Le Festival
Liam ne mesurait pas encore la concurrence autour d'Ishtal.
Le festival des Marcheurs remplissait la capitale bien avant la première scène. Les auberges affichaient complet, les couturières dormaient peu, les tavernes changeaient leurs prix, et des charrettes de costumes entraient par les portes dès l'aube. En période de paix relative, tout un peuple consacrait encore tant d'argent, de chants et d'étoffes à une guerre ancienne. Le Velmor avait gardé de ses vieux ennemis une matière de scène. Les Marcheurs étaient devenus des figures de fête et de théâtre.
La sélection, elle, ne suivait pas le calendrier du festival ordinaire. Le royaume l'organisait à intervalles irréguliers, selon les besoins de la grande pièce, les morts, les départs et les fortunes capables de peser au bon endroit. Dix ans pouvaient passer entre deux appels. Assez pour user un candidat, le figer dans une discipline sans joie ou le faire tomber avant même l'épreuve. Aucun texte n'interdisait de revenir après un premier échec. Les registres restaient ouverts. Les jurés, eux, se souvenaient des visages.
Chaque rôle avait ses prétendants. Ishtal attirait. Central, flamboyant, il offrait avec son masque une liberté rare. Derrière ce visage figé, un comédien pouvait risquer une démarche plus tranchée, une voix plus basse, une cruauté presque comique. Mais Ishtal piégeait vite. Trop d'excès, et l'on ne voyait plus que le masque. Pas assez, et l'on portait seulement une tunique sous les regards.
Pour le rôle de l'Astre Noir, Lamora avait les meilleures raisons d'y croire. Il savait attirer les regards sans paraître les réclamer, et son lien avec Dame Ua pesait sur les jurés. La Dame Noire gardait un renom solide pour sa façon de transmettre l'Astre Noir. Elle n'enseignait pas une simple chorégraphie : ses élèves en gardaient les angles dans le corps. Elle avait porté le rôle dans sa jeunesse, et ce passé ouvrait encore des portes.
Pour Liam et Jean, le danger se trouvait ailleurs. Leur scène de duel changerait d'échelle. Jean porterait une ancienne armure velmorienne, avec son poids, ses attaches et ses plaques assez lourdes pour ralentir le souffle. Il ne tiendrait plus une épée de bois. La lame serait d'acier, émoussée par prudence, mais entretenue avec un sérieux presque militaire. Moins dangereuse, disait-on. Elle frappait quand même.
Ishtal, lui, garderait l'essentiel : tunique noire, masque, bâton. Dans cette scène, la marge d'erreur pesait surtout sur celui qui devait esquiver, encaisser, feinter et rester lisible derrière un visage immobile. Avec les années, Liam avait appris à faire confiance à son partenaire. Jean ne le blesserait pas. Pas volontairement. Il savait retenir un geste au dernier instant, doser une attaque, préserver l'intensité sans perdre le contrôle.
La capitale, en revanche, inspirait moins confiance. On disait Thariel assez riche pour financer des ateliers, des relais, des candidats, parfois même des jurés. À Trigone, Liam avait appris une chose : le danger ne portait pas toujours son vrai nom. La Main de Trigone avait tenu un registre avant de trahir tout le monde. Depuis, dans les lieux inconnus, Liam comptait les sorties, les angles morts et les mains trop proches des poches. Sous son col, ses doigts trouvaient plus vite l'amulette.
Les candidats partiraient avec une escorte officielle et deux intendants de la capitale. Aucun maître de La Lisière ne les accompagnerait. Cette fois, même le prévôt resterait au village. On leur avait expliqué les horaires, les dortoirs, les règles de déplacement, les salles interdites. La sécurité aussi avait été promise.
Liam ne rit pas devant cette promesse.
***
La veille du départ, Kvöt l'emmena à la taverne.
