Le Père
Suis-je fou ?
Je pose la question sans détour, parce qu'elle me revient chaque matin, dès que mes doigts touchent les feuillets. Comment prouver le contraire ? Enfant, j'ai heurté très tôt la rationalité du monde. Les adultes possédaient des réponses, des règles, des gestes sûrs. Moi, je m'attachais aux contes, aux légendes, aux récits où une pierre tombée du ciel pouvait changer une vie.
Des décennies plus tard, après mon départ de l'Académie, je suis revenu aux scènes et aux récits. Comptines, fictions, histoires de route, mensonges polis pour faire rire une salle humide. L'étape suivante n'est-elle pas évidente ? Inventer sa propre histoire.
Quelle preuve ai-je, au fond, que la Pierre posée devant moi n'est pas un simple éclat sombre ramassé sur une route ? Si c'est un fragment de comète, elle devrait être presque indestructible. Je n'ai aucune envie de le vérifier au marteau. Si elle peut contenir de la matière, je ne sais pas l'y faire entrer. Si elle peut garder de la force, ou une autre forme d'énergie, je n'ai pas davantage la moindre prise dessus. Quant à l'âme, je n'ose presque pas employer le mot : l'Étranger et Sindragosa ne l'ont jamais traitée comme un usage ordinaire, mais comme un passage forcé. Enfin, permet-elle vraiment d'améliorer ma mémoire ? J'en ai toujours eu une excellente.
Il me reste les autres, Erik Sice par exemple : un vrai mur. Il n'a rien senti. Rien vu. Pas même une hésitation dans son regard, sinon celle d'un homme qui se demande à quel moment son vieil ami a basculé.
Lors de mes dernières représentations, j'ai tenté la même expérience avec quelques spectateurs. Toujours discrètement. Leur main posée trop longtemps sur la Pierre. Une consigne glissée comme un jeu. Puis je retirais l'objet avant que la gêne s'installe. Rien de concluant. Des sourires embarrassés, des épaules qui se haussent, des gens qui me prennent en pitié ou qui reviennent quand même, par curiosité.
Peut-être suis-je le problème, dans le meilleur des cas. Restent les Esclaves.
On pourrait me les opposer comme une preuve. Leur nom, leurs chaînes, leur avance, tout cela traverse mon récit. Tout cela ramène à l'homme qui s'était caché derrière Kvöt. Mais j'ai affirmé leur place dans ces pages après les nouvelles rapportées par Erik. Peut-être mon esprit a-t-il seulement ajusté une histoire inventée.
Hier, en y pensant, mes mains ont tremblé au-dessus des feuillets.
J'ai appris avec un retard humiliant que les Esclaves avaient de nouveau débarqué sur nos terres. Au même endroit. Avec le même navire. Ils apportent plus d'offrandes encore : outils, étoffes, boissons nouvelles. Les journaux de la capitale parlent d'échanges prometteurs, de progrès diplomatiques, d'efforts considérables pour les inclure.
Erik Sice doit y tenir une place importante. Mon ami, entouré de savants, de traducteurs, de notables qui l'écoutent enfin comme il l'a toujours mérité.
Des mois plus tôt, il avait tenté de me réveiller. Il m'avait parlé de fatigue, de paranoïa possible, de rancœur déguisée en intuition. Peut-être aurait-il fallu l'entendre avant tout le reste.
Il me reste un moyen de mettre mon récit à l'épreuve : aller les voir.
Si je pars maintenant, j'arriverai peut-être avant leur départ. Je verrai leurs cartes, leurs outils, leurs emblèmes. Je chercherai dans leurs gestes, dans leur langue ou dans leurs objets le moindre angle impossible à inventer : une preuve, une faille, un détail capable de confirmer mes visions ou de les briser.
Si vous me lisez, c'est que je suis revenu avec assez de certitude pour publier ces pages.
Ou bien que j'ai jugé, dans un dernier accès de désespoir, que le journal d'un fou méritait tout de même d'être imprimé.
***
Quelques jours avaient passé depuis leur départ de la cité de marbre.
