Le Revenant

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 3221 mots

Je n'avais pas trop mal joué mon coup.

L'homme au fragment noir et moi avions quitté les quais par les ruelles basses. La taverne où je l'entraînai se trouvait assez loin de l'étal incendié pour décourager les miliciens, du moins je l'espérais. Il sentait l'alcool et la suie froide. Une fois assis, il ne chercha pas à repartir. C'était déjà un service immense.

Je posai ma Pierre sur la table et gardai une main dessus.

Il la regarda sans comprendre, les paupières lourdes. Je montrai ma main, puis la sienne. Il ne bougea pas. Alors je pris ses doigts un à un, avec toute la douceur dont j'étais encore capable, et les guidai jusqu'à la surface noire.

Le choc le traversa presque aussitôt.

Ses yeux se fixèrent sur la Pierre. Pour la première fois depuis notre fuite, l'ivresse ne suffit plus à brouiller son visage. Je lui avais ouvert Liam, la chambre, l'homme qui avait porté le nom de Kvöt, les chaînes, Saesar, Sindragosa, la Pierre de l'Étranger. Pas tout, et pas dans l'ordre. Mais assez.

Encore aujourd'hui, je lui suis reconnaissant d'avoir gardé sa main contre la mienne.

***

On me fit pivoter brutalement par l'épaule.

— Quoi !?

Le tavernier tenait une bougie à hauteur de visage. La flamme tremblait avec sa colère.

— Vous avez passé la soirée à gêner ma clientèle, quand vous ne lui faisiez pas peur. Vous n'avez rien commandé. Il fait nuit noire, et je vais me coucher. Je ne tiens pas un dortoir.

La lumière accrocha les larmes sur les joues de l'Esclave. Il ne sanglotait pas. Ses yeux restaient ouverts, fixes, trop clairs dans son visage étranger. Ses mains se raidirent sur la table.

Le tavernier nous poussa dehors.

Nous fîmes quelques pas dans la nuit. Les fêtes continuaient au loin, assourdies par les ruelles. Soudain, l'Esclave me saisit le poignet. Il tira sans ménagement, puis se mit en marche.

Cette fois, c'était à moi de suivre.

Nous marchâmes longtemps. Trop longtemps pour mes jambes d'homme vieux et mal nourri. La ville s'éteignit derrière nous. Les pavés cédèrent la place à un chemin dur, puis à de l'herbe battue par le vent. Enfin, nous atteignîmes les falaises.

L'Esclave s'allongea dans l'herbe mouillée. De nouvelles larmes coulaient sur ses tempes, jusque dans ses cheveux. Il leva un bras et pointa l'horizon.

Au début, je ne vis que la mer noire, puis une masse s'en détacha : un navire.

L'autre avait déjà accosté. Celui-ci venait après, plus loin, plus vaste, presque sans lumière. Sa silhouette mangeait une part du ciel. Aucun fanal de fête, aucune annonce sur les quais, aucun cri de bienvenue. Il avançait de nuit.

Je sentis le froid me prendre sous les vêtements.

Toute la ville avait bu pendant les festivités. Nos alcools suffisaient d'ordinaire à ruiner une soirée entière ; les dernières offrandes des Esclaves en avaient ajouté des caisses. Sur les quais, on chantait encore. Les gardes eux-mêmes avaient le rire facile, depuis deux jours.

L'Esclave hocha lentement la tête.

Le navire avançait toujours. Aucun cri d'alarme ne montait des quais.

***

Alors qu'il faisait toujours nuit, je frappai à la porte d'Erik Sice.

Je frappai d'abord comme un ami. Puis comme un fou.

Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de moi. Erik apparut en chemise, les cheveux défaits, le visage durci par le sommeil et par tout ce qu'il me reprochait déjà.

— Jordas ?

Je lui montrai la mer, trop loin pour qu'il voie quoi que ce soit. Les mots sortirent dans le désordre : le navire, l'alcool, l'Esclave qui m'avait suivi, le feu dans la langue, la Pierre.

Erik m'écouta moins d'une minute.

— Rentre dormir.

— Tu dois prévenir les autorités.

— Tu as déjà assez nui comme ça.

Il baissa la voix. Derrière lui, une silhouette remua dans la chambre.

— Laisse-moi le sommeil, Jordas. Et la paix. Pour toujours, si tu peux.

La fenêtre se referma.

Je restai au milieu de la rue, la nuque levée, le poing encore prêt à frapper.

L'Esclave attendait près du mur. Lorsqu'il comprit que personne ne descendrait, il me reprit le bras.

Nous prévînmes ceux qui acceptèrent d'ouvrir. Pas les plus importants. Pas les mieux placés. Des bateliers, deux familles d'aubergistes, un garçon chargé des chevaux, une femme qui tenait une remise près des quais. Les premiers nous insultèrent. Les suivants regardèrent la mer. À partir de là, il ne fut plus nécessaire de parler beaucoup.

Quelques heures plus tard, la ville brûlait.

Je nommai les incendiaires les Salamandres. Le nom me vint en les voyant courir entre les entrepôts, leurs fragments noirs luisant à la bouche, aux doigts, parfois au front. Les flammes jaillissaient de leurs corps avec une précision d'outil. Elles ne dévoraient pas au hasard. Les ponts, les greniers, les écuries, les portes : tout ce qui permettait de fuir ou de résister.