Il s'y installa avec son jeu de cartes, une chope devant lui et ce sourire de vieux tricheur qui donnait envie de lui arracher le paquet des mains. Liam connaissait presque tous ses tours, désormais. Les cartes forcées, les changements sous la table, les retours dissimulés dans une manche ou dans un pli de veste. Il avait appris à suivre les doigts de Kvöt, puis ses épaules, puis les regards trop soigneusement dirigés vers un point inutile.
Un seul tour lui résistait encore.
La carte disparaissait du paquet. Pas au moment attendu. Pas quand Kvöt levait la main ni quand son poignet passait près de sa manche. Elle était là, puis elle ne l'était plus.
Liam passa une heure à chercher.
— Tu la fais tomber quelque part.
— Non.
— Tu la coinces dans ta manche.
— Non.
— Tu mens mieux quand tu prends cet air-là.
— Non plus.
Liam se pencha sur le paquet. Les bords des cartes luisaient faiblement sous la lampe. Il n'aimait pas cette matière. Elle semblait souple jusqu'au moment où elle décidait de mordre. Une vieille coupure à l'index lui revint. Il replia le doigt contre sa paume.
Kvöt vit le geste, bien sûr.
— Toujours attentif aux détails inutiles, mon enfant.
Liam finit par abandonner avant lui. Le vieil homme reprit les cartes, les battit une dernière fois, puis les rangea dans leur étui avec une lenteur cruelle. Son pouce resta un instant sur le fermoir, comme pour le vérifier, puis sa main retomba près de sa chope.
— Je te révélerai le secret quand tu reviendras vainqueur de la capitale.
Kvöt sourit. Pendant quelques secondes, les années entre eux parurent moins lourdes. Le coma, les disputes, la phrase restée sur la table familiale, tout cela recula derrière le bois poisseux, les cartes, la lampe et les verres vides.
Puis Ymir entra pour récupérer Tash, qui s'était glissé sous une table afin d'y voler des miettes.
Elle avait ri en le grondant. En se redressant, elle posa une main contre le mur. Le geste fut bref. Liam le vit. Kvöt aussi.
— Ça va ? demanda Liam.
— Le départ, répondit Ymir. J'ai le ventre qui travaille à ma place.
Tash remonta sur son épaule avec une lenteur inhabituelle. Son plumage, autrefois presque insolent de blancheur, semblait moins plein. Il gardait son œil dur, mais ses griffes s'accrochèrent plus fort au tissu.
Ymir frotta son cou d'un doigt.
— Lui aussi dramatise.
Liam la regarda sortir, l'oiseau blotti contre elle.
Quand il se retourna, Kvöt avait déjà rangé l'étui dans sa veste.
Il ne commenta pas.
***
Le voyage commença sous un ciel clair.
Ymir parla beaucoup le premier jour. Trop, peut-être. Elle évoqua la sélection, les voix du Givral que le jury trouverait sans doute trop peu académiques, sa façon de chanter avant de réfléchir, les maîtres capables d'appeler cela un défaut. Elle avait refusé d'arrondir certains sons pour faire plus velmorien ; si on la retenait, disait-elle, ce serait avec cette voix-là ou pas du tout. Liam l'écoutait avec plus de patience qu'autrefois. Il ne cherchait plus des phrases capables de vaincre l'angoisse. Il en trouvait de plus courtes, assez simples pour ne pas sonner faux.
À la deuxième halte, elle mangea peu.
À la troisième, elle demanda une cape alors que la chaleur restait coincée sous les toiles. Tash ne quitta presque plus son épaule. Il dormait par à-coups, l'œil rouvert dès qu'une roue heurtait une pierre.
— Il vieillit, dit Ymir, un soir.
Elle avait parlé bas, comme pour ne pas vexer l'oiseau.
Lorsque Liam l'avait découvert dans le bois de La Lisière, Tash n'était encore qu'un jeune volatile. À peine plus vieux qu'un oisillon, peut-être. Le temps avait passé. L'oiseau avait dépassé l'âge ordinaire des bêtes de son espèce. Il continuait de battre des ailes, de juger les inconnus, d'attaquer Kvöt dès que l'occasion lui semblait honorable.