Saesar approchait de ses vingt ans, et il chevauchait au cœur de la grande forêt, loin au sud-ouest du Velmor. Les branches basses fouettaient parfois les visages.
— Chef, les montures baissent la tête.
Sullyvan parlait bas ; il jetait un regard aux branches après chaque phrase. Le mot chef lui relevait le coin de la bouche. Saesar s'y était habitué sans s'y sentir légitime. Sullyvan suivait un homme qui n'existait plus tout à fait. Par moments, Sullyvan regardait moins Saesar que le garçon que ce corps avait été avant lui.
Saesar tira sur les rênes.
— On s'arrête.
Schimer, qui fermait le trio, accueillit la décision par un ricanement bref. Son visage rouge de sueur rendait ses cheveux grenat encore plus agressifs. Depuis le départ, il opposait à l'enthousiasme de Sullyvan une mauvaise volonté constante.
— Je ne capte toujours pas pourquoi tu m'as embarqué dans ce traquenard.
Saesar mit un temps à répondre.
— J'aime quand la réponse est dans la question.
Schimer tourna la tête vers lui. Son agacement monta d'un cran. Sullyvan eut l'imprudence de sourire.
— On avait besoin d'un éclaireur, ajouta Saesar.
— Et si je décide de rentrer ?
— Alors tu devras retrouver seul la route.
Schimer regarda la forêt autour d'eux. Les troncs montaient si haut que la lumière n'arrivait plus qu'en bandes vertes, loin au-dessus d'eux. Le sentier avait disparu depuis plusieurs heures, remplacé par une suite de passages choisis, d'entailles dans les fougères, de sols moins traîtres que les autres.
Il cracha dans les feuilles.
— D'ici quelques heures, la nuit tombe. Qu'est-ce qui te dit que je ne vais pas te buter dans ton sommeil ? Toi et ton larbin.
Sullyvan posa la main sur la poignée de son arme. Saesar ne bougea pas.
— Les pratiques de la Reine te sont donc à ce point inconnues ? Je ne suis même pas né dans votre cité, et je sais mieux que toi comment votre justice fonctionne. Sindragosa sera capable de lire dans tes pensées si tu oses lui mentir.
Ce n'était pas tout à fait vrai.
Mais Schimer l'ignorait sans doute.
La menace suffit. Il détourna les yeux, puis descendit de cheval.
— Je vais pisser.
Il s'éloigna entre les troncs, les épaules raides.
Saesar le suivit du regard jusqu'à ce que les feuilles le cachent. Sullyvan attendit encore un moment avant de parler.
— Tu crois vraiment qu'il ne tentera rien ?
— Non.
Sullyvan cligna des yeux.
— Ah.
— Mais il tient à sa peau.
Saesar desserra un peu les doigts autour des rênes. La bague noire, à son index, capta une lueur verte entre deux feuilles.
***
Dans les semaines qui suivirent son duel dans l'arène improvisée de l'Académie, Saesar savoura sa victoire.
Les maîtres qui le corrigeaient trop fort pesaient désormais leurs mots. Les élèves le laissèrent tranquille. La ville, elle, avait reçu la nouvelle avec gourmandise : l'ancien monstre, revenu de la mort, avait découvert sous les yeux de tous que le cristal pouvait garder la force.
On racontait l'affrontement de dix façons différentes. Dans certaines versions, Saesar avait pulvérisé un pilier. Dans d'autres, il avait tué le maître d'armes d'un simple contact. La vérité importait moins que l'effet produit.
Cette fois, jusqu'aux oreilles de la Reine, on ne prononçait plus le nom de Saesar de la même façon.
Plus tard, par l'intermédiaire de la princesse, il fit parvenir une lettre à Sindragosa. Il y exposait un plan : faire du futur gendre de la reine un héros. La proposition officielle tenait en quelques lignes. Plus d'une décennie plus tôt, le père de Sarada avait fui la cité avec plusieurs cristaux arrachés au palais. Saesar partirait vers le sud, retrouverait sa trace, rapporterait ce qu'il pourrait.
La mission réelle était plus dangereuse.
Saesar voulait retrouver des cristaux, mais il voulait surtout atteindre le père de Sarada. Lui parler.
