La Chaîne

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 2786 mots

Je suis arrivé à temps. Des festivités ont lieu entre les Esclaves et notre peuple. Je n'avais d'abord trouvé aucune preuve capable d'appuyer mon histoire, en dehors de leurs progrès techniques. Ma première idée a été d'analyser leur langage lorsqu'ils se parlaient entre eux.

Très vite, j'ai constaté que je connaissais trop peu la langue de l'Étranger. Peut-être Liam l'avait-il comprise, ou cru la comprendre, durant leur duel onirique. Mais il ne s'agirait alors que de souvenirs de souvenirs, trop altérés pour en tirer une certitude.

Malgré mes inquiétudes au sujet des Esclaves, j'ai essayé de savourer le moment. On s'en rappellera, je crois, dans les décennies à venir : une rencontre pareille entre deux peuples que tant de choses opposent.

Hier soir, adossé à une table sur une terrasse, je terminais ce chapitre lorsque le festival improvisé de la journée s'est achevé sur une partie de cartes.

On avait fait s'opposer leur ambassadeur au maire de la ville. Piqué par la curiosité, j'ai bousculé la foule pour observer la partie. Erik Sice, m'ayant reconnu, m'a permis de rejoindre les privilégiés. L'ambassadeur expliquait les règles. C'était leur jeu de cartes.

Malgré le périmètre de sécurité établi autour d'eux, mes jambes ont avancé avant que je décide quoi que ce soit. J'ai ignoré les réactions du public, redressé le menton, fait semblant d'avoir ma place.

Je crois qu'Erik a tenté de m'attraper. Trop tard. Déjà penché au-dessus de la table, je les ai vues. Mes mains se sont mises à trembler. Même souplesse sèche. Même matière pâle. Même bord capable d'ouvrir la peau. Les figures correspondaient à celles que j'avais observées dans la Pierre ; on aurait dit la même édition, resurgie après des siècles.

À cet instant, je sus une chose : jamais je n'aurais pu inventer cela.

***

Chaque soir depuis bientôt un mois, la princesse ouvrait le passage qu'elle connaissait si bien. Elle le laissait ouvert toute la nuit, dans l'espoir de voir revenir Saesar et de retrouver son père. Au matin, elle le refermait.

Un mois, c'était trop. Dans le meilleur des cas, Saesar avait simplement mis plus de temps que prévu. Dans le pire, il était mort.

Les premiers jours, Sarada avait attendu avec une main posée sur son ventre. Puis il y avait eu le sang, les draps changés en silence, les servantes qui n'osaient plus la regarder. Depuis, sa main s'arrêtait parfois au même endroit, par habitude, avant de retomber contre sa robe.

La nouvelle n'avait pas dépassé la chambre, les servantes et sa mère. Sindragosa était venue une seule fois. Elle était restée debout près du lit, les doigts posés sur le pommeau de sa canne, le visage trop calme. Elle avait prononcé quelques mots de guérisseuse, rien de plus. Sarada ne se souvenait plus lesquels.

Ce matin-là, à l'aube, elle suivait encore le trajet vers le passage lorsqu'elle aperçut des silhouettes dans une ruelle voisine. L'une d'elles, tapie dans l'ombre, l'invitait à approcher.

En tant que princesse, ce n'était pas la première scène suspecte qu'on lui offrait. Elle aurait dû appeler la garde. Elle aurait dû reculer, fermer le passage, vérifier les toits.

Au lieu de cela, elle avança de quelques pas.

Peut-être s'agissait-il de Sauvages, introduits pendant la nuit par l'issue qu'elle s'apprêtait à refermer. On la prendrait en otage. Ou on la tuerait. La pensée ne la fit pas s'arrêter.

— Sarada !

La voix avait chuchoté son prénom trop fort.

Elle la reconnut.

La princesse s'enfonça dans l'ombre. Peu à peu, les capuches tombèrent. La première révéla Sullyvan. Il tenait debout par orgueil plus que par force, mais il trouva quand même un sourire.

La seconde silhouette s'avança : Saesar.

Elle le reconnut surtout à la manière dont il l'enlaça. Son visage n'eut pas le temps d'exister : il disparut contre elle, dans son cou, contre ses cheveux. Sarada ferma les yeux. Ses doigts s'accrochèrent à sa tunique, puis s'y crispèrent plus fort.

Une troisième ombre, plus haute, restait en retrait.

Saesar voulut la retenir. Trop tard. Sarada se dégagea et fit un pas vers l'homme camouflé. De près, il n'y avait plus de doute. Sauvage. Massif. Fatigué. Son père.