Ymir posa le front contre les plumes blanches.
— Il n'a pas intérêt à me lâcher maintenant.
Liam tendit la main. Tash ouvrit aussitôt le bec, menaçant. Il renonça.
— Je crois qu'il a entendu.
Au relais, Liam vérifia les fenêtres avant de dormir.
Le dernier matin, une roue dut être réparée. Puis un garde de l'escorte exigea un détour après avoir aperçu des cavaliers sur une crête. Les candidats arrivèrent à la capitale plus tard que prévu.
Les autres levèrent les yeux.
Liam, lui, regarda Ymir.
La capitale montait autour d'eux en murs, en ponts, en enseignes suspendues au-dessus des rues. Des rubans aux couleurs des Marcheurs claquaient entre les façades. Des vendeurs criaient près des portes. Des enfants couraient derrière les chars de costumes. Les candidats de La Lisière avaient beau vouloir paraître blasés, leurs bouches restaient entrouvertes.
Ymir descendit de la charrette avec prudence.
— Ça ira, dit-elle avant même que Liam parle.
Sa main resta trop longtemps sur la ridelle.
Un intendant les pressait déjà vers le théâtre. Il fallait s'enregistrer, déposer les costumes, confirmer les horaires. Les auditions d'Ymir et de Lamora auraient lieu avant la fin de l'après-midi. Celle de Liam et Jean suivrait peu après. Le retard du voyage avait mangé la marge.
Lamora s'approcha d'Ymir.
— Tu es pâle.
— Toi aussi, mais c'est ton charme naturel.
Lamora ne sourit pas tout de suite. Il jeta un regard vers Liam, puis vers l'intendant.
— On doit y aller.
— Allez-y, dit Liam.
Ymir fronça les sourcils.
— Li-am.
— Un médecin d'abord.
Elle voulut protester. La protestation resta bloquée dans sa gorge. Un frisson la traversa des épaules aux mains.
L'intendant refusa de les accompagner. Il indiqua vaguement un quartier de soigneurs, puis repartit vers les autres en répétant qu'il ne pouvait pas retarder tout un groupe pour un malaise. Jean resta une seconde en arrière, mal à l'aise dans son silence. Après tout, Morhen l'aurait sûrement traité d'idiot s'il avait raté son inscription. Il suivit Lamora.
Liam et Ymir se retrouvèrent seuls dans une ville trop grande.
Ils marchèrent vite, d'abord. Les enseignes défilaient au-dessus d'eux. Des marteaux peints, des bols, des serpents, des mains ouvertes. Rien qui ressemble assez clairement à un médecin. Ymir s'accrochait au bras de Liam avec une force irrégulière. À chaque carrefour, la foule les séparait presque.
Dans une ruelle plus étroite, elle ralentit.
— Trop de mouvements… J'ai la tête qui tourne, Li-am. Je meurs de froid.
Ses genoux cédèrent.
Liam la rattrapa contre lui et glissa avec elle jusqu'au mur. Une caisse renversée craqua sous son talon. Ymir tremblait si fort que ses dents s'entrechoquaient. Sa peau brûlait contre sa joue.
Il la serra sans réfléchir.
— Regarde-moi.
Elle essaya. Ses yeux ne se fixèrent pas tout à fait.
Liam porta la main à son amulette. La Pierre était tiède, presque calme. Il posa son front contre celui d'Ymir.
Il ne savait pas soigner. Kvöt avait parlé de fièvres repoussées, mais seulement dans son propre corps.
Liam, lui, n'avait appris qu'à déplacer sa propre douleur, à ranger des souvenirs, à puiser dans des gestes déjà déposés. Mais depuis le coma, la Pierre répondait plus vite en lui. Il ne chercha pas à réparer Ymir. Il tenta seulement de suivre cette chaleur étrangère, d'en comprendre le rythme, de trouver un point où sa présence pouvait s'accrocher sans la blesser davantage.
