La Bague

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 3755 mots

Je remonte la pente, ces derniers temps. L'urgence s'impose, et je n'écris pas aussi vite que je le voudrais. La Pierre me réclame des heures, parfois des journées entières. Quand j'en relève la tête, mes mains tremblent, ma table a disparu sous les feuillets, et le présent me paraît moins réel que les images extraites du passé.

Alors je retourne sur scène, même si le mot est grand. Je joue dans des sous-sols, dans des arrière-salles, parfois sous une voûte humide où les voix portent mal. Les bancs se remplissent. Des curieux restent après les représentations. Des sceptiques me suivent de salle en salle, presque vexés de revenir. Des visages connus apparaissent aux premiers rangs, puis m'attendent près de la sortie pour discuter, contester, rire ou poser des questions.

Je rentre chez moi moins voûté, les mains encore tièdes des poignées échangées.

Je cherche aussi à préparer le terrain. Je ne parle pas de ma Pierre. Même si je parvenais à convaincre quelques auditeurs, j'attirerais aussitôt les envieux, les voleurs, les protecteurs intéressés. Elle reste ce que j'ai de plus précieux. Alors j'en montre seulement les effets. De petits jeux de mémoire, assez francs pour troubler les plus sûrs d'eux. Puis je raconte, sous couvert de comédie, des histoires où des peuples venus de loin sourient trop bien, offrent trop vite, et finissent par réclamer davantage que ce qu'on croyait leur avoir donné. Dans mes versions, la foule rit toujours avant de comprendre.

Il me faut des lecteurs capables de prendre cet avertissement au sérieux.

Le doute revient. Jusqu'où peut-on se méfier d'un peuple sur le seul témoignage de l'Étranger ? Je me le demande souvent, surtout après les représentations, quand les chaises raclent le sol et que les spectateurs gagnent la porte en riant encore. Je ne veux pas nourrir la haine. Je veux seulement éviter l'autre faute : ouvrir nos portes à quelqu'un parce qu'il sourit et offre des cadeaux.

Comme le Velmor, notre pays connaît une paix si longue que les sentinelles baissent parfois la garde. Les Esclaves, eux, reviennent sans cesse dans la trace. Depuis le duel onirique entre Liam et l'Étranger, les bribes arrachées à leur mémoire ramènent toujours les mêmes images : des chaînes, des ordres, des peuples absorbés dans un système plus vaste qu'eux.

Peut-être que les siècles ont émoussé leurs ambitions. Peut-être que le navire reparti de nos côtes n'était qu'un geste de paix. Mais ce peuple possédait déjà, à l'époque de l'Étranger, une avance que je peine à mesurer. Des siècles ont passé, et je me demande s'ils n'ont ouvert devant nous que la caisse la moins précieuse.

***

Sarada s'était arrachée à son lit avant l'aube.

Depuis la fugue de Saesar, elle se levait avant les servantes, la clé déjà dans la main. Elle avait traversé des royaumes pour lui. Elle avait fouillé La Lisière, affronté une langue étrangère, rapporté ce qui restait de Liam, obtenu de sa mère une nouvelle vie pour lui, préparé son retour à l'Académie. Et maintenant, une porte fermée, un couloir sans pas ou un regard posé sur le visage de l'ancien Saesar lui faisait de nouveau enfoncer ses ongles dans sa paume.

Ce matin-là, un membre du personnel était venu lui glisser la nouvelle dans le couloir : durant la nuit, on avait ramené Saesar dans sa chambre, endormi par ordre de la reine.

Sarada n'avait pas attendu la suite.

Elle descendit les couloirs encore froids, puis remonta deux volées d'escaliers sans sentir ses jambes. Devant la porte, elle sortit sa clé. Sa main tremblait si fort que le métal heurta le bois avant de trouver la serrure.

Le lit était défait.

Vide.

Sur l'oreiller, une marque sombre indiquait l'endroit où sa tête avait reposé. Un gobelet gisait au sol. La couverture pendait à moitié hors du lit. La fenêtre, elle, était entrouverte.

Sarada resta immobile, les doigts encore posés sur la clé.

Son regard alla vers la fenêtre avant la porte.

