Prologue
— Les Esclaves !
Erik avait presque crié le mot dans le réfectoire de notre ancienne académie, assez fort pour faire tourner deux de nos anciens professeurs. Il s'en aperçut trop tard, leur adressa un sourire coupable, puis se pencha vers moi.
— Je te jure, Erik, ça ne me dit rien.
— Tu mens mal. Enfin non, c'est pire : tu dis la vérité. Bon sang, Jordas… dans quelle cave vis-tu ?
J'avais apporté quelques pages en espérant qu'il les lise. Pour l'instant, Erik avait surtout trouvé le moyen de tacher sa manche.
— Un peuple venu de la mer, reprit-il. Leur navire est entré dans le port il y a trois semaines. Pas une barque étrange ni un équipage exotique : un monde. Des machines, des étoffes, des instruments dont personne ne comprend encore l'usage. Leur langue n'a rien de commun avec les nôtres.
— Ils viennent en paix ?
Erik eut un rire bref.
— Avec des offrandes, en tout cas. Des caisses entières. Métaux, dessins, outils… Pour leurs intentions, nous en sommes encore aux suppositions.
Il fouilla dans son sac avec une hâte presque enfantine, puis posa un feuillet devant moi.
— Regarde.
Le dessin venait d'une main sûre. Un navire occupait presque toute la page. Si l'échelle était fidèle, la coque dépassait les plus grands bâtiments du port. Elle montait en pans lisses, en structures superposées, sans la moindre ressemblance avec les navires de commerce connus. Des silhouettes minuscules se pressaient à quai.
Je faillis commenter la taille, puis je vis l'emblème.
Il figurait sur la voile principale et sur le flanc du navire, répété deux fois. D'abord, je crus voir un motif abstrait : des lignes courbes, des nœuds, des formes reliées. Puis les liaisons prirent un autre sens. Des poignets. Des cous. Des corps enchaînés les uns aux autres.
— Les Esclaves, donc, soufflai-je.
— C'est ainsi qu'on les appelle.
— Bizarre, ça, « Les Esclaves ». C'est le nom qu'on leur donne, ou celui qu'ils ont donné ? Parce que, franchement, pour un premier contact, on a connu plus diplomatique.
Erik leva les deux mains, comme pour écarter l'objection.
— Le non-verbal est presque notre seule base, idiot. Ils montrent leur emblème, nous le décrivons. Pour l'instant, les interprètes parlent d'Esclaves. À terme, ils apprendront sûrement notre langue.
— Oui… ou l'inverse. Très impérial, comme raisonnement.
Il reprit le dessin et me le remit sous les yeux. Je regardai encore les chaînes. Plus je les fixais, moins je parvenais à les réduire à un simple motif.
— Tu pâlis, dit Erik.
— Je réfléchis.
Je voulus lui rendre le feuillet, mais il le repoussa vers moi.
— Garde-le. Tu comptes écrire sur eux ?
— Toi, sûrement.
— Évidemment. Tout le monde devrait écrire sur eux. C'est l'événement le plus important de notre époque. Peut-être de plusieurs époques.
Je souris malgré moi.
— Et toi ? demanda-t-il. Ton récit avance ?
Je baissai les yeux vers mes feuillets.
Mon récit avançait.
Il ne commençait pas sur ce port ni devant ce navire. Il commençait ailleurs, avec Liam.
Je ne le savais pas encore, mais pour comprendre ceux qui venaient d'accoster, il faudrait d'abord comprendre ce garçon.
💬 Commentaires 18
Liam m’intrigue énormément, et j’ai hâte de découvrir qui il est et ce qu’il va apporter à l’histoire.
C'est intriguant et donne envie de lire la suite.
Voyons donc si ton récit avance ?