Rien.
Pas une porte. Pas une image utile. Seulement la fièvre contre son front, le souffle court d'Ymir, et sa propre panique qui cognait trop fort.
Il força davantage.
La Pierre resta muette.
— Liam ?
Une voix venait du bout de la ruelle.
Il leva la tête, prêt à repousser un inconnu.
Mania se tenait là, un rouleau de plans sous le bras, un brassard de la capitale accroché à sa manche. Il avait grandi. Sa silhouette avait perdu l'agitation de l'enfance sans perdre tout à fait son énergie. Ses yeux, eux, allaient toujours aussi vite. Ils passèrent de Liam à Ymir, de Tash à la sueur sur son cou.
— Suivez-moi.
Il ne posa pas de question.
Il les mena deux rues plus loin, puis sous une arcade, jusqu'à une porte basse peinte en vert. En chemin, il expliqua seulement qu'on l'avait conduit là après une crise de panique survenue avant un concours d'architecture. Il le dit sans sourire, sans se cacher derrière un trait d'esprit. Liam lui en fut reconnaissant.
Le médecin fit attendre Tash dehors. L'oiseau s'y opposa. Le médecin perdit.
Ymir fut examinée dans une petite pièce qui sentait l'alcool, les herbes écrasées et la cire chaude. Liam resta dans le couloir avec Mania. Le temps frappait dans sa tête à chaque bruit venu de la rue.
Mania parla pour occuper l'attente. Des concours de mathématiques. D'un prix d'architecture. D'un poste d'assistant auprès d'un maître de Trigone venu travailler sur les décors du festival. Il avait cette fierté soigneusement pliée des gens qui savent qu'ils ont réussi et tentent de ne pas trop le montrer.
Puis il s'arrêta.
— Je ne fais pas ça pour briller.
Liam tourna la tête vers lui.
Mania fixa ses chaussures.
— Pas seulement. Je veux monter assez haut pour changer quelque chose. À Trigone, ici, ailleurs. Je veux dormir sans calculer les issues d'une salle. Et Thariel m'en empêche.
La porte s'ouvrit avant que Liam réponde.
Ymir sortit avec plusieurs sachets de médicaments dans la main. Elle tenait debout. À peine. Ses joues avaient repris un peu de couleur, mais sa peau brillait trop près des tempes.
Le médecin apparut derrière elle.
— Repos. Eau. Pas de scène aujourd'hui.
Ymir eut un sourire poli.
— Merci.
Le médecin soupira, puis donna ses instructions à Liam plutôt qu'à elle. Deux sachets à boire dans de l'eau chaude. Un autre si la fièvre montait. Pas d'effort violent. Pas d'alcool. Pas de chant prolongé.
Ymir rangea les sachets contre elle.
— Tu as entendu le médecin, dit Liam.
— Et j'attends combien d'années avant de pouvoir revenir ?
Dehors, Mania retint Liam par le poignet.
— On reparlera après, dit Liam.
Son regard cherchait déjà la sortie de la rue.
Mania le lâcha.
— Alors allez-y.
***
Lamora passa avant eux.
À son entrée, les chuchotements tombèrent presque aussitôt. Il portait l'Astre Noir avec une sobriété nouvelle. Rien d'ajouté, rien de facile. Sa nonchalance du voyage avait disparu. Chaque pas avait été travaillé, puis relâché juste assez pour paraître évident.
La salle suivit.
Liam se tenait en coulisse avec Ymir. Elle avait bu les médicaments sans discuter, détail plus inquiétant que ses plaisanteries habituelles. D'une main, elle serrait trop fort le tissu blanc de sa manche ; de l'autre, elle tenait le feuillet de sa scène, couvert de marques et déjà froissé. Tash restait contre sa nuque, immobile.
Lamora dansa.