Si le monde lui accordait un miracle de plus, il voulait revenir avec un allié capable de menacer Sindragosa.
La reine mit plusieurs jours à répondre. Chaque refus revenait par une phrase polie, chaque concession par une formule froide. À la fin, elle céda.
Un groupe nombreux aurait ressemblé à une expédition militaire. Un groupe trop faible à une exécution déguisée. Ils s'accordèrent donc sur trois voyageurs. Officiellement, pour la discrétion. En réalité, cet arrangement convenait à tout le monde. Saesar refusait les témoins fidèles à la reine. Sindragosa ne voulait pas sacrifier trop de soldats pour un pari dont elle ne savait pas encore s'il l'amusait ou l'inquiétait. De plus, s'il mourait, elle en serait débarrassée sans en être la coupable directe, et ses liens avec sa fille auraient peut-être résisté.
Sullyvan demanda à partir avant même que Saesar le lui propose.
Schimer fut plus difficile à convaincre. La donne changea quand Saesar demanda à la princesse de s'en charger.
Sarada n'était pas pressée que cette expédition voie le jour.
Sa grossesse ne pouvait plus être réduite à un retard ou à une crainte. La reine le savait. Lui aussi. Sarada aurait voulu partir malgré tout. Saesar ne lui laissa pas l'illusion d'un accord possible. Pour une fois, Sindragosa et lui défendirent la même décision.
Cette entente avec Sindragosa effraya Saesar plus que la forêt.
Le jour du départ, Sarada resta près du passage dissimulé qu'elle seule connaissait aussi bien. Elle posa une main sur son ventre, l'autre sur la manche de Saesar. Il trouva seulement une consigne à lui dire.
— Ouvre le passage chaque soir. Referme-le au matin. Si je reviens, ce sera par là.
Elle hocha la tête.
Il évita de regarder sa main contre son ventre.
À présent, dans la forêt, cette image surgissait par éclats. Saesar la repoussait en surveillant la route, les oiseaux, les traces humides entre les racines. Chaque fois que la pensée revenait, il resserrait les doigts sur les rênes et recomptait les troncs devant lui.
***
Une semaine s'était écoulée depuis leur départ.
Par moments, Saesar avait du mal à croire que cette forêt rejoignait, quelque part au nord, celle qui commençait près de la colline de La Lisière. Enfant, Liam trouvait déjà cette orée immense. Dans le corps de Saesar, avec des épaules plus larges, des jambes plus longues, les arbres lui paraissaient plus vastes encore.
Le climat expliquait une partie de cette différence. La chaleur y épaississait l'air. Des lianes descendaient de certaines branches. Des fleurs lourdes, presque grasses, poussaient dans l'ombre. La faune, elle aussi, appartenait à un autre monde.
Saesar avait passé une partie de son année à l'Académie dans les livres. Survie, plantes, traces, cartes anciennes, récits militaires. Depuis qu'il savait lire, il gardait des ouvrages ouverts dès qu'une heure se libérait, parfois jusqu'à sentir les lignes se brouiller. Certains animaux aperçus entre les troncs ne ressemblaient à rien de connu du Velmor.
— Ces oiseaux… ils nous regardent bizarrement, non ? murmura Sullyvan.
Saesar leva les yeux.
Trois oiseaux blancs étaient alignés sur une branche basse. Pas exactement comme Tash, mais définitivement de la même famille. Plus grands, plus ronds de poitrine, le bec plus court. L'un d'eux inclina la tête de droite à gauche, très lentement.
Sullyvan déglutit.
— C'est bien la première fois que je vois un oiseau me faire non de la tête.
— J'en attendais pas moins de mon futur beau-père.
Tash paraissait moins sorti d'une fable lorsqu'on découvrait ses cousins. Une espèce locale, propre à la région. Avec un peu de concentration, on distinguait parfois autour de leur cou des fils de cuir, de petites plaques, ou des amulettes ornées d'un cristal noir.
Des cristaux semblables à ceux que le père de Sarada avait volés.
Cette découverte aurait dû réjouir Saesar. Elle le mit surtout mal à l'aise. Plusieurs dizaines d'oiseaux les suivaient de branche en branche.
