L'Arène

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 3420 mots

Erik Sice est rentré. Lors de notre dernière rencontre, je l'avais senti irritable. Cette fois, il rayonnait. Sa renommée avait encore grandi, ses excursions auprès des Esclaves avaient dépassé tout ce qu'il espérait, et surtout, il venait de se marier. Quand il me présenta sa nouvelle compagne, les valises encore ouvertes derrière eux, je compris presque aussitôt que je n'avais plus ma place chez lui.

Notre dernier différend n'avait pas trop abîmé notre relation. Ce soulagement dura peu. Erik parlait en gardant la main de son épouse dans la sienne. Ses yeux revenaient sans cesse vers elle. Je ramassai mon sac avant même qu'il cherche les mots pour me congédier avec délicatesse. Pouvais-je lui en vouloir ? Il était heureux. Très occupé à l'être.

À l'heure où j'écris ces lignes, la semaine écoulée depuis mon départ de chez Erik m'a moins épargné. Je dois préserver mes économies pour la publication de cet ouvrage, désormais proche de sa fin, et trouver un nouveau logement s'est révélé plus difficile que prévu. Heureusement, mes représentations m'ont valu quelques rencontres solides. J'oserais même appeler certaines de ces personnes des amis. J'habite à présent dans la première cave où j'ai joué. Le plafond suinte par endroits, les voix de la rue descendent jusque dans mes feuillets, mais le récit continue.

***

La moitié de sa première année à l'Académie avait passé, et Schimer ne se révéla pas l'élément le plus pénible dans la vie de Saesar.

Un nouveau maître d'armes avait rejoint l'institution. Trente ans, peut-être moins. Officiellement, on l'avait détaché de la garnison pour préparer les dernières années aux combats de frontière. Son expérience rendait sa présence utile.

C'était le frère de l'étudiant que l'ancien Saesar avait tué.

Au début, l'homme resta dans les limites acceptables. Il corrigeait Saesar plus fort que les autres. Il le faisait recommencer après la fin de l'exercice. Quand une parade échouait, il attendait une seconde de trop avant d'expliquer, assez pour laisser monter les rires.

Puis il cessa de prendre ces précautions.

— Range-le.

Saesar tenait dans sa paume un disque de bois, lisse, minuscule. La consigne n'avait rien de difficile pour les autres. Une pression intérieure, un geste de l'index, et l'objet disparaissait dans leur bague. Lui avait beau chercher l'ouverture, la matière demeurait dans sa main.

Le maître d'armes se pencha vers lui.

— Encore.

Saesar essaya. Rien.

— Encore.

Rien.

Les élèves derrière lui ne riaient pas tous. Certains baissaient les yeux. D'autres attendaient seulement de savoir s'il fallait rire. Le maître d'armes leur donna la réponse par un sourire bref.

Certains souvenirs se logeaient dans le cristal. La douleur quittait parfois son bras. Les peurs, elles, ne passaient que lorsqu'elles avaient déjà un visage, une voix, un geste. Depuis des mois, les objets restaient dans sa main.

Son style de combat, en revanche, continuait de déranger. On le disait sauvage. Le mot l'agaçait. Il se battait avec une application presque scolaire, répétait au millimètre les positions apprises dans ses deux vies, comptait ses appuis, rectifiait ses angles. Mais ses gestes n'appartenaient pas à cette cité. Ils portaient les bâtons du Velmor, les corrections de Kvöt, les improvisations d'Ishtal. Alors on disait sauvage, faute de meilleur mot.

Les moqueries trouvaient là leur matière. L'ancien Saesar, au moins, aurait su répondre avec sa bague. Il aurait dominé l'arène. Il n'aurait pas rendu un disque de bois à un maître d'armes sous les rires.

Quand Saesar comprit qui était cet homme, son souffle resta court. Si le frère se contentait pour l'instant de le salir devant les autres, que préparait-il pour le jour où les professeurs regarderaient ailleurs ? Était-ce là toute sa vengeance, ou seulement l'échauffement ?

***

La nuit était claire au-dessus du bosquet, ce recoin d'arbres qui touchait presque les murailles de la cité, juste à l'extérieur. Saesar et Sarada étaient allongés dans l'herbe, main dans la main. Ils n'auraient pas dû se trouver là. C'était bien pour cela que la princesse avait choisi cet endroit.

Elle connaissait un passage pour sortir de l'Académie, puis de la cité, sans croiser les portes principales. Elle lui montrait plus qu'un passage pour une nuit libre : une issue.