La marque de Dame Ua était là, dans l'arrêt brutal d'un bras, dans la tête qui ne se relevait jamais trop tôt, dans cette façon de refuser au public le geste attendu. Mais Lamora n'était plus seulement l'élève de Dame Ua. Il cherchait la salle, puis s'en détournait, l'attirait encore, la laissait au bord d'un souffle.
Quand la dernière posture tomba, les applaudissements partirent avant même le signal d'usage.
Lamora ne sourit pas tout de suite. Puis il aperçut les élèves de La Lisière, et son visage se fendit malgré lui.
Ymir serra la main de Liam.
— Il va être impossible à supporter.
Sa voix tremblait.
La scène suivante les réunit, elle et Lamora. Ymir l'avait réclamée : pas seulement pour lui, mais parce que le dernier chant de la Marcheuse de la Lune laissait passer son accent sans qu'on puisse le corriger. Dans la scène, elle devait rejoindre l'Astre Noir au bord de sa mort. Elle devait chanter sur son refus de le suivre, puis l'embrasser au dernier moment, non pour le sauver, mais pour le condamner avec douceur.
Au début, Ymir tint.
Sa voix sortit plus basse que d'ordinaire, mais elle tenait. Elle avait perdu un peu de sa brillance. En échange, une fragilité nouvelle rendait chaque note plus proche. Liam vit même un juré lever les yeux de son feuillet.
Puis son souffle manqua.
Pas beaucoup. Assez.
La phrase suivante se cassa dans sa gorge. Ymir reprit, voulut corriger, s'accrocha au bras de Lamora comme à un élément du jeu. Une sueur fine brillait près de sa bouche. Elle fit encore trois pas.
Au quatrième, elle tomba.
Lamora la rattrapa avant le sol. Sans panique, sans la forcer à se relever, il changea la scène autour d'elle. L'Astre Noir reçut dans ses bras une amante déjà perdue. Il s'agenouilla avec elle, inclina la tête, offrit au public la chute comme une fin prévue depuis toujours. Ymir comprit juste assez pour chanter une dernière note, rauque, presque sans souffle. Il posa son front contre le sien, puis cacha le visage d'Ymir à la salle lorsqu'elle se mit à pleurer.
La scène fut écourtée.
Les spectateurs applaudirent, troublés. Le jury, lui, écrivait déjà. Un des juges referma le dossier d'Ymir avant les autres. Un autre baissa les paupières trop vite, comme s'il venait de voir une erreur qu'il n'avait pas envie de nommer.
Liam le vit.
Ymir aussi, peut-être.
Lamora la ramena en coulisse. Elle ne pleurait plus, mais son visage avait perdu ce qui lui restait de couleur. Liam voulut aller vers elle. Un assistant lui barra le passage avec un masque noir dans les mains.
— Préparez-vous.
Dans la loge, Liam fit les cent pas. Il avait froid sous son costume.
Il entendait encore la voix brisée d'Ymir. Il voyait le dossier refermé. La sélection ne lui paraissait plus immense, ni prestigieuse, ni même cruelle d'une manière digne. Elle ressemblait à une table où l'on déplaçait des noms sans lever les yeux.
Il pressait sa Pierre contre sa paume. L'amulette tirait sur sa nuque. La chaleur montait peu à peu, mais elle lui donnait un centre. Il pouvait la tenir.
Quelqu'un lui heurta l'épaule.
— Enlève ça.
Jean était devant lui. L'armure lui élargissait le torse et raidissait ses mouvements. Son visage, au-dessus du métal, semblait plus jeune que le reste de son corps.
Liam referma les doigts sur l'amulette.
— C'est sous le costume.
— C'est sur toi.
— Il me semblait que tu ne croyais pas à ce genre de choses. Pour toi, ce n'est qu'un caillou.
Jean grimaça.
— Un caillou qui m'a brûlé la main. Un caillou lié à un coma d'un an. Aujourd'hui, je dois passer une épreuve, pas me demander ce que cette chose va faire contre moi. Enlève-le.