Elle lui tomba contre la poitrine. Puis elle le frappa des deux poings, sans force. Le seigneur ne bougea pas. Ses bras se refermèrent autour d'elle avec retard, presque maladroits.

Sarada tenta de parler. Le premier son s'étrangla. Elle chercha Saesar du regard, puis son père.

— L'enfant, dit-elle enfin.

Sa main descendit vers son ventre, puis resta là, ouverte sur le tissu.

Le visage de son père se vida.

Saesar baissa les yeux au même endroit. Sa main eut un départ vers elle, s'arrêta, puis retomba. La ruelle demeura muette. Au loin, la cité se réveillait déjà.

— Je suis désolée, souffla Sarada.

Le mot lui fit honte dès qu'il sortit. Désolée de quoi ? D'avoir saigné ? D'avoir survécu ? D'être là, vide, devant eux ?

Saesar ne dit rien. Il l'attira seulement contre lui, une main dans son dos. L'autre resta fermée le long de sa cuisse. Ses doigts s'ouvrirent une fois, comme s'ils cherchaient encore un poids qui n'existait plus.

Puis seulement, son regard remonta par-dessus l'épaule de Sarada, vers les toits, vers la tour, vers ce qui venait après.

Elle le vit.

Ce regard vers la tour lui fit plus mal qu'elle ne l'aurait cru.

Elle eut presque envie de le repousser. Elle resta contre lui, parce qu'il était revenu, parce que son père était là, parce que tout pouvait encore se perdre avant midi.

Schimer fut mentionné plus tard, quand ils eurent assez respiré pour poser les questions nécessaires. Le clan l'avait débusqué dans la forêt. Saesar avait préféré le laisser entre leurs mains. Aucun élément incontrôlable ne devait saboter la suite.

Le Conseil du seigneur s'était opposé à son départ avec une intensité suspecte. Garder Schimer avait calmé certains hommes. L'otage restait surtout symbolique, mais le symbole avait suffi.

***

Ils auraient voulu parler pendant des heures. Le seigneur leva le poing, bras tendu.

Ceux qui l'entouraient suivirent son regard vers les toits. Sur une corniche, juste au-dessus de la ruelle, un petit oiseau blanc les observait depuis un moment. Une amulette discrète pendait à son cou. À peine le poing levé, l'oiseau prit son envol.

Sarada referma le passage comme prévu. Elle était complice du plan de Saesar, mais elle refusait de livrer sa cité par une issue secrète. Si les Sauvages attaquaient, ils attaqueraient de l'extérieur, contre les murailles, sous les yeux de tous. Au mieux, ils devaient faire diversion.

Les heures passèrent.

On camoufla le visage de son père et on lui donna l'allure d'un prisonnier de guerre. Les cris montèrent bientôt depuis les portes de la cité. Les Sauvages attaquaient.

Cette fois, plusieurs clans avançaient ensemble. Même ainsi, la cité avait peu de chances de tomber. Ses hauts murs de marbre tenaient depuis presque un siècle. Jamais ils n'avaient cédé. Mais une offensive assez vaste obligerait la garnison à quitter les tours intérieures, les cours hautes, les escaliers menant au palais.

Le quatuor atteignit bientôt la grande tour de la cité.

La dernière fois que Saesar avait mis les pieds ici, il était prisonnier. Depuis son départ en mission, un mois plus tôt, son visage avait changé de valeur. Il n'était plus seulement le meurtrier revenu de la mort. Il était l'envoyé de la reine, le futur mari de la princesse, le garçon qu'on racontait dans les arènes.

Cette notoriété devait ouvrir des portes.

Elle en ferma presque une.

Le garde le plus sûr de lui se planta devant l'entrée, jambes écartées.

— Saesar… On te croyait mort. C'est qui, lui ?

Saesar serra les dents. Il avait espéré moins de résistance. L'optimisme l'avait porté jusque-là ; un jour, il finirait par le mener à sa perte. À sa nouvelle perte.

— Et moi, je pensais qu'on respectait encore la hiérarchie. Ouvre. Nous transportons un Sauvage. Il est peut-être la clé de cette attaque.

Il s'avança.

Pendant une seconde, cela suffit.

Puis les autres gardes se rapprochèrent. Celui qui bloquait l'entrée leva la main.

— Sindragosa a été claire. Si tu mettais autant de temps à revenir, c'est que tu étais mort. Et si tu réapparaissais après un tel délai, c'est que tu nous avais trahis.

Sarada intervint. Sa voix sortit moins ferme qu'elle l'aurait voulu.

— Je suis la princesse Sarada. Saesar, envoyé de la reine, est mon futur mari. Par mon autorité, je vous ordonne de le laisser entrer.

Les gardes hésitèrent.

