Chapitre 1
Le goût de l’interdit
Dans la chaleur craquante de ce mois de juin, nous enfourchions nos vélos dont les selles nous machaient les fesses et nous roulions tels des évadés vers les champs de cerisiers.
Arrivés à l’entrée du chemin craquelé par les roues des tracteurs, nous posions le pied à terre en s’approchant prudemment. Rentrant la tête dans les épaules, pouffant anxieusement, sentant monter le crime en nous. Les ouvriers agricoles avaient déserté leur poste à cette heure-ci et se lavaient les mains de savoir si les fruits sur les branches seraient picorés par des enfants ou des oiseaux. Au prix où on les payait, ils n’allaient tout de même pas faire des heures supplémentaires, à l’œil, pour jouer les épouvantails. La voie était libre, on le savait, mais nous restions tout de même sur nos gardes. Au bout de deux cents mètres, en contrebas, s’étendaient de gauche à droite les arbres trapus aux branches lourdes et tordues, aux feuilles d’émeraudes luisantes protégeant jalousement des éclats de rubis. Un véritable trésor et c’est peu de le dire. Pour nous, rien que pour nous, le jardin des délices. Je regrettais à cet instant, de ne pas être une géante, dévorant feuilles et fruits, ne recrachant que le tronc, comme l’on crache nonchalamment le noyau des cerises. Oui, vouloir embrasser toute cette terre, cueillir à pleine brassée, se gorger de sucre jusqu’à la nausée. Et repartir avec mes bottes de sept lieues, essuyer mes doigts ensanglantés de jus sur les cimes, et m’allonger, repue, sur un lit de forêt, la tête renversée contre la colline.
Mais nous n’étions que des enfants affamés de bêtises et de liberté. Et nos petites mains de chapardeurs ratissaient les feuillages, agrippaient les fruits, les enfournaient par pleines poignées dans nos bouches goulues. Rémy connaissait le coin comme sa poche, il volait d’arbres en arbres. Pillant tout ce qu’il pouvait sur son passage, sans jamais casser de branche. Goulu, voleur certes, mais pas au point d’être totalement stupide et de détruire ce qui, l’année suivante, lui donnerait encore du plaisir. Il volait comme le font les oiseaux, de manière aléatoire, sans s’attarder sur une branche. De la façon la plus naturelle possible. Efficace et sans traces. Moi, n’ayant pas son expertise, excitée par l’interdit, je raflais tout ce que je pouvais, laissant tomber la moitié de mon butin. Pertes et profits. Rémy me crachait alors des noyaux dans le dos, et partait en courant. Je lâchais ma proie pour le poursuivre en riant. Il m’apprenait ainsi à prendre sans casser, à profiter de l’instant sans tout détruire. Tout ceci sans un mot, juste dans la mimique. Je ne l’ai compris que des années plus tard, lorsque ce souvenir a ressurgi dans ma mémoire. Comme un crachat de noyau géant dans mon dos, qui me projeta à terre. Me laissa là, affalée sur le canapé, broyée de douleur d’avoir tant mal aimé.
Je me souviens aussi que j’entassais dans les poches de mon short en jean trop serré les dernières cerises chipées. Rémy se moquait de moi, car il repartait toujours les mains vides. Je le croyais idiot de ne pas ramener des prises de guerre. Mais là aussi j’avais tort. Mon avidité faisait que, sur la route, en pédalant, les fruits s’écrasaient et un jus rouge et collant dégoulinait sur mes cuisses dorées. En arrivant au bungalow, le short et les cerises étaient bons à jeter. Rémy, petit philosophe des vacances malgré lui, avait déjà tout compris. J’ai oublié son visage, mais pas son rire.
💬 Commentaires 4
On te lit avec plaisir, tout est fluide.