— Tu n'as qu'à éviter de frapper dessus.
Le bruit des coulisses se referma autour d'eux. Des froissements d'étoffe venaient de derrière une cloison. Quelqu'un répétait une réplique trop vite. Plus loin, Ymir toussa.
Jean baissa la voix.
— Tu ne fais jamais deux fois la même scène. Tu pousses les autres hors de leur place, puis tu appelles ça de l'instinct. Tu attires toute la salle vers toi. Même quand ça devrait être partagé.
Liam ne répondit pas. Il sentit le masque dans la main de l'assistant, tout près de son visage.
— Joue comme d'habitude, dit-il enfin. Je ferai pareil.
— Justement, souffla Jean.
On les appela.
Le masque descendit.
***
La première minute fut presque parfaite.
L'acier fendait l'air avec un son plus grave que le bois. Le bâton de Liam répondait net, sec, parfois si juste que la salle retenait son souffle avant de comprendre le geste. Jean avançait sous son armure avec une discipline impeccable. Aucun mouvement inutile. Aucune colère visible. Liam, derrière le masque, trouvait ses appuis plus vite que prévu.
La Pierre l'aidait.
Elle ne dictait pas chaque geste. Elle rendait disponibles les années de travail, les corrections de Kvöt, les répétitions avec Morhen, les fautes commises contre Jean puis réparées. Tout remontait assez vite pour que son corps choisisse.
Jean frappa haut. Liam esquiva, pivota, répondit par une feinte basse. La salle suivit. Il ne regarda pas le jury. Pas encore. Il n'en avait pas besoin.
Puis il entendit une toux dans le public. Rien, peut-être : un spectateur, une gorge sèche. Son esprit y plaça aussitôt Ymir.
Le coup suivant arriva une fraction trop tôt. Ou Liam une fraction trop tard. Le bois reçut l'acier de biais. La vibration lui remonta jusqu'à l'épaule. Il rattrapa, sourit sous le masque, glissa dans un pas d'Ishtal. La salle ne vit qu'un détour.
Jean, lui, vit l'écart.
Son attaque suivante se fit plus prudente. Il le surveillait.
Alors Liam força un peu.
Il gagna du tempo. Le bâton tourna entre ses mains. Deux pas de danse, un recul, une réplique lancée avec l'insolence exacte d'Ishtal. Des murmures montèrent. Le jury releva les yeux.
Il était bon.
Cette pensée aurait dû le tenir debout. Elle ouvrit pourtant une fente.
Il imagina son nom inscrit au-dessus de celui d'Ymir. Lui retenu, elle renvoyée vers La Lisière avec ses sachets de médecine et sa voix cassée. Puis Lamora rester à la capitale. Jean aussi. Ymir, elle, souriant trop fort sur la route du retour pour lui prouver que tout allait bien.
Le bâton pesa soudain plus lourd.
Une chaleur lui monta aux tempes. La fièvre d'Ymir, le contact de la ruelle, la peur peut-être : tout lui revenait sous le masque.
Jean attaqua.
Liam para mal.
Le bâton rencontra l'épée sous un angle imprévu. Le choc fit sauter la poignée des doigts de Jean. Un bruit d'acier roula sur les planches. Pendant un instant, le duel perdit son tracé.
Jean tendit la main vers son arme.
Liam fut plus rapide.
Il ramassa l'épée.
La salle inspira d'un seul corps. Sous l'armure, Jean se figea. Liam sentit la faute, la vraie : Ishtal n'était pas censé tenir l'acier velmorien. Pas ici. Pas ainsi. Il aurait pu rendre l'arme. Revenir à la place prévue.
À la place, il lança son bâton à Jean.
L'autre le rattrapa par réflexe.
Alors Ishtal éclata de rire.