Un homme, près du battant, se pencha vers celui qui tenait tête.

— S'il est déjà dans la cité, c'est qu'une porte l'a laissé passer. Ou quelqu'un placé plus haut que nous. Ce n'est plus notre faute.

Le garde lui adressa, sans un mot, la plus vulgaire des insultes. Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Au loin, un choc sourd monta depuis les murailles.

Le garde céda.

Les portes s'ouvrirent. Saesar, Sarada, Sullyvan et le faux prisonnier pénétrèrent dans la tour.

***

En gravissant l'escalier en colimaçon, Saesar ne put s'empêcher d'interroger l'homme sous la cagoule.

— Tu en seras capable ? Tu l'aimes toujours, non ?

— On verra, répondit le seigneur.

Sa voix étouffée ne livrait rien.

Arrivée devant les portes du palais, Sarada s'arrêta.

Sa main se posa sur le bois. Elle n'appuya pas.

— Je ne veux pas assister à ça.

Saesar se retourna.

— Sarada.

— Peu importe comment ça se termine. Je n'ai pas la force d'affronter son regard. Pas maintenant.

Elle déglutit, puis regarda l'escalier derrière eux.

— Je vous ferai gagner du temps si des gardes remontent.

Saesar resta une seconde face à elle. Il aurait pu discuter, forcer, promettre. À la place, il hocha la tête.

Puis les trois hommes entrèrent.

La salle du trône avait été vidée. Il n'y avait personne, sauf la reine, affaissée sur son siège, et un grand homme placé devant elle.

Le serviteur portait une armure d'acier trempé. Saesar connaissait la rareté de ce métal dans cette cité, dans cette région rongée par la guerre. En voir autant sur un seul homme était déjà un mauvais signe. Pire encore : on l'avait noirci pour imiter la nuance des cristaux.

L'armure avait été taillée pour une silhouette immense. Saesar n'avait jamais vu une telle carrure. Si. Une fois. Dans les geôles de la cité. Quand l'homme se retourna, le doute disparut.

C'était lui, celui qui, dans une autre vie, aurait pu devenir son meilleur ami.

La reine parla la première.

— Saesar. Je te pensais mort, franchement. Jusqu'à ce qu'on nous attaque. La coïncidence avait tout de même quelque chose d'élégant.

Elle regarda les armes des visiteurs.

— Je ne vois pas de sang sur ta hallebarde. Si tu n'as tué aucun de mes gardes pour monter jusqu'ici, alors c'est moi qui les ferai tuer.

Saesar défit les liens du prétendu prisonnier. L'homme retira sa cagoule. Son visage reçut la lumière du palais sans ciller.

Saesar s'apprêtait à parler.

— Rendez-moi l…

La voix rauque du seigneur coupa la sienne.

— Sindragosa. Quitte ce pouvoir. Donne-le à ta fille. Et tout se passera bien. Nous parlerons, si tu veux. Je…

Sa gorge travailla.

— Je m'excuse de vous avoir abandonnées.

Saesar sentit aussitôt le temps filer. La reine aussi.

Elle leva deux doigts.

Le serviteur avança.

Sur la route, le seigneur avait parlé de cet homme à Saesar. Un général de Sindragosa. Pendant la plus grande partie de sa vie, il avait cherché à contenir la guerre entre les deux empires, parfois même les conflits entre clans Sauvages. Aux yeux du père de Sarada, personne n'avait eu sa force : pas celle des bras, mais celle de tenir tête quand il aurait suffi d'obéir.

Ennemis sur les cartes, les deux hommes avaient fini par s'estimer. Puis le général avait pris de plus en plus de risques. Son rang, d'abord. Sa vie, peut-être. Un jour, les messages avaient cessé.

Le seigneur avait compris depuis longtemps ce que Sindragosa avait fait taire.

À présent, ce silence marchait devant elle, enfermé dans une armure noire.

Le visage du père de Sarada se défit.

Saesar attrapa son avant-bras avant qu'il se jette sur le colosse.

— On s'occupe de lui. Toi seul peux atteindre la reine. Ne te perds pas.

Les mots eurent l'effet voulu. Le seigneur contourna le serviteur et fonça vers Sindragosa.

Le colosse, lui, continua d'avancer vers Saesar.

Sullyvan se plaça à gauche de son chef. Sa blessure le tirait encore, mais il tenait son arme. Ils avaient appris à se couvrir l'un l'autre à l'Académie. Ensemble, ils avaient vaincu la Bête. Saesar inspira lentement, cala ses appuis.

Alors le combat commença.

Un seul échange suffit à le désaxer.