Sarada le rejoignait plus souvent qu'il ne la cherchait. Elle proposait, insistait, revenait encore. Lui gardait de la distance, puis la laissait réduire.

Cette nuit-là, pourtant, il cessa de reculer.

— Tu sais déjà presque tout de moi. Après ma mort, pendant ton retour, je crois même t'avoir sentie quand tu venais me voir dans ma Pierre.

Sarada tourna la tête vers lui. Un sourire lui passa sur la bouche. Elle ne répondit pas. Elle resta là, ravie de le voir chercher ses mots.

Saesar regarda les branches.

— Toi, tu ne m'as jamais tant parlé de toi. Si. Une fois, de ton père. J'ai dû oublier.

La main de Sarada se retira un peu de la sienne.

Il portait au doigt un cristal capable de conserver un visage, une voix, une nuance de lumière. Pour Sarada, cet oubli signifiait qu'il n'avait pas jugé son récit assez important pour le préserver.

Il referma sa main sur l'herbe.

— Parle-moi de lui.

Sarada mit du temps à répondre. Puis elle s'exécuta.

Sa mère était déjà reine quand les Sauvages l'avaient enlevée, presque deux décennies plus tôt. Son père faisait partie de ceux qui gardaient la prisonnière. Il aurait dû la surveiller, la livrer, peut-être la briser. Au lieu de cela, il s'était pris d'affection pour elle. Et, contre toute attente, elle avait fini par répondre à cet attachement.

Saesar retint plusieurs remarques sur la reine. Toutes auraient gâché la suite.

Le Sauvage libéra Sindragosa et s'enfuit avec elle vers la cité de marbre et de bois. Une fois revenue, la reine ne le cacha pas. Elle le présenta, le protégea, força les portes à s'ouvrir devant lui. Sa parole suffisait souvent à étouffer les soupçons.

Le père vécut donc un temps parmi eux. Il apprit leur langue, leurs armes, leurs usages. La reine lui révéla aussi une partie de leurs pratiques liées aux cristaux noirs, la matière la plus pure extraite du grand fragment de comète, de l'Astre Noir tombé dans leur région des siècles plus tôt.

Lui possédait autre chose : un lien rare avec les animaux. Pas un ordre. Pas une prise. Une écoute. Il sut mêler cet instinct aux cristaux. Au début, il s'en servit pour approcher certaines bêtes, comprendre leurs réactions, leur envoyer des images simples.

— C'est lui qui t'a appris ? demanda Saesar. Pour Tash.

Sarada fit rouler une herbe entre deux doigts.

— Il m'a appris ce qui était possible.

— Et ta mère t'a appris le reste.

La princesse baissa les yeux. Dans l'herbe, leurs doigts ne se touchaient plus.

Le père de Sarada s'était arrêté avant le seuil que sa fille avait franchi bien plus jeune. Jamais il n'avait voulu inquiéter les animaux, les plier, déposer en eux une présence étrangère. L'expérience de Sarada avec Tash n'était donc pas née d'un génie isolé. Elle venait de l'imagination de son père, puis de la perfidie de sa mère.

Quand le Sauvage comprit l'âge véritable de la reine, et la nature exacte de ce qu'elle faisait avec les cristaux, leur union se déchira. Il partit. Il abandonna sa fille comme il avait un jour abandonné les siens. En quittant la cité, il emporta plusieurs cristaux arrachés au palais.

Des années plus tard, on apprit qu'il avait regagné une place parmi les Sauvages. Mieux : il était devenu l'un de leurs seigneurs. Avant sa trahison, il possédait déjà un nom, des victoires, des hommes prêts à l'écouter. Et ce peuple ne formait pas un seul bloc. Entre leurs clans, les rancunes circulaient presque aussi vite que la guerre contre Sindragosa.

Sarada se tut enfin.

Saesar ne savait pas quoi faire de ce récit.

— Il t'a manqué ? demanda-t-il.

Sarada leva les yeux vers les branches.

— Tous les jours où ma mère prononçait son nom.

***

Les mois suivants défilèrent sans offrir de vraie pause. Les examens de fin d'année approchaient. Les couloirs durcissaient autour de Saesar et du nouveau maître d'armes. Les rumeurs allaient plus vite que les professeurs. La dernière alerte vint de Sullyvan : son chef et le frère avaient failli se jeter l'un sur l'autre après un entraînement.

Sarada se mit aussitôt à sa recherche.

Elle traversa les galeries hautes, descendit deux escaliers, interpella les élèves, les serviteurs, un maître de passage. Personne ne répondait assez vite. Saesar n'était ni dans l'arène, ni dans les salles d'armes, ni près des bains.