Ils croisèrent d'autres créatures hostiles. La plupart fuyaient avant le contact. Quand elles se montraient trop nombreuses, le trio abandonnait son honneur et changeait de direction. Schimer se rendait utile malgré lui. Il trouvait les sols secs, les détours, les odeurs trop fraîches pour être ignorées. À chaque succès, il faisait mine de n'avoir sauvé personne.
Le cri arriva en fin d'après-midi.
Grave, strident, presque métallique. Les montures se cabrèrent aussitôt. Celle de Schimer heurta un tronc de l'épaule. Celle de Sullyvan recula jusqu'à manquer de renverser son cavalier. Même la jument de Saesar, jusque-là docile, refusa d'avancer.
Schimer tira brutalement sur les rênes.
— Avance, saloperie !
— Laisse-la, dit Saesar.
— On n'a pas fait tout ce chemin pour marcher.
Un second cri, plus proche, traversa la forêt. Les trois chevaux se figèrent, tremblants, les naseaux dilatés.
Saesar descendit de selle.
— On les cache. On les attache loin du passage. On continue à pied.
Sullyvan obéit aussitôt. Schimer resta une seconde de trop sur sa monture, comme si descendre revenait à céder devant elle. Puis il jura et mit pied à terre.
Ils laissèrent les bêtes dans une combe étroite, derrière des fougères hautes. Schimer partit en avant, léger malgré sa mauvaise humeur. Saesar et Sullyvan le suivirent à distance.
Moins d'un kilomètre plus loin, ils virent la Bête.
Un ours.
Le mot paraissait trop petit. L'animal avançait entre les troncs avec une lenteur pesante. Son dos roulait sous une fourrure sombre, striée de boue séchée. Autour de son cou, des éclats noirs brillaient par instants, pris dans un harnais de cuir. Saesar aperçut un fragment d'os poli, une lanière, puis l'animal tourna la tête.
Sullyvan retint son souffle. Schimer, plus loin, fit signe de contourner.
Ils l'écoutèrent.
Pendant plusieurs minutes, la manœuvre sembla possible. Ils passèrent derrière un rideau de pierres couvertes de mousse, descendirent dans un creux, remontèrent par un sentier à peine visible. Le cri ne revint pas. Saesar commença même à espérer qu'ils l'avaient semée.
Sullyvan, par prudence, passa la tête derrière un tronc pour vérifier.
Il se figea.
La Bête n'était plus là.
— Elle a bougé, souffla-t-il.
— Où ? demanda Saesar.
Sullyvan ne répondit pas.
Un fracas éclata au-dessus d'eux.
Schimer surgit sur une corniche, les yeux écarquillés. Il dévala la pente au lieu de descendre proprement, glissa, retrouva son équilibre par miracle, puis fila entre deux troncs sans attendre les autres.
— Schimer !
Il ne se retourna pas.
Saesar n'eut pas le temps de l'insulter. Sullyvan tenta de franchir un creux. Ses jambes trop courtes, la boue ou la panique le trahirent. Il chuta contre une racine, roula sur le côté et se cogna l'épaule contre la pierre.
Saesar descendit aussitôt.
— Debout.
Sullyvan tendit la main. Saesar l'attrapa, puis chercha le passage le plus proche pour remonter. Il n'en trouva qu'un : une faille naturelle entre deux blocs, assez large pour un homme, trop étroite pour permettre un vrai mouvement d'arme.
Là-haut, l'ours les attendait.
Il se tenait à l'entrée du passage.
Saesar resta immobile. Sullyvan aussi. La Bête les regardait, la tête basse, les épaules énormes prises entre deux troncs. Puis, lentement, elle se redressa sur ses pattes arrière.
Elle monta encore.
Encore.
Son ventre couvert de cicatrices apparut. Les cristaux de son harnais pendaient contre sa poitrine. Ce n'était plus seulement un ours. C'était une silhouette trop haute, trop droite, presque humaine par l'obstination du regard.
Saesar sentit sa bague contre sa peau.
Depuis une semaine, dès qu'il ne tenait pas ses rênes, il frappait sa paume de son poing. Des coups secs, répétés, douloureux. Pas assez forts pour se briser les os. Assez pour nourrir le cristal. Un meilleur compromis, jugerait Sarada.