Il n'avait pas sous-estimé la force du colosse. Pas vraiment. Le problème venait des gestes. La cadence de la hallebarde, le placement du pied, le retard volontaire avant la frappe : il connaissait tout cela. Chez lui. Chez Kvöt.

Saesar avait eu raison d'être méfiant : la reine avait menti.

Des gestes de l'Étranger subsistaient, diffus, infiltrés, assez vivants pour guider un bras.

Saesar serra la hampe de sa hallebarde jusqu'à se blanchir les phalanges.

— L'Esclave !

Le mot lui arracha la gorge.

Le serviteur ne réagit pas.

Il avançait avec une précision sans regard. Ce n'était plus l'homme de la geôle, celui qui avait bu dans l'ombre et compris trop vite que Saesar n'était pas Saesar. Ce n'était pas non plus l'Étranger. La reine avait cousu des restes ensemble et les avait placés dans une armure.

Saesar attaqua.

Il abandonna presque aussitôt la couverture de Sullyvan. Ses coups cherchaient les failles des techniques de son ancien mentor. Il connaissait les réponses. Dans ses rêves les plus lucides, il l'avait déjà vaincu plus d'une fois.

Ici, le corps d'en face avait connu la guerre, l'effort, les années. L'armure arrêtait les coups. La hallebarde adverse revenait avec une lourdeur démesurée. Chaque parade faisait vibrer les os de Saesar.

Sullyvan trouvait des ouvertures. Une pointe sous le bras. Un choc derrière le genou. Une lame glissée contre une attache. Mais rien ne tenait longtemps.

Puis le serviteur changea de rythme.

Ses gestes ne venaient plus de Kvöt. Une part du général survivait encore là-dedans. Cette part-là, elle aussi, servait la reine.

Le serviteur ôta l'un de ses gants d'acier.

Une bague énorme apparut à son doigt. Le cristal noir y luisait à peine. Peu à peu, une chaîne se distordit et surgit de l'artefact, maillon après maillon, comme un métal tiré depuis un puits trop étroit. Le colosse laissa sortir assez de longueur pour en saisir l'extrémité.

Le seigneur avait dit à Saesar que le général n'avait jamais voulu porter de cristal de la reine. Il jugeait cela contre nature.

Maintenant, il portait ce qu'il avait toujours refusé.

La chaîne frappa le sol.

Saesar n'eut pas le temps de reculer. La chaîne fendit l'air, lui prit le bras, puis la cheville. Les anneaux se tendirent d'un coup. Il bascula et s'écrasa contre les dalles. Le choc lui vida les poumons.

Le serviteur tira encore, le visage contracté par l'effort.

— C'est toi… esclave, articula-t-il.

***

De l'autre côté des portes, Sarada avait tenu plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru.

Elle entendait les coups, les pas lourds, les cris étouffés. Par moments, la voix de sa mère lui parvenait, trop nette au milieu du tumulte. Chaque fois, ses doigts se crispaient sur la poignée.

Finalement, elle céda.

Elle écarta à peine les battants et regarda par la fente.

Ce qu'elle vit la força à retenir son souffle.

Son père avait réussi à atteindre Sindragosa. Au fond du palais, il se tenait devant elle, les épaules basses, une main tendue vers le bras de la reine. Pas pour la tuer. Pas encore. Il voulait la retenir, l'arracher au trône, lui retirer la possibilité de donner un nouvel ordre.

Au dernier moment, il s'arrêta.

Sa main resta à quelques doigts de la peau de Sindragosa. Ses tendons saillirent. Son bras trembla. Il força encore, sans avancer d'un pouce.

Sarada expira sans bruit.

Sa mère, elle, n'avait pas bougé. Son menton demeurait levé. Ses doigts reposaient sur l'accoudoir. Sarada crut même voir, une seconde, un sourire lui tirer la bouche.

Saesar n'était pas le seul à porter un verrou. Sindragosa avait eu des années auprès du seigneur Sauvage. Des années, des cristaux, des nuits où il avait dormi dans la même cité qu'elle.

L'Étranger avait lui aussi enfoncé un ordre dans le crâne de La Brute : protéger Liam, coûte que coûte.

Le père de Sarada venait de se heurter au même mur.

La princesse s'apprêta à ouvrir les portes.

Au même moment, des pas montèrent dans l'escalier derrière elle.

Des renforts arrivaient.

💬 Commentaires 2

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scifan • 2 semaines, 1 jour
Les choses se compliquent pour Saesar, Sarada et son père, Sindragosa s'était préparée à cette attaque.
Des renforts arrivent, oui, mais à quel camp appartiennent-ils ?
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Ayzikin Auteur • 2 semaines
Oui Sindragosa avait pris certaines précautions. Assez ?
Merci pour ton retour. La fin est proche.
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