Chapitre 6

📖 Les cerises volées n'ont pas le même goût ✍️ lylimarmago 📝 826 mots

Mentor/Menteur


Mon idylle avec Djibril gagnait en intensité. Nous n’étions jusqu’à présent que des comédiens occasionnels dans une comédie romantique. Je sentais venir le contrat de professionnalisation et me laissais glisser sur la pente délicieuse de la demande en bonne et due forme : Ma puce, dirait-il -un genou à terre, tenant entre ses mains un écrin en velours rouge passion, veux-tu,- et il ouvre la boite où repose une clef - vivre avec moi dans cet appartement de 45m2 à 2400000 euros net vendeur sur un crédit à 3.35% et une assurance au taux estimatif de 0.15% sur 20 ans soit un remboursement de 1421 euros par mois. C’est un coup de fusil à ne pas rater compte tenu du quartier en pleine expansion. A deux nous serons plus forts ! Nous pouvons y arriver. Il suffit de croire en ses rêves. Acceptes-tu ma puce ?

De son dos sortent alors des tentacules qui s’enroulent sur mes poignets et enserrent mon cou. Et son sourire devient immense, ses dents rutilantes à la surface desquelles se reflètent mes yeux fous glacés d’effroi. Je me réveille en sursaut, le cœur tambourinant. Ce n’était qu’un cauchemar. Je ne devrais pas faire de sieste, même des micro-siestes, c’est toujours du grand n’importe quoi.  Ce n’est pourtant pas faute de vouloir être heureuse, dans un petit couple normal, entourée d’amis normaux, gagnant normalement sa vie. Mais il semblerait que l’univers ait décidé que la normalité ne serait pas au menu dans ma vie. Un de ces soirs, il m’invita dans un nouveau bar à tapas qui venait d’ouvrir. Un rooftop à l’ambiance led bleutée, au mobilier noir. Était-ce le grand soir ? Djibril allait-il demander ma main ? Que fêtions-nous, ce soir, dans ces lueurs bleutées, sur le toit du monde ? Dans cette ambiance romantique digne d’une discothèque des années 90, il commanda du champagne pour célébrer sa nouvelle idée de business. Cette fois c’était la bonne ! Il avait trouvé un associé pour créer une application qui permettrait aux utilisateurs d’obtenir en quelques clics un alibi en béton armée pour leur conjoint, leur patron, la famille, les amis… En lien avec des fournisseur de faux documents basés en Europe de l’Est, rédigés par l’Intelligence Artificielle dans toutes les langues. J’écoutais hébétée le discours enflammé de Djibril :

-Tu te rends compte ma puce, cette appli va révolutionnée le monde ! Mais elle ne sera accessible que dans des cercles très fermés : pour ceux qui palpent plus de 200 K par ans. Plus ce sera fermé plus ils voudront y renter ! Ça va prendre une côte de dingue ! Mon nouvel associé, Mathieu, est chaud. Il se charge de trouver la team de programmeurs et moi de trouver les investisseurs. On va faire un truc classe tu vois, accès V.I.P. On va se faire des couilles en or ! On va vivre à Dubaï ma puce ! A Easely !

C’était le nom parfait pour cette application : Easely - Easy Lie. Bobards faciles, clefs en main. Djibril combinait enfin ses deux passions : le pognon et la duplicité. Il leva sa coupe de champagne, et je levais la mienne : cling ! firent nos verres. Après sa gorgée, il me fixa et attendit ma réaction. Je ne m’attendais pas à cette nouvelle, j’attendais sottement autre chose de sa part. Alors, tortillonnant sur ma chaise, un peu gênée, je répondis sans grande conviction :

-Wahou… C’est super comme idée…mais je ne suis pas sûre pour Dubaï…

Aussitôt son visage se ferma, il but une autre gorgé de champagne, réfléchit quelques secondes et me dit, les dents serrées, en chuchotant :

-Le problème avec toi, c’est que tu as des croyances limitantes qui t’empêchent de développer ton plein potentiel et de devenir une meilleure version de toi-même !

J’écoutais, effarée. Il n’était pas content de ma réaction. Je n’avais pas suffisamment montré d’enthousiasme, mes pupilles n’avaient pas brillées d’admiration. Il l’avait vu et en était vexé.

-Ah oui… tu crois que je suis… limitée ? bredouillais-je

-Carrément. Dans la vie il faut se bouger pour prendre ce qui nous est dû ! T’as du potentiel mais tu vois, par exemple, le corps de rêve que tu voudrais avoir ? Et bien, faut le bosser, s’en donner les moyens. Y’a pas de secrets ! Tu peux devenir la meilleure version de toi-même ma puce !

J’étais assommée. Je ne savais pas que mon corps ne le faisait pas rêver, que je n’étais pas, ce soir, dans ma jolie robe, la meilleure version de moi-même Je ne savais pas tout ça sur moi. Merci Djibril pour cet éclairage. Le brouillon que j’étais se leva comme un automate pour aller se remaquiller. Pleurer avant et se remaquiller après. Dans mon dos j’entendis Djibril me lancer :

-Oui, la prise de conscience ça fait toujours un choc ! Mais moi j’y crois ! Je crois en toi ma puce !


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