Un coup. Peut-être.
La Bête chargea.
Elle courait davantage sur ses jambes que sur ses pattes, projetée vers eux par un élan absurde. Saesar poussa Sullyvan contre la paroi. Les griffes frappèrent la pierre à l'endroit où sa tête venait de se trouver. Des éclats lui fouettèrent la joue.
Sullyvan tenta de planter sa lame sous l'épaule de l'animal. La pointe entra à peine. La Bête pivota avec une vitesse impossible pour une telle masse. Sa patte heurta Sullyvan de côté.
Le bruit de chair ouverte arriva avant son cri.
Saesar ne vit qu'une ligne rouge sous les côtes, puis le corps de Sullyvan qui retombait contre les racines.
Alors il frappa.
Sa main droite, bague en avant, atteignit la mâchoire de l'ours. La force gardée dans le cristal se libéra en un choc bref, brutal. La tête de la Bête partit de travers. Son épaule heurta le rocher avec un craquement lourd. Le harnais céda. Deux cristaux tombèrent dans la boue.
L'ours ne s'effondra pas.
Il vacilla, puis retomba sur ses quatre pattes. Saesar recula. Sa bague était vide, ou presque. La Bête secoua la tête. Un son sortit de sa gueule, plus proche d'un sanglot que d'un rugissement.
Sullyvan, à terre, chercha sa lame.
— Ne bouge pas !
L'ours revint.
Saesar ramassa l'arme tombée de Sullyvan, une lame courte, ridicule dans sa main. Il n'eut pas le temps de se placer. La Bête le percuta au torse. L'air quitta ses poumons. Il roula dans la boue, sentit une griffe lui déchirer la manche, puis planta la lame où il put : sous le harnais brisé, dans la masse chaude du cou.
La Bête hurla.
Cette fois, le son se répercuta dans toute la forêt.
Saesar tint la lame à deux mains. L'ours se débattit, l'emporta presque avec lui, l'écrasa contre un tronc, puis s'affaissa enfin, par saccades. Les cristaux restés au harnais continuaient de luire entre les poils collés de sang.
Quand tout cessa de bouger, Saesar resta au sol, le souffle arraché.
Sullyvan gémissait plus loin.
Schimer avait disparu.
***
Après le combat, Saesar travailla comme un homme qui craignait de réfléchir s'il s'arrêtait.
La plaie de Sullyvan était profonde, ouverte sous les côtes. Saesar s'efforça d'appliquer ce qu'il avait lu : comprimer, nettoyer autant que possible, maintenir les chairs, éviter que le blessé perde chaleur et conscience. Sullyvan, pâle à en devenir gris, donnait lui-même des indications d'une lucidité absurde.
— Pas trop serré… sinon je respire moins bien.
— Tais-toi.
— Chef…
— Tais-toi mieux.
Saesar arracha une bande dans sa propre tunique. Ses mains tremblaient. Les oiseaux blancs, au-dessus, avaient cessé de bouger. Ils les regardaient depuis les branches, nombreux maintenant.
La Bête morte gisait à quelques mètres. La tête tournée vers eux. Les cristaux délogés reposaient dans la boue, noirs malgré le sang.
À quelle distance un tel cri avait-il porté ? Combien de Sauvages l'avaient entendu ? Ils avaient eu de la chance, jusque-là, de ne croiser personne. Ou bien personne ne s'était encore montré.
Ils se trouvaient en territoire ennemi depuis un moment.
— Schimer ? demanda Sullyvan.
Saesar leva les yeux vers l'endroit où le garçon avait fui.
Rien. Pas un appel. Pas un mouvement.
— On s'occupera de lui quand tu tiendras debout.
Saesar passa le bras de Sullyvan autour de ses épaules et le souleva. Le blessé étouffa un cri contre son col. Ils firent quelques mètres. Puis quelques autres. Chaque pas rendait la respiration du blessé plus courte. Chaque arrêt lui laissait le temps d'entendre les oiseaux.
Un sifflement bref fendit l'air.
