Chapitre 1 : L’Étranger (1/2)
Au commencement : une toux.
Elle venait de la pièce du fond, où le père de Liam travaillait d'ordinaire. Un bruit rauque, d'abord bref, revenait par à-coups derrière le rideau.
À table, personne ne fit mine de l'entendre.
Chez son père, tout traînait : les mots, les gestes, même la façon de lever les yeux. Les repas s'allongeaient à mesure que chacun baissait la tête.
La mère, debout près de l'évier, essuyait de la vaisselle propre. Les paupières tirées, les mains sans force. À chaque quinte venue de l'autre pièce, ses épaules se contractaient à peine, puis elle frottait plus fort une assiette déjà sèche.
Liam comptait.
Il ne posa aucune question. À onze ans, il savait déjà qu'une question pouvait gâcher un repas. Il garda le compte pour lui, les lèvres closes, jusqu'à la quinte suivante.
La toux reprit, plus profonde. La cuillère du père s'arrêta.
— Tu n'as plus faim ? demanda-t-il sans relever la tête.
Liam fixa le gruau. Le mélange avait refroidi sur les bords.
— Il n'a plus faim, dit la mère.
Elle s'était retournée vivement. De l'eau brillait au bout de ses doigts.
Le père eut un souffle par le nez.
Dans l'autre pièce, l'inconnu toussa de nouveau. Liam se tourna pour de bon. Le visage de sa mère se relâcha malgré elle.
— Nous l'avons trouvé sur le chemin du retour, expliqua-t-elle. Il serait mort avant la nuit. Va lui porter à manger.
Liam resta un instant immobile, puis prit le bol à deux mains. Le bois de la chaise grinça contre le sol, plus fort qu'il ne l'aurait voulu.
En écartant le tissu, il s'arrêta un instant. Devant le lit de fortune de l'inconnu, sa propre paillasse lui parut confortable. On avait étendu deux couvertures sur un assemblage de bois, près d'un panier de copeaux et d'outils rangés de travers. La pièce sentait la sciure froide et la fièvre. Une odeur de pluie séchée traînait dans l'air.
— C'est pour moi ? demanda l'homme.
Allongé, il se retourna. Son accent surprit Liam. À onze ans, le garçon avait déjà entendu d'autres façons de parler, au marché ou près de la route, mais jamais une voix qui semblait assembler plusieurs langues sans appartenir tout à fait à aucune.
Une surprise brève passa sur le visage de l'homme. Pas devant la méfiance de Liam : devant sa taille, ses proportions. Ses lèvres sèches remuèrent à peine. Il détailla Liam de bas en haut, s'attarda sur ses épaules, ses poignets, la façon dont ses bras portaient le bol.
— Tu es si jeune, murmura-t-il. Tu as des épaules bien taillées, pour ton âge.
Liam leva le bol un peu plus haut.
*Tu vas le prendre, mon gruau ?*
L'inconnu ne le prit pas tout de suite. Il observa les doigts serrés autour du bois, puis l'expression fermée de Liam, avant de se soulever avec difficulté. La quinte qui le secoua ensuite emplit la pièce.
Liam resta.
Quand l'inconnu tendit enfin les mains, Liam abandonna le repas sans un mot et recula aussitôt.
— Merci, mon enfant.
Liam repensa au mot jusqu'à la table. Chez lui, on disait plutôt son prénom quand il fallait qu'il porte, qu'il range ou qu'il se taise. Dans la bouche de l'inconnu, il avait eu une douceur étrange, presque suspecte.
***
Les jours suivants, l'Étranger demeura dans la pièce du fond. Sa toux passait encore le rideau. Entre deux quintes, Liam tendait l'oreille malgré lui.
La maison reprit son ordre habituel : le bois à porter, les repas pris en silence, les questions évitées.
Un après-midi, Liam quitta la réserve de planches, un chargement sous le bras. Le ciel pâlissait sous la lumière basse de la fin de journée. Le sentier derrière la scierie était désert. Même les bruits ordinaires semblaient s'être retirés. Il ralentit avant même d'en saisir la raison : ils l'attendaient.
Lamora apparut le premier au coin d'un appentis. Deux garçons le suivaient, ravis de jouer les ombres. Il n'avait pas besoin de beaucoup parler pour occuper l'espace. Il se tenait droit, les bras croisés, avec l'assurance brutale de ceux qu'on remarque toujours.