***

L'arène touchait l'Académie par une galerie basse. La plupart du temps, les élèves l'envahissaient dès le matin. Les jours de fête, les trois quarts de la cité se pressaient dans les gradins : on venait crier, parier, célébrer les victoires et compter les dents cassées. Le bâtiment occupait le centre des lieux, et presque le cœur de la vie commune.

Saesar y était arrivé avant tout le monde.

Il était étendu sur le dos, au milieu du cercle de terre battue, les yeux ouverts vers le ciel pâle. La pierre gardait encore la fraîcheur de la nuit. Les gradins vides renvoyaient le moindre souffle. À force de marcher sans but depuis son réveil, son nouveau corps l'avait mené là ; les habitudes de l'ancien propriétaire lui revenaient par les jambes.

Une voix fendit le silence.

— Tu t'es levé tôt !

Le garçon avait dû crier pour être entendu depuis l'entrée. Il s'avançait avec prudence, les mains visibles, comme on approche une bête blessée. Saesar tourna la tête vers lui, puis se redressa sur les coudes.

— Je suis censé te connaître, toi aussi, je suppose.

La remarque le frappa plus durement que prévu. Le garçon s'arrêta à plusieurs pas.

— Je m'appelle Sullyvan.

Le nom ne réveilla rien.

— Je ne sais pas qui tu es maintenant, reprit Sullyvan. Mais lui, tout le monde le détestait.

Il baissa les yeux vers la terre, puis les releva.

— Moi, je restais avec lui. Tu étais mon seul ami. Même si je ne suis pas certain d'avoir été le tien.

Saesar se leva enfin. Le monde tangua un peu. Il avait pris l'habitude, depuis quelques jours, de commencer chaque matin par les mêmes gestes : épaules, coudes, poignets, jambes, souffle. Ce corps était plus grand, plus souple, plus solide que l'ancien Liam. Il fallait encore lui apprendre à répondre.

— Je t'ai fait du mal ? demanda-t-il.

Sullyvan frotta son coude, un tic discret, presque honteux.

— Moins qu'aux autres.

Saesar accepta cette honnêteté d'un bref mouvement de tête. Il balaya l'arène du regard.

— C'est ici que vous vous entraînez ?

Sullyvan eut un petit geste offensé vers les gradins, la piste, les armes rangées derrière les portes.

— Où veux-tu que ce soit ?

Le hasard, ou la mémoire du corps, l'avait donc conduit au bon endroit. Saesar s'autorisa presque un sourire.

— Je risque quelque chose, ici ? Schimer est entré sans mal dans ma chambre. Je sais qu'on voit le visage de l'ancien Saesar avant de m'entendre parler. Mais y a-t-il un autre danger ? Une règle non dite ? Un camarade à éviter ? Un maître qui voudra finir le travail à la place des familles ?

Sullyvan ne répondit pas. Sa main revint à son coude. Cela suffit.

Les autres arrivèrent bientôt.

Des élèves de tous les âges passèrent sous les arches, mais les groupes se formèrent vite. Les plus jeunes se massèrent près des bancs. Les plus âgés gagnèrent la piste avec un sérieux déjà militaire. En tête, avant même les professeurs et les maîtres d'armes, Sarada menait la marche.

À La Lisière, Liam avait longtemps subi des regards de mépris. Ici, les regards ne le jugeaient pas inutile. Ils le jugeaient dangereux. Pire : vivant à la place d'un mort.

Sarada s'arrêta devant lui.

— Tu es rentré.

Sa mâchoire restait dure. Ses yeux, eux, descendirent trop vite vers ses mains, ses épaules, ses côtes, à la recherche d'une blessure. Elle releva aussitôt le menton.

— On m'a ramené, corrigea-t-il.

Elle encaissa la nuance sans répondre.

La matinée commença.

Si l'on oubliait les regards, les murmures et la place maudite que Saesar occupait déjà, l'entraînement avait de quoi fasciner. Rien à voir avec le Velmor. Là-bas, Liam avait connu les bâtons des Marcheurs, les épées de bois, les arbalètes, les chorégraphies changées en combat. Ici, chaque élève semblait porter sa propre manière de tuer.