Saesar porta la main à son cou.
Une aiguille y était plantée.
Il voulut arracher l'aiguille, mais ses doigts perdirent leur force avant d'atteindre la peau. Sullyvan glissa contre lui. Les troncs basculèrent. Le sol monta trop vite.
Puis plus rien.
***
Saesar reprit conscience dans une hutte dressée sur pilotis. Le sol de bois craquait à chaque pas autour de lui. Il avait les poignets liés, les chevilles aussi. Sa bague était toujours à son doigt, mais le cristal avait été enveloppé d'un cuir épais. Une lanière maintenait son poing fermé, empêchant tout contact net.
Sullyvan n'était pas là.
Saesar tira sur ses liens avant même de relever la tête. Deux lames descendirent aussitôt vers sa gorge.
Il s'immobilisa.
La hutte était large, ouverte sur plusieurs côtés. Au-dehors, la forêt montait jusqu'aux planches, pleine d'oiseaux blancs beaucoup plus grands que Tash. Certains atteignaient presque la taille d'un buste humain. Leurs yeux noirs suivaient chaque mouvement.
En face de lui, plusieurs Sauvages l'observaient.
Leur langue mordait les mots autrement que celle de la cité, mais Saesar comprenait. Un cadeau de Sindragosa, ou un reste de l'ancien Saesar.
L'homme assis au centre n'avait pas besoin qu'on nomme son rang. Les autres lui laissaient de la place sans y penser. Saesar chercha sur son visage ce que Sarada lui avait décrit : la forme du regard, le port du menton, cette manière de rester immobile sans paraître faible.
Le père de Sarada.
Il était plus vieux qu'il ne l'avait imaginé. Plus fatigué aussi. Mais personne ne parlait avant lui.
Saesar ouvrit la bouche.
— Je viens de la cité. Envoyé par la Reine.
Les lames se rapprochèrent d'un doigt.
— Je ne viens pas pour elle.
Un homme énorme entra avant que le chef réponde.
Il dut se baisser pour franchir l'ouverture. Ses épaules touchèrent presque les montants. Dans une main, il tenait la tête tranchée de la Bête. Dans l'autre, plusieurs cristaux noirs, poisseux de sang. Saesar reconnut ceux du harnais.
L'homme les jeta aux pieds du chef.
— Ces chiens ont crevé Barri !
Sa voix faillit se briser sur le nom. Il serra la mâchoire aussitôt. Il ne regardait pas la tête comme on regarde une arme perdue, ni même un animal. Il la regardait comme un visage.
Saesar sentit une nausée lui remonter.
— Vous êtes pire qu'elle, dit-il.
Le grand homme se tourna vers lui.
Deux Sauvages le retinrent par les bras avant qu'il avance. Le chef, lui, leva seulement la main.
— Pire que qui ? demanda-t-il.
— Sindragosa.
Au nom de Sindragosa, plusieurs mains se crispèrent sur les armes.
Saesar tira sur ses liens pour se redresser davantage.
— Elle prend des vies. Elle les déplace. Elle fouille les âmes, les enferme dans ses cristaux, puis appelle cela gouverner. Et vous, vous mettez vos morts dans des bêtes.
Le colosse eut un mouvement brusque. Cette fois encore, on l'arrêta. Le chef ne quittait pas Saesar des yeux.
— Nous ne touchons pas aux vivants.
Le chef baissa les yeux vers les cristaux, puis vers la tête de la Bête.
— Barri avait déjà quitté son corps. Nous lui avons donné une guerre à finir.
— Et l'ours ?
Personne ne répondit tout de suite.
Saesar rit sans joie. Le son lui râpa la gorge.
Les lames descendirent un peu plus. Le bois craqua sous les pas du colosse.
— Laissez-le parler, dit le chef.
L'ordre suffit à retenir les autres, mais pas à les calmer.
Les voix restèrent basses, hargneuses. Saesar demanda où était Sullyvan. On lui répondit que le petit soldat respirait encore, parce que le chef l'avait ordonné. Il demanda Schimer. Un rire bref passa parmi les hommes du fond.
— Le troisième court mal, dit l'un d'eux. On le trouvera.