Bientôt, elle se retrouva devant la chambre de Saesar.

Elle leva la main pour frapper, puis s'immobilisa. Cela faisait une éternité qu'elle n'était pas entrée ici. Ces dernières semaines, ils avaient passé du temps dans sa propre chambre, tout en haut de l'Académie, et elle en gardait un plaisir coupable. Mais chaque fois qu'elle parlait de venir chez lui, Saesar trouvait un prétexte. Il se plaçait devant la porte, l'entraînait ailleurs, changeait de sujet avec une brutalité suspecte.

L'urgence l'emporta.

Elle sortit sa clé, mais la porte était déjà ouverte.

Saesar n'était pas là.

Sarada entra quand même. Un gobelet renversé traînait près du lit. Une tunique avait été jetée sur une chaise. Les draps, eux, étaient tirés avec soin, presque trop. Elle fit deux pas de plus et vit le mur.

Au début, elle ne comprit pas.

Une plaque brune souillait le marbre à hauteur de poitrine. Large, irrégulière, craquelée sur les bords. La couleur variait selon l'épaisseur : brun noir au centre, rouge sombre dans les stries plus fines. Sarada s'approcha, une main devant sa bouche. Elle effleura la surface, puis plaqua les doigts contre la pierre pour vérifier.

Du sang.

Pas frais. Pas d'une nuit.

Des semaines.

Les traces revenaient toutes au même point, entre deux dalles. Au centre, la rainure était marquée plus profondément, juste assez large pour maintenir une bague. Sarada superposa ce qu'elle voyait à un souvenir plus ancien : Saesar, au début de l'année, encore maladroit dans ce corps, frappant le mur avec le cristal coincé contre la pierre.

Il avait continué.

Le mur gardait la trace de ce qu'il cachait sous ses gants.

Sarada recula. Son talon heurta le pied du lit.

Une clameur monta, lointaine d'abord, puis plus nette. Pas un cri isolé. Une foule. Des encouragements, des huées, des ordres étouffés.

Cela venait du centre de l'Académie.

Elle sortit en courant.

Au bout du couloir, le balcon intérieur donnait sur l'espace de terre battue entouré de piliers. En contrebas, les élèves s'étaient massés en rectangle, épaule contre épaule. Les plus jeunes se dressaient sur la pointe des pieds. Les anciens tenaient le premier rang. Au centre, Saesar faisait face au maître d'armes.

Les professeurs arrivaient déjà par deux galeries. Le directeur fendait la foule, le visage fermé. On tentait d'ouvrir un passage. Les élèves reculaient d'un pas, puis se refermaient aussitôt, trop nombreux, trop excités, trop heureux de voir enfin ce conflit quitter les couloirs.

Le maître d'armes avait posé sa ceinture au sol. Pas d'épée. Pas de couteau. Sa bague, elle, brillait toujours à son doigt.

— Il n'y a pas lieu de s'inquiéter, lança-t-il aux professeurs. Une faute grave exige une correction.

Personne ne parut convaincu.

Schimer, au premier rang, souffla quelque chose à l'oreille des autres. Deux élèves rirent. Un troisième proposa très fort aux maîtres de laisser les adultes régler une affaire d'adultes. Le frère ne quitta pas Saesar des yeux.

— Vous n'étiez pas aussi vigilants quand cette crevure a massacré mon frère, m'a-t-on rapporté.

La phrase frappa le rectangle. Plusieurs élèves cessèrent de remuer. Les professeurs hésitèrent, sans reculer. Le directeur entra enfin dans le cercle.

Saesar, lui, ne regardait toujours que son adversaire.

La voix grave du directeur coupa les derniers murmures. Sarada ne distingua pas tous les mots depuis le balcon, mais elle vit l'effet produit sur le frère : sa mâchoire se crispa, son cou rougit. L'autorité ne le calmait pas. Elle l'humiliait.

Puis Saesar leva enfin les yeux.

Son regard atteignit Sarada avec une précision cruelle. Pas de tendresse. Pas d'appel au secours. Un ordre.

Ne t'en mêle pas.

Les doigts de Sarada se serrèrent sur la rambarde.

Quelques jours plus tôt, dans la vraie arène, il l'avait prévenue.

Ils s'entraînaient à trois, lui, Sarada et Sullyvan, après le départ des autres. Saesar avait gardé ses gants malgré la chaleur. Il venait d'encaisser un coup, puis avait demandé une pause d'un geste sec.

— Le frère va finir par provoquer un duel, avait-il dit. Pas aujourd'hui, peut-être. Mais bientôt.