Dans une ruelle, l'une d'elles me barra la route.

Je levai les mains trop tard. Ma Pierre chauffa contre mes côtes. Je me souviens d'une lame courte, d'un visage peint, puis d'un mouvement qui ne venait pas de moi. Quand je repris vraiment ma respiration, mon corps tenait encore debout. Mes doigts serraient un couteau, et l'Esclave que j'avais sauvé me tirait déjà vers les charrettes.

Lui aussi avait craché le feu, cette nuit-là. Pas contre nous.

À partir de ce moment, je l'appelai la Salamandre.

Quand les charrettes quittèrent la route haute, l'aube n'avait pas encore percé. Les flammes mangeaient l'horizon derrière nous. Des cris montaient encore de la ville, trop nombreux pour appartenir à un seul quartier.

Erik était là-bas, sans que je sache s'il vivait.

***

La trace de Saesar reprend loin de la cité de marbre.

Sarada l'avait rejoint au pied des arbres, couverte de poussière, un sac à l'épaule. Il avait pleuré devant elle comme un enfant. Ensuite, ils avaient marché.

Ce que la Pierre livre avec le plus de netteté vient plus tard : la capitale du Velmor, ses rues trop pleines, ses théâtres, les affiches collées aux murs.

Lamora avait réussi.

Saesar lut son nom avant de le voir : Lamora, Astre Noir officiel de la capitale. Des concours avaient eu lieu pendant son absence. Les portraits étaient flatteurs, mais pas assez pour masquer ce que l'ancien Liam reconnut aussitôt dans le port du menton, dans la dureté du regard, dans cette manière de promettre une scène avant même d'y entrer.

Saesar tenta de l'approcher après une représentation.

Il ne dépassa pas les couloirs de service. Deux hommes de la milice lui barrèrent le passage. Il insista. Prononça un nom qui n'appartenait plus à son visage. Peut-être Lamora l'entendit-il. Saesar crut apercevoir, au bout du couloir, la silhouette noire se retourner.

Aucune reconnaissance ne vint.

La milice le sortit à coups d'épaule, puis de poing lorsque sa main chercha sa bague. Il tomba dans une ruelle humide derrière le théâtre. Sa bouche saignait, sa lèvre avait déjà gonflé. Il avait connu pire. Cela n'empêcha pas cette humiliation-là de trouver un endroit précis où faire mal.

Sarada s'agenouilla devant lui.

Elle n'était plus princesse ici. Seulement une étrangère trop droite, parlant une langue que les passants ne comprenaient pas. Elle sortit un linge propre et lui essuya la bouche avec des gestes fermes. Saesar détourna les yeux.

— Ce n'est rien.

— Alors arrête de saigner.

Une voix les interrompit.

— Vous n'êtes pas du coin, vous deux.

L'homme empestait l'alcool froid, les vêtements portés trop longtemps et la rue. Il avait l'âge difficile à deviner des gens qui ont trop dormi dehors. Sa barbe mangeait une partie de son visage. Saesar s'apprêtait à l'écarter d'un mot.

Puis l'homme se déplaça.

Il lui manquait un bras.

Saesar le regarda enfin. Le visage avait changé, creusé, sali par les années et par autre chose. Mais la voix, même alourdie, restait là.

— Blueno.

L'ancien tavernier plissa les yeux.

— On se connaît ?

Saesar répondit sans réfléchir.

— Plus que tu ne le crois.

Il ajouta, plus bas :

— Tu disais que l'alcool était pour les gens tristes. Que mon sourire valait cent fois le leur.

Blueno ne rit pas. Il regarda Sarada, puis la bague de Saesar, puis le sang au coin de sa bouche.

— J'ai une vieille connaissance qui écoute encore les histoires impossibles, dit-il. Quand elle y gagne quelque chose.

***

Dame Ua accepta de les recevoir dans une loge du théâtre qu'elle possédait en partie.

Le mot recevoir était généreux. Elle les fit asseoir, ordonna qu'on ferme les rideaux derrière eux, puis ne posa presque aucune question pendant la première moitié de la représentation. En contrebas, Lamora tenait la scène.

L'Astre Noir était magnifique.

Le costume lui donnait de la hauteur, mais il n'en avait pas besoin. Sa danse avait perdu les arêtes trop visibles de l'élève. Chaque arrêt tombait juste. Chaque reprise retenait un coup prêt à partir. Saesar se surprit à suivre le mouvement avec une fierté douloureuse. Il avait connu l'enfant cruel, l'adolescent discipliné, le rival qu'il n'avait jamais tout à fait su haïr. Celui-là appartenait désormais aux gradins, aux lumières, à la capitale.

Sarada, près de lui, ne quittait pas la scène des yeux. On aurait pu lui parler, elle n'aurait sans doute pas répondu. Saesar n'en fut pas jaloux. Pas ce soir-là.

Dame Ua, en face, se tenait droite. Le maquillage cachait mal la fatigue. Ses joues s'étaient creusées, mais ses yeux n'avaient rien cédé. Blueno, lui, n'avait pas touché à la coupe posée devant lui.

