voisine, face à Orven, plaisantant à propos d'une vieille intervention qu'ils avaient vécue ensemble. Le stagiaire fronça les sourcils.
— Quel souvenir ?
Kelyra ne répondit pas. Belaran regarda le stagiaire, un sourcil levé, puis Kelyra avec un sourire au coin des lèvres. Il commença à raconter...
— C'était juste après mon arrivée à la Bravo-13...
Le stagiaire regarda Kelyra. Elle souriait, déjà absorbée par le récit de son collègue. Il se retourna vers le Sentinelle Principal.
— Tu l'as déjà entendue, cette histoire ?
Kelyra hocha la tête, toujours en souriant, sans décrocher son regard de Belaran.
— Plusieurs fois.
— Et tu l'écoutes encore ?
— Oui.
Le stagiaire attendit quelques secondes.
— Pourquoi ?
Kelyra haussa légèrement les épaules.
— Ecoute.
Belaran poursuivit. À l'époque, il venait tout juste de quitter la Marine des Mondes Unis. La Bravo-13 était sa première affectation chez les Rangers. Il connaissait les procédures. Les protocoles. Les réflexes à avoir. Il connaissait son matériel sur le bout des doigts. Mais il ne connaissait pas encore les hommes avec lesquels il allait travailler. Et, surtout, il ne connaissait pas Orven. Ce jour-là, la Bravo-13 avait été appelée en renfort d'Echo-10 pour un accident de transport. Un véhicule avait quitté la voie et terminé sa course contre une structure de maintenance. Plusieurs victimes. Une personne encore coincée à l'intérieur. Belaran racontait toujours la scène de la même manière. Il était arrivé le premier sur la victime. Ou plutôt, il avait été le premier de la Bravo-13 à arriver jusqu'à elle. Orven était déjà là, à genoux dans les débris. En train de parler. Belaran avait cru qu'il donnait des informations médicales. Ce n'était pas le cas. Il parlait de choses parfaitement inutiles. Du temps. Du bruit. De la lumière. De tout ce qui pouvait permettre à la victime de rester concentrée sur autre chose que la douleur. Le nouveau ranger avait demandé :
— Tu fais quoi ?
Orven avait simplement répondu :
— Je lui parle.
— Je vois ça.
— Alors pourquoi tu demandes ?
Belaran riait toujours en racontant cette partie. Et Kelyra riait toujours avec lui.
Le véhicule était instable. Ils avaient peu de temps. La victime avait une jambe coincée et une blessure importante au bras. Elle tenait quelque chose dans sa main. Un petit objet métallique. Impossible de lui faire lâcher. Belaran avait voulu intervenir. Orven l'en avait empêché.
— Attends.
— On doit sortir son bras.
— Je sais.
— Alors ?
Orven avait regardé la victime. Puis l'objet. Puis Belaran.
— Demande-lui pourquoi elle le tient.
Belaran s'était exécuté. La réponse était simple. L'objet appartenait à son frère. Il était mort quelques années auparavant. Elle l'avait toujours avec elle. Belaran racontait souvent qu'à cet instant, il avait compris quelque chose. Pas sur la victime. Sur Orven. Il n'avait pas perdu du temps. Il avait simplement compris que ce qui semblait irrationnel avait forcément une raison pour celui qui le faisait. Il avait fallu moins d'une minute pour obtenir la coopération de la victime. Puis tout s'était accéléré. Extraction. Stabilisation. Évacuation. Fin d'intervention. Rien d'exceptionnel. Rien que les Rangers ne feraient des centaines de fois. Et pourtant... Belaran marqua une pause dans son récit. Il regarda Orven.
— Tu sais ce que je me suis dit après ?
Orven sourit.
— Que j'étais insupportable ?
— Ça, je l'ai pensé avant.
Belian, qui entrait tout juste dans la pièce, s'empressa de rajouter un petit détail qui mettait souvent tout le monde d'accord.
— Et chaque jour depuis que ta filleule est arrivée dans l'équipe.
Quelques rires parcoururent la salle. Belaran reprit :
— Je me suis dit que si un jour je devais choisir les gens avec qui travailler...
Il désigna Orven.
— Je voudrais celui-là.
Orven secoua la tête.
— Tu ne me connaissais même pas.
— Je savais suffisamment.
Le stagiaire regarda Kelyra. Elle ne souriait plus. Elle observait Naelith. Ses yeux brillaient. Le récit était terminé. Belaran se leva pour débarrasser son plateau. Orven resta assis quelques secondes. Puis il se leva à son tour. Le stagiaire attendit qu'ils soient sortis.
— C'est ça ?
Kelyra se tourna vers lui.
— Quoi ?
— Ton souvenir.
Elle acquiesça.
— Oui.
— Mais tu n'étais même pas là.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu l'aimes ?
Kelyra regarda la porte par laquelle les deux rangers venaient de disparaître. Puis elle sourit.
— Parce que je connais la suite.
Le stagiaire attendit.
— Quelques années plus tard, quand Naelith a eu besoin de constituer la Delta-5...
Elle marqua une pause.
— ...il a demandé Orven.
Le stagiaire resta silencieux.
— C'est pour ça que tu lui demandes toujours de la raconter ?
Kelyra hocha la tête.
— Pas vraiment.
— Alors pourquoi ?
Elle réfléchit. Puis regarda la porte.
— Parce que j'aime voir ses yeux quand il arrive à cette partie.
Le stagiaire fronça les sourcils.
— Quelle partie ?
Kelyra sourit.
— Celle où il raconte qu'il avait déjà choisi son équipe avant même de savoir qu'un jour il en aurait une.
Elle reprit sa gourde.
— Et puis...
Elle se cala un peu plus confortablement dans son fauteuil.
— J'aime ce souvenir.
Le stagiaire sourit.
— Je crois que tu viens de le dire.
Kelyra haussa les épaules.
— Je sais. Et je l'aimerais encore plus demain.
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Bravo pour ce texte