Sullyvan avait baissé son arme.

— Alors on prévient le directeur.

— Tout le monde s'en doute déjà.

Sarada s'était approchée.

— Que veux-tu ?

Saesar avait regardé les gradins vides.

— Qu'on laisse venir.

Elle avait cru avoir mal entendu.

— Tu plaisantes.

— Si je dois devenir ton mari, un jour, il faut que cette cité voie autre chose.

Sullyvan avait pâli, mais il ne l'avait pas interrompu.

— Je fais ça pour nous, avait ajouté Saesar.

Sullyvan avait laissé passer plusieurs secondes. Puis, trop vite, il avait hoché la tête.

Sarada, elle, n'avait rien accepté ce jour-là. Pas vraiment. Elle avait seulement compris que Saesar avançait déjà vers cette scène, avec ou sans elle.

Depuis le balcon, la vision de la chambre lui revint : le mur taché, la rainure, le sang sec.

En bas, deux maîtres tentaient maintenant de saisir Saesar par les épaules. D'autres cherchaient à entraîner le frère vers l'extérieur. Dans le rectangle, les élèves poussaient, criaient, resserraient le cercle. Encore quelques secondes, et cela tournerait à la mêlée.

Sarada inspira.

— STOP !

Le cri fendit la cour.

Toutes les têtes se levèrent vers elle. Au balcon, Sarada se tenait les deux mains crispées sur la rambarde. Sa chemise collait à sa peau. Des mèches échappées de sa coiffure barraient son visage.

— Personne ne franchit ce cercle sans mon ordre.

Le directeur se tourna vers elle, stupéfait.

Sarada poursuivit avant qu'il parle.

— Quiconque transformera ce duel en lynchage, en arrestation, ou en règlement de comptes de couloir répondra devant moi. Et devant la reine Sindragosa.

Les élèves se turent par groupes. Quelques-uns reculèrent. Les maîtres regardèrent le directeur. Le frère, lui, sourit à peine.

Sarada planta ses ongles dans le bois de la rambarde.

— Moi, princesse Sarada, j'use en cet instant de mon sang et de mon rang. Si vous sapez mon autorité maintenant, monsieur le directeur, il n'y aura pas de retour en arrière.

Le directeur resta un instant immobile, puis fit signe aux maîtres de reculer avec lui. En bas, Saesar n'avait plus une arrestation devant lui, mais l'arène qu'il réclamait.

***

Saesar gardait le cou raide, les épaules trop hautes, le souffle court. Sa main descendit vers la bague, puis s'arrêta.

Il n'avait pas la place.

Le rectangle humain prit soudain l'air d'une arène véritable. Ce n'était pas la grande piste attenante à l'Académie, avec ses gradins, ses règles, ses juges et ses signaux. Seulement une cour intérieure, des piliers, des élèves serrés et des adultes réduits au silence par une princesse tremblante.

Les deux hommes s'avancèrent.

Pas d'armes tirées. Pas encore.

Le premier échange fut une humiliation.

Le frère entra dans sa garde avec une facilité presque paresseuse. Son pied s'écrasa contre le buste de Saesar. Le choc le projeta en arrière. Il recula de plusieurs pas, heurta l'épaule d'un étudiant au bord du cercle, puis reprit l'équilibre de justesse.

Le second échange n'eut même pas lieu.

Une main surgit du premier rang. Schimer lui verrouilla le bras gauche en clé, sans chercher à se cacher. La prise tira l'épaule trop loin. Saesar se tordit, les dents serrées. Autour d'eux, des cris montèrent. Le duel venait déjà de se salir.

Sullyvan bondit presque aussitôt sur Schimer. Ses deux bras passèrent autour de son cou et tirèrent en arrière. Schimer lâcha prise dans un juron.

Trop tard.

Une brûlure aiguë transperça le bras gauche de Saesar.

Une flèche venait de s'y planter.

Saesar releva les yeux vers la main tendue du maître d'armes. Aucun arc. Aucun carquois. Seulement sa bague. Il avait vu des archers s'entraîner ainsi. C'était la première fois qu'on le visait de si près.

Le frère baissa lentement la main.

— Tu as de la chance. Je visais ailleurs.

La cour se figea.

Saesar leva les yeux vers le balcon. Sarada avait ouvert la bouche. Cette fois encore, il la coupa d'un regard. Il mentait peut-être. Il perdait peut-être le contrôle. Mais le message passa.

Je tiens encore.

