Chapitre 2

📖 Les cerises volées n'ont pas le même goût ✍️ lylimarmago 📝 622 mots

La séance de trop

Peut-on rire de tout ? Voilà la question que je posais, des années plus tard, à mon psy. Un homme doux et patient. La question resta en suspens.

-Et vous, Louisa, vous en pensez quoi ? me renvoya-t-il.

-Moi, je pense (c’est déjà un bon début) que ça dépend…

-de quoi ?

-feur ! répondis-je, fière de ma vanne.

Cette séance devenait de plus en plus absurde. Une fois de plus j’éludais les questions par une pirouette. Il ne répondit rien et attendit que ma fierté se transforme en gêne puis en honte. Je venais ici toutes les semaines depuis trois mois et n’avançais pas d’un pouce. Ce jour-là, je compris qu’à 36 ans, j’avais l’humour d’une CE2. La honte se mua en colère. J’aurais voulu lui arracher les yeux. Ses yeux doux et bienveillants, surmontés d’une énorme masse de cheveux blancs. Un gentil Père Noël qui gagnait sa vie en écoutant des niaiseries. Ce thérapeute à l’écoute aimait aussi les animaux. Sur son bureau, il y avait le portrait d’un petit âne gris aux regard innocent. Nous en avions déjà parlé dans les premières séances. Il s’appelait Hugo et vivait dans une ferme en gironde. C’est un Ami ! m’avait-il dit. Alors par pure méchanceté, ou pour montrer que j’avais de l’esprit, ce qui revient au même, je pointais du doigt la photo d’Hugo et dit :

-Très réussie votre photo de remise de diplôme !

Le psy eut alors un sourire à la fois triste et amer et hochant son toupet enneigé me confia :

-Oui, Hugo, mon ami, est mort la semaine dernière…

Je fus instantanément terrassée par la honte et la culpabilité. Je jouais au chat et la souris avec cet homme qui avait perdu son ami. Shame on me. Pourquoi tout prenait toujours un tour aussi minable avec moi ? Pourquoi je faisais toujours les choses à l’envers, pourquoi je bousillais tout sur mon passage ? Pourquoi je n’étais pas sage ? Pourquoi je n’avais pas la sagesse d’une… d’une…ânesse ? Je croisais à cet instant précis, le regard innocent de feu Hugo, ces yeux doux et immenses, profonds comme le cosmos : ma gorge se noua, les larmes montèrent et j’explosais dans un terrible chagrin d’enfant, sans remède. Plus tard, la vie se chargerait de mettre sur mon chemin ce même regard bouleversant. Pour le moment je consultais un spécialiste chaque semaine, car je rencontrais des difficultés à traverser les ponts. Je piquais des crises d’angoisses à l’idée d’aller sur une rive opposée. C’est idiot. Je suis, ce qu’on appelle dans leur jargon, géphyrophobe.

Le psy attendit patiemment que la tempête émotionnelle passe et me tendant la boite de mouchoirs me dit doucement :

-Bien… enfin on avance !

Et moi, entre deux mouchages :

-On avance où ? on avance quoi ?...

-Feur ! répondit en souriant le sémillant thérapeute

Touchée, coulée. Je pleurais et riais de gratitude. J’en étais venu à « consulter », à « voir quelqu’un » car je perdais pied peu à peu, depuis de longues années. Mon esprit courait partout, par monts et par vaux, comme une sauterelle dans un champ. Tandis que mon corps restait figé dans une marre de boue. Du moins c’est la sensation que j’en avais. Au début, il me semblait avoir les semelles lourdes, mais rien d’insurmontable : juste un bon coup de volonté pour avancer. Ce système a marché durant de longues années. Puis, à chaque occasion où j’étais confrontée au sentiment de rejet ou à une fermeture de porte, alors la boue gagnait du terrain. J’avançais dans ma vie de plus en plus difficilement, des bottes en caoutchouc remplies d’eau m’enfonçant inexorablement dans mon propre marécage.

 

 


💬 Commentaires 1

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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 2 semaines, 3 jours
Un petit peu de mal avec le côté enfant/blagueur par rapport au premier chapitre. Cela dit, le chapitre se lit bien ;)
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