Une fille maigre travaillait avec deux lames courtes. Un garçon trapu maniait une chaîne lestée. Deux autres combattaient sans arme, les avant-bras couverts de protections. Les archers, eux, ne portaient presque rien sur eux. Ils ouvraient la main, et une flèche apparaissait contre leur paume, tirée du noir minuscule de leur bague.

La première fois, Saesar oublia de respirer.

La flèche n'était pas sortie d'une manche. Elle avait jailli du bijou, sèche, réelle, déjà prête. L'archère l'encocha avant même que l'œil ait compris le tour. Plus loin, un étudiant fit apparaître une lance courte, la lança, puis tira une lame de sa bague dans le mouvement suivant. L'adversaire para d'abord l'arme visible, puis recula trop tard devant celle qui venait de surgir.

Dans cette cité, la surprise n'était pas un accident du combat. On l'apprenait, on la répétait, on l'attendait.

On finit par mettre Saesar à l'épreuve.

Un maître déposa un disque de bois dans sa main.

— Range-le.

— Où ?

Quelques rires éclatèrent.

Le maître désigna la bague de Saesar.

Saesar regarda le disque, puis le cristal noir. Il chercha l'accès non par les yeux, mais par cette tension intérieure, ce glissement vers un espace qui n'appartenait ni tout à fait au corps ni tout à fait au rêve. Rien ne s'ouvrit. La bague resta froide ; l'objet demeura dans sa paume, et les rires gagnèrent plusieurs rangs.

Sarada ne rit pas. Sullyvan non plus.

Saesar rendit le disque au maître.

Au fil des heures, il comprit la différence. Stocker des souvenirs, des images, des élans de pensée, relevait d'un talent rare. L'Étranger, Liam, la reine, Sarada : il ne connaissait que ces quatre-là avec certitude.

Les bagues portées par les élèves n'annonçaient donc pas le même don. Elles venaient de la même chute que les Pierres, mais n'en avaient pas la forme brute : fragments plus cristallins, taillés, polis, enchâssés pour répondre vite à la main. La plupart des élèves ne savaient pas y déposer une pensée ou un souvenir ; ils apprenaient surtout à y faire entrer et sortir des objets, ceux dont leurs doigts connaissaient le poids, le tranchant ou l'équilibre.

Chaque étudiant finissait par choisir une arme fétiche. Pas seulement une arme aimée : un objet répété, pesé, frotté, démonté, rappelé jusqu'à devenir un morceau du corps. Les plus habiles n'avaient presque plus besoin de regarder leur bague. Un souffle, un mouvement, une ouverture dans l'espace, et la matière obéissait.

Chez les archers, l'avantage sautait aux yeux. Une flèche prenait peu de place. Elle surgissait vite, parfois avec assez de force pour devenir déjà dangereuse. Chez les combattants plus lourds, l'usage se faisait autrement : on jetait une arme pour briser un rythme, on en appelait une seconde avant que l'adversaire ait fini sa parade, on voyageait plus léger, on frappait avec l'inattendu.

Saesar essaya encore.

Une bille de pierre. Rien.

Un couteau d'exercice. Rien.

Un morceau de corde. Rien.

La bague acceptait sa douleur, ses souvenirs, certaines pulsions assez nettes pour être enfermées. Le cristal ne prenait encore que ce qui venait de son corps ou de sa tête.

***

Je posai une pièce de cuivre sur la table.

Elle venait d'un marché voisin, sans valeur particulière. Ses bords étaient usés, son relief presque lisse. Je la tins contre la Pierre jusqu'à sentir la crampe gagner mes doigts. Rien ne passa. Pas une image. Pas un poids. Pas même l'ombre d'un contact.

Je tentai ensuite avec une plume. Puis avec une aiguille. L'aiguille me piqua le pouce et resta dans ma main. Une goutte de sang tomba sur la page ouverte.

Les récits de Saesar devenaient plus précis que mes expériences. Des flèches jaillissaient des bagues. Des lames entraient et sortaient du noir comme d'un fourreau. Moi, je n'arrivais pas à faire disparaître une aiguille.

Erik aurait adoré cette preuve contre moi.

Je rangeai la pièce dans un tiroir, avec l'aiguille et la plume tachée. Puis je revins aux bagues.

***

Dans les jours qui suivirent, Saesar travailla malgré tout.