Saesar ne répondit pas. Il avait depuis longtemps mesuré chez Schimer l'utilité d'un otage que personne n'aimerait assez pour réclamer trop vite.
Il revint au chef.
— Vous savez qui je suis ?
— Un envoyé de Sindragosa.
— Un prisonnier de Sindragosa.
Le chef ne bougea pas.
Saesar parla malgré les lames, malgré ses poignets liés, malgré la tête de Barri déposée non loin de lui. Il raconta assez pour troubler, pas assez pour s'exposer entièrement : la Pierre rapportée de La Lisière, son âme transférée dans le corps de Saesar, le nom imposé…
Il parla de Sarada.
À ce nom, le visage du chef changea si peu que presque personne ne dut le voir. Saesar, lui, le vit.
— Elle porte mon enfant.
Cette fois, la hutte ne resta pas calme. Les voix montèrent. Le colosse s'avança de deux pas avant que le chef tourne la tête vers lui. Le simple regard suffit à le clouer sur place.
— Continue, dit le père de Sarada.
Saesar comprit qu'il avait gagné une minute de vie.
Il s'en servit mal.
— Je peux vous aider à renverser la reine.
Personne ne répondit.
Les doigts se resserrèrent sur les poignées.
Le colosse eut un sourire dur.
— Il veut rentrer vivant.
— Oui, répondit Saesar.
Le chef leva les yeux vers lui.
— Au moins, tu ne mens pas là-dessus.
— Je veux rentrer vivant, reprit Saesar. Et je veux que Sindragosa perde son trône.
— Par générosité ?
— Par haine.
Le mot eut plus d'effet que toutes ses précautions. Le chef l'entendit. Il ne l'approuva pas. Il l'entendit seulement.
Saesar inspira lentement.
— Vous n'allez tout de même pas tuer l'homme dont votre fille porte l'enfant.
À cette phrase, les hommes autour de lui bougèrent tous à la fois.
Des hommes jurèrent. Le colosse tenta de se dégager. Un autre cracha près du visage de Saesar. Les lames touchèrent enfin sa peau. Une goutte chaude coula le long de son cou.
Le chef ne donna pas l'ordre.
Les épaules de Saesar se raidirent. Il tira malgré lui sur ses liens ; la goutte de sang continuait de descendre le long de son cou. La proposition l'avait mené trop loin. Il voyait, dans les yeux autour de lui, la facilité avec laquelle on pouvait le tuer ici.
Le chef restait immobile, pas convaincu, pas fermé.
— Je peux vous montrer, dit Saesar.
Le chef plissa les yeux.
— Quoi ?
— La vérité.
Il leva très légèrement sa main entravée. Les gardes tendirent aussitôt les bras. Le cuir masquait toujours le cristal de sa bague.
— Vos hommes peuvent me tenir, ajouta Saesar. Lames sur ma gorge. Mains bloquées. Au moindre faux geste, ils m'ouvrent. Je veux seulement un contact.
— Pour m'empoisonner par ton cristal ? demanda le chef.
Le père de Sarada regarda la bague. Longtemps.
— Sindragosa m'a appris assez de choses pour que je ne sous-estime jamais un cristal.
— Alors ne le sous-estimez pas. Encadrez-moi. Bloquez mon bras. Faites poser la lame ici.
Saesar inclina le menton, offrant la gorge.
— Si je mens, je meurs plus vite que si je continue à parler.
Le colosse grondait encore. Les autres attendaient. Les oiseaux, dehors, avaient cessé de remuer.
Enfin, le chef se leva.
Saesar le vit approcher entre les lames. Deux hommes le forcèrent à se mettre à genoux. Un troisième lui saisit le poignet. Sur un signe du chef, il défit seulement le cuir autour du cristal. La pointe d'un couteau vint se placer sous l'oreille de Saesar.
Le père de Sarada s'arrêta à portée de bague.
— Je vais m'ouvrir à toi, dit-il. Mais fais très attention. Mes hommes et moi n'hésiterons pas.
💬 Commentaires 2
Apparemment, ce n'est pas ce qui justifie son acceptation du contact, sauf s'il cache bien son jeu.