— Tu ne vas pas fuir, c'est ça ? lança-t-il.
Liam aurait pu répondre. Il fixa son chargement et s'y accrocha pour garder le silence.
Le premier coup vint de côté. Il mordit l'intérieur de sa joue. Il ne tomba pas.
Les autres suivirent, brefs, précis. Lamora savait où faire mal sans laisser de traces. Cela ressemblait moins à de la colère qu'à un entraînement.
Liam ne cria pas. S'il criait, les autres riaient. S'il se taisait, ils riaient quand même, mais moins longtemps.
Une fois lassés, ils le laissèrent ramasser ses planches une à une. Aucune n'était cassée.
Plus tard, adossé au mur d'une ruelle, l'Étranger laissait passer les rares habitants avec l'air tranquille d'un homme habitué à s'installer partout. Il n'aurait pas dû être debout : la veille encore, sa respiration sifflait dans la maison. Maintenant, il se tenait le dos contre la pierre humide, sa besace à ses pieds. Il paraissait amusé. Il aperçut aussitôt Liam, les joues marquées, les planches toujours sous le bras.
— Comment se passe ta journée, mon enfant ?
Liam s'arrêta. La voix de l'homme demeurait douce. Il serra les dents.
— Vous n'êtes plus malade ? demanda Liam, immobile au milieu de la rue.
— Non, malheureusement. Je vois ce que tu veux dire : je guéris particulièrement vite. C'est parce que je communique étroitement avec mon corps et lui rappelle comment combattre les maladies qu'il a déjà affrontées.
— Malheureusement ?
Liam resserra ses bras autour des planches. L'angle du bois râpa sa paume. La scierie l'attendait au bout de la rue. Il aurait droit à une remarque. Deux, sans doute.
— Être logé et nourri gratuitement ? Beaucoup accepteraient le marché. Mais voilà : ma santé revenue, j'ai aussi atteint la limite de l'hospitalité de tes parents… enfin, de ta mère. Quand ils m'ont trouvé au bord de la route, ton père a fait mine de ne pas me voir.
— Je dois y aller.
Le visage de l'homme ne changea pas. Il considéra le chargement, puis les bleus du garçon. Liam recula d'un demi-pas.
Le bois lui mordait les bras.
— Attends, mon petit. J'ai un jeu à te montrer. Accorde un peu de ton temps à ce vieux bonhomme… Il t'en reste tant.
Liam chercha une réponse sèche, de quoi partir sans paraître fuir. Rien ne vint. L'Étranger sortait déjà de sa besace un petit étui rectangulaire. L'objet, couvert d'une matière proche du cuir, s'ouvrit sous ses doigts experts. Il contenait un paquet de cartes. Dans ce royaume, personne n'y jouait. L'Étranger les lui présenta en éventail, d'un geste agile.
— Choisis-en une.
Liam hésita avant de désigner une carte au hasard.
— Celle-là. Et comment savoir si je gagne ?
— Voyons, je te le dirai ! s'exclama l'homme en feignant l'outrage. Regarde-la bien et ferme les yeux.
Liam étudia la carte. Sa figure. Il crut pouvoir la retenir sans effort et ferma les yeux. Le noir ne dura pas longtemps. Déjà, ses doigts se crispaient autour du vide.
— C'est bon ? demanda l'Étranger.
— Oui, c'est bon… Je suis vraiment obligé de fermer les yeux ? Je n'aime pas ça.
Quelque chose de froid et rugueux lui toucha la paume. Liam tressaillit. L'objet n'avait pesé qu'un instant contre sa peau, mais la sensation resta dans sa paume bien après la carte. Par réflexe, il rouvrit les yeux. L'homme avait devancé sa réaction : il reprenait déjà la carte d'une main, la chose rugueuse de l'autre. Son geste s'achevait. Tout avait disparu.
Liam recula franchement, rentra les épaules et s'éloigna, muet.
— Tu ne veux pas savoir si tu as gagné ?
Liam ne répondit pas. Un peu plus loin, la voix du vieil homme relança :
— Remarque : je n'ai rien dit à propos de tes bleus.
Liam se figea.
— Je suis tombé ! lança-t-il sans se retourner, la voix sèche.
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