Sullyvan devint son partenaire le plus fréquent. La nature ne l'avait gâté ni par la carrure ni par l'allure. Ses épaules semblaient toujours un peu trop hautes, son visage un peu trop inquiet, son arme un peu trop simple. Même lui ne semblait pas inférieur à Jean. Au bout d'une semaine, Saesar le dominait déjà. Mais quel mérite ? Sullyvan retenait ses coups, les déviait au dernier instant, et regardait parfois le visage de Saesar comme s'il craignait de blesser un mort revenu sous une autre forme.

Les autres n'avaient pas cette délicatesse.

En duel, et plus encore dans les exercices d'équipe, l'entraînement tournait vite au règlement de comptes. Sous la technique, Saesar voyait les mâchoires serrées, les coups trop bas, les regards qui attendaient sa faute. On voulait mesurer la bête. Voir si l'ancien meurtrier dormait encore derrière ses yeux.

Schimer cherchait toujours à se placer en face.

Ses cheveux rouges attiraient d'abord le regard. Ensuite venaient ses yeux. Ils ne se détournaient jamais assez vite. Quand Saesar tombait, Schimer souriait. Quand il tenait, le sourire se retirait de son visage, et ses yeux se durcissaient.

Le soir, Saesar rentrait dans sa chambre avec les muscles secs, les jointures ouvertes, et la bague froide à son doigt. Sarada venait parfois. Il la blessait avec des phrases brèves, puis gardait les yeux ouverts une partie de la nuit.

Peu à peu, il ne levait presque plus les yeux.

***

Sarada dormait mal, dans sa haute chambre.

Même avant Saesar, elle dormait déjà d'un œil. Une princesse apprend tôt à surveiller plusieurs dangers à la fois : la guerre, sa mère, son rang, son père absent, l'Académie, le regard des autres. Saesar avait seulement ajouté un danger plus précis. Plus proche. Il pouvait cogner à sa porte, ou disparaître par une fenêtre.

Sur le chemin du retour depuis La Lisière, elle avait étudié l'âme conservée dans la Pierre de Liam. Elle connaissait des scènes que nul n'aurait dû lui livrer. La colline. Olen. Ymir. Orange. La chambre. L'Étranger. Ces scènes restaient entre eux ; parfois, devant lui, elle baissait les yeux.

Depuis qu'il portait le nom de Saesar, il lui échappait. Ce n'était pas seulement Liam dans un corps neuf. Ce corps avait une histoire. Des ennemis. Des réflexes. Une honte dont elle ne savait rien.

Les dernières fois où elle avait poussé la porte, il était resté les yeux sur le drap.

Ce soir-là, avant d'éteindre la lampe, elle avait relu trois requêtes adressées au palais : une querelle de taxe sur le grain, deux familles à déplacer hors d'un quartier humide, un vieux soldat qui réclamait sa pension. Elle y avait noté des réponses brèves, de sa main, avec l'impression absurde de mieux tenir une cité que sa propre chambre.

À force de guetter le moindre bruit, elle finit par s'endormir.

Un choc léger la réveilla.

Rien ne bougea d'abord. Les tentures sombres pendaient sans frémir, et aucun pas ne venait du couloir. Sarada resta immobile, l'oreille tendue. Avait-elle rêvé ? Sa bague lui jouait-elle des tours ?

Le second bruit vint de la fenêtre.

Elle se redressa trop tard.

Une silhouette franchit l'appui, souple, presque silencieuse. Puis le poids de Saesar l'écrasa contre le matelas. Il avait déjà les genoux plantés de chaque côté d'elle, une main sur son épaule, l'autre près de sa gorge. La lune découpait son visage en angles froids.

— Saesar…

Ses doigts se refermèrent.

L'air disparut.

Sarada se débattit. Ses mains griffèrent son avant-bras, cherchèrent la bague puis n'importe quel contact avec sa peau par lequel envoyer un choc mental. Elle trouva le lien, frappa de toutes ses forces.

Rien.

Il avait appris à fermer une porte en lui. Pas parfaitement. Pas comme la reine l'aurait fait. Mais assez pour que le choc de Sarada glisse sur lui sans entrer.

Sa prise céda d'un rien.

— Tu vas mourir pour ce que vous avez fait. Toi et ta mère.