Le rire monta trop haut, puis redescendit dans sa poitrine. Liam leva l'épée trop lourde, salua Jean d'une courbette grotesque et se mit à tourner autour de lui. La fièvre tordait ses pas. Elle leur donnait une étrangeté que Liam n'aurait pas su composer volontairement. La salle hésita entre le malaise et l'admiration.
Jean attaqua au bâton.
Liam recula, la lame trop pesante au bout du bras. Il n'avait pas la force de Jean pour manier cette arme avec élégance. Ishtal devenait un voleur, un imposteur. Pendant une seconde, la scène lui appartenait. Chaque coup d'épée paraissait arraché à un corps qui n'aurait pas dû la porter.
Un rire monta quelque part. Puis un autre. Pas contre Liam. Cette fois, Jean le sentit.
Sa mâchoire se contracta. Il resserra les doigts sur le bâton de Liam et revint plus vite. L'échange gagna en brutalité. Liam chercha la Pierre. Elle lui donna une réponse, puis une autre, puis trop de réponses à la fois. L'acier tournait. Le masque collait à son visage. Sa gorge brûlait.
Il aperçut Ymir.
Elle était assise au bord du public, une couverture autour des épaules. Lamora se tenait derrière elle. La jeune fille avait les yeux humides, mais elle souriait. Pas beaucoup. Assez pour lui dire sans voix : tiens, ou bien gagne.
Il attaqua.
Jean recula pour la première fois. Un pas. Puis un autre. L'armure grinça. Le bâton claqua contre l'épée, puis contre le sol, puis contre l'épaule de Liam. Le choc aurait dû le ralentir. La Pierre absorba le plus vif de la douleur. Liam avança encore.
Devenir riche. Quitter La Lisière. Retrouver Blueno. Suivre la trace de Thariel. Donner à Ymir autre chose qu'un retour honteux.
Les images passèrent trop vite pour devenir des pensées.
Jean frappa en travers.
Le bâton heurta Liam au torse, pile sur l'amulette.
La douleur explosa.
Pendant une seconde, tout devint blanc derrière le masque. Liam aurait dû tomber. Son corps le réclamait. Les côtes, les muscles, la peau, la fièvre, tout hurlait à la fois. Il plaqua sa main sur la Pierre et poussa ce tumulte vers elle, sans soin, sans méthode.
La douleur disparut, et la Pierre brûla.
Cette fois, la chaleur ne resta pas dans le cuir. Elle mordit la peau. Liam sentit le tissu coller contre sa poitrine. La chaînette tira sur sa nuque. Une odeur âcre monta sous le masque.
Sa main remonta, arracha la chaînette, emporta un bout de tissu avec elle. L'amulette sortit au grand jour. Un murmure parcourut la salle. Ishtal ne portait pas cela. Aucune version n'en faisait mention.
Liam jeta l'amulette en l'air.
La Pierre décrivit une courbe sombre au-dessus du plateau. Elle sembla rester suspendue une respiration de trop. Tous les regards suivirent l'objet. Jean aussi.
Liam profita de ce retard.
Sans la Pierre contre lui, la douleur revint d'un coup. Tout perdit en précision. Les enchaînements ne revenaient plus sous la main. Les corrections de Kvöt s'éparpillaient. Il ne restait qu'un corps fiévreux, un masque, une lame trop lourde et l'envie d'en finir avant de s'écrouler.
Il frappa.
Jean para. Liam revint aussitôt. La scène n'avait plus la netteté des premières minutes. Elle tremblait. Les pas s'écrasaient trop fort. Le public ne riait plus. Un assistant fit un mouvement vers le plateau, puis s'arrêta devant le regard d'un juge.
Jean leva le bâton pour repousser l'épée.
Liam vit l'ouverture une demi-seconde trop tard. Son bras partit quand même.
La lame accrocha l'épaule de Jean, glissa sur la plaque, puis mordit dans l'espace laissé près de l'attache. L'acier entra plus loin qu'il n'aurait dû.
Le sang jaillit.
Jean chancela.
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