Schimer ne fut bientôt plus qu'un poids au sol, maintenu par Sullyvan et deux étudiants. Le directeur fit un pas. Sarada ne bougea pas. Le frère attendait, bras le long du corps. Une seconde flèche aurait ressemblé à une exécution. Il le savait.

Saesar, lui, chercha la douleur.

Elle occupait tout le bras, remontait vers l'épaule, descendait dans les doigts. Sa bague était presque pleine. Il poussa la douleur vers le cristal, en forçant, en tassant, en écrasant ce qu'il y avait déjà.

La douleur quitta son bras ; son souffle, lui, resta court.

Saesar saisit la flèche. Il la poussa à travers la chair pour la faire ressortir de l'autre côté, puis l'arracha d'un geste sec. Le sang suivit. Quelques élèves détournèrent les yeux.

Son bras gauche pendait presque. Sa main droite tremblait encore. Le frère n'avait plus besoin d'une seconde flèche pour le tuer.

Alors Saesar leva les deux mains vers la foule.

Des gants couvraient ses doigts. Du cuir souple, cher, cousu avec une précision de cour. Un cadeau de Sarada, demandé une semaine plus tôt.

Saesar tira sur le premier gant avec les dents. Le cuir glissa mal. Un bandage vint avec lui, collé par endroits. Il retira l'autre plus lentement. Quand ses mains apparurent dans la lumière, le premier rang recula d'un demi-pas.

Ce n'étaient plus vraiment des mains. Les jointures avaient gonflé. La peau s'était fendue sur les phalanges. Les linges passés entre les doigts étaient brunis, jaunes par endroits, rouges à d'autres. Du sang frais perlait déjà là où le cuir avait rouvert les plaies.

Sarada revit le mur.

Saesar plia les doigts. Les phalanges répondirent à peine.

Puis Ishtal leva la tête.

Il n'avait ni tunique noire, ni masque, ni bâton. Rien de ce qu'il avait porté dans son autre vie. Pourtant, les gestes de son ancien rôle lui revinrent : le salut grotesque, les épaules cassées, la folie offerte au public pour éviter de tomber.

Saesar se mit à danser.

Pas une danse belle. Pas même une danse habile. Il avançait de travers, boitait à moitié, faisait mine de perdre l'équilibre, puis se rattrapait avec une grimace trop large. L'état de son corps suffisait déjà à faire de lui une caricature. Il en fit un spectacle.

Entre deux pas, il appela le frère d'un geste de la main.

Regarde.

Ses doigts bougeaient encore, contre toute logique. Il priait seulement pour que l'homme en face garde assez d'orgueil pour ne pas tirer une seconde fois. Pour l'instant, le frère avança.

Son attaque suivante fendit l'air.

Moins lourde que les premières. Moins nette aussi. Le frère se retenait, non par pitié, mais parce qu'il regardait trop les mains de Saesar. Ishtal esquiva. Vu de dehors, rien d'un exploit. Un déhanchement bizarre, une contorsion maladroite, presque une chute évitée par hasard. Quelques rires étouffés montèrent malgré la tension.

Saesar était plus vulnérable qu'avant. Sa tête s'offrait presque. Le coup suivant aurait pu l'achever. Il n'aurait droit qu'à une tentative.

Le frère avait relâché sa garde, pas assez pour exposer un point vital. Rien d'évident. Rien d'offert. Saesar sauta quand même.

Sa main droite, bague en avant, frappa la cage thoracique de l'homme.

Sarada vit le contact, puis l'air se plier.

Saesar fut projeté en arrière, arraché du sol. Ses bandages se décollèrent par lambeaux et tournèrent autour de lui. En face, le maître d'armes partit droit vers l'un des piliers opposés. Son dos heurta la pierre avec un bruit sourd. Ses jambes restèrent une fraction de seconde en l'air. Puis le pilier le rejeta, et il retomba sur la terre, lourd, les yeux ouverts mais vides.

La cour ne cria pas tout de suite.

Saesar roula sur le flanc. Sa main droite s'ouvrit dans la poussière. La bague avait soudain retrouvé de la place.

Autour de Saesar, l'arène improvisée venait d'offrir une preuve nouvelle : la matière cosmique pouvait recevoir la pensée, les objets, mais aussi la force.

Si Saesar avait pu atteindre l'Étranger, il l'aurait anéanti.

💬 Commentaires 2

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scifan • 2 semaines, 2 jours
Je n'ose même plus commenter, car mes commentaires vont finir par sembler dithyrambiques.
J'aime. ❤️❤️❤️
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Ayzikin Auteur • 2 semaines, 2 jours
Merci, la fin approche.
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