Il ne clignait plus. Sa bouche tremblait autour des mots. Son regard ne quittait pas Sarada. La reine, l'Étranger, la chambre de Liam, le poignet ouvert de Kvöt passaient derrière chaque mot.

La princesse leva la main.

Une dague jaillit de sa bague et se planta dans l'épaule de Saesar.

Il se cabra. Ses dents se refermèrent sur sa propre main pour étouffer le cri. Même là, il craignait d'alerter les gardes. Sarada aspira une goulée d'air, mais il arracha la lame d'un geste sec et la lança par la fenêtre ouverte.

Puis il la frappa.

La gifle lui mit du blanc dans les yeux. Sa tête heurta le coussin. Le goût du sang se répandit aussitôt dans sa bouche. Dans ce court vertige, elle pensa à l'ancien Saesar, qui ne retenait pas ses coups, même contre elle. Celui-ci, au-dessus d'elle, les dents serrées et l'épaule ouverte, lui faisait plus peur encore.

Ses doigts se glacèrent.

Ensuite, elle frappa à son tour.

Il ne s'attendait pas à une réponse aussi brutale. Le coude de Sarada atteignit sa mâchoire. Son genou remonta vers ses côtes. Ils roulèrent de travers, renversèrent une table basse, arrachèrent un pan de rideau. Saesar saignait de l'épaule. Il comprimait la plaie d'une main, attaquait de l'autre, mais il ne mit jamais tout son poids dans ses coups.

Elle le vit.

Cette retenue ne changeait rien à l'attaque. Sans elle, la princesse n'aurait pas eu le temps de reprendre souffle.

Quand il recula enfin, elle se dégagea du lit et posa les pieds au sol. Une distance les séparait. Une vraie. Elle pouvait crier. Les gardes monteraient. Ils trouveraient l'homme dans sa chambre, du sang sur les mains et la fenêtre ouverte. Peut-être le tueraient-ils avant d'entendre la moindre explication.

Elle ne cria pas.

Elle ne s'approcha pas non plus.

Saesar chancela près du mur, la main collée à son épaule. Sa respiration raclait. Sarada essuya le sang au coin de sa bouche.

— Assieds-toi.

Il eut un rire bref, presque absent.

Il la regarda longtemps.

Puis il s'assit.

Elle resta debout. Sa main ne quittait pas sa gorge. L'autre demeurait près de sa bague, prête à frapper encore.

Saesar regarda ses propres doigts, ouverts sur ses genoux. Il venait d'entrer par sa fenêtre, de la plaquer au lit, de lui prendre l'air. Pendant une seconde, il ne vit plus l'homme que Sarada avait sauvé. Il vit seulement quelqu'un qui forçait une porte et appelait cela justice.

***

Plusieurs minutes plus tard, elle lui bandait l'épaule.

L'épaule de son agresseur.

Saesar avait retiré sa tunique. La plaie n'était pas propre, mais la dague avait manqué l'artère. Sarada travailla sans douceur inutile, le corps en retrait, prête à lâcher la bande au moindre geste brusque. Chaque fois qu'il bougeait, elle resserrait le bandage plus fort. Il encaissait en silence.

Le sang avait taché les draps, la manche de Sarada, le bord du tapis. Dehors, la dague devait encore gésir quelque part sur une corniche ou dans les buissons au pied de la tour.

— J'aurais dû appeler, dit-elle. Je peux encore.

— Oui.

— Ne me donne pas la permission.

Ses doigts se replièrent sur le drap.

— Oui.

— Tu aurais dû mourir en montant cette fenêtre.

— Oui.

Elle tira sur le nœud. Il ferma les yeux, les dents serrées.

Sa main remonta vers la gorge de Sarada.

Elle se figea.

Il s'arrêta en la voyant se figer. Ses doigts restèrent suspendus dans l'air, à l'endroit même où il avait serré quelques minutes plus tôt. Puis il les replia contre sa paume.

Il regarda ses mains.

— Je ne sais pas quoi faire de moi.

La phrase sortit trop basse, presque avalée.

Sarada ne répondit pas. Elle rangea la bande restante, puis recula jusqu'au bord du lit. Sa joue commençait à enfler. Une trace rouge marquait sa gorge.

Saesar regarda cette trace.

Sa bouche s'entrouvrit, puis se referma. Ses épaules tombèrent.

— Je sais que je ne pourrai pas remplacer Ymir, dit Sarada à voix basse. Ni Orange.

Elle guettait le moindre tressaillement.

Saesar se raidit.

Il lui reprochait tant. Tash. Ymir attachée à un oiseau façonné par elle. La Pierre de Liam ouverte pendant des semaines sous ses yeux. Le corps volé, le nom imposé, la reine au-dessus de tout. Sarada n'était pas Sindragosa. Elle n'était pas l'Étranger. Mais elle avait vu des souvenirs que personne n'aurait dû atteindre.

— Ne te sers pas d'elles pour rester près de moi.

Sarada ramena les mains contre elle.

— Je ne sais pas faire autrement. Tu es plein d'elles.

Il serra les dents. Il détourna la tête vers la fenêtre ouverte. Le froid entrait toujours. Le rideau déchiré remuait à peine.

Le haut-le-cœur quand il baissait les yeux sur ce corps. La peur de ressembler à l'Étranger chaque fois qu'il utilisait la bague. Sa mère. Sarada. Lui-même, surtout.

Cette même main avait serré la gorge de Sarada. Il avait haï l'Étranger pour avoir préparé un corps à prendre ; lui venait d'utiliser celui-ci comme une arme contre une femme qui ne lui appartenait pas.

Saesar posa celle qui portait la bague sur le drap, paume ouverte.

— Regarde, si tu veux. Mais cette fois, je ne fermerai rien.

Sarada resta immobile.

— Tu es sûr ?

— Non.

Il eut un souffle cassé.

— Fais-le avant que je change d'avis.

Elle posa deux doigts sur la bague.

Cette fois, il ne verrouilla rien.

Le flot passa mal, sans ordre. La chambre de Liam. La carte. La lame. Kvöt, ou l'homme qui avait porté son nom. Ymir au sol dans les pins. Orange dans un petit bois. Sarada elle-même, dans la lumière froide, la bouche en sang. Puis autre chose, plus honteux : l'envie de revenir vers elle.

Sarada retira les doigts. Elle tremblait.

Saesar aussi.

Il s'approcha, puis s'arrêta. Sarada avait ramené une main contre sa gorge. Il attendit, les mains ouvertes, loin d'elle.

— Dis-moi d'arrêter, souffla-t-il.

Sarada soutint son regard. Sa voix trembla, mais elle resta nette.

— Si je te le dis, tu t'arrêtes.

— Oui.

Elle leva la main vers lui. Pas vers sa gorge. Vers son visage.

— Alors ne t'enfuis plus.

Il revint vers elle.

Pas dans le calme. Pas sans fièvre. Les marques sur sa gorge, le sang sur son épaule et la dague perdue dehors restèrent là, dans la chambre ou juste sous la fenêtre.

Au matin, les draps étaient défaits, tirés de travers jusqu'au sol. Un bandage rougi avait glissé près du lit. Sur le tapis, le sang avait séché en petites taches sombres.

Quand Sarada se réveilla, Saesar était encore là. Assis au bord du lit, le dos contre le mur, les yeux ouverts.

Il n'avait pas fui.

💬 Commentaires 3

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scifan • 2 semaines, 3 jours
Toujours aussi magistral. Une structure de plus en plus complexe.
Cette fois c'est Erik (si je ne me trompe pas) qui relate son expérience avec la pierre — pas un cristal —, mais est-ce encore de l'étude ?
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Ayzikin Auteur • 2 semaines, 2 jours
Erik est l'ami de Jordas, le narrateur. Cependant, Jordas est un nom qui est très peu mentionné. Peut-être même qu'au prologue.

On touche peut-être un défaut. Surtout, c'est sûrement la première fois que Jordas parle aussi explicitement de sa Pierre. Il l'avait mentionné de manière plus discrète / implicite dans de précédents chapitres.

Mais concernant ta question, oui elle est légitime :)
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scifan • 2 semaines, 2 jours
Il m'avait semblé que le ton était différent de celui des interventions précédentes de Jordas, c'est pourquoi j'ai supposé que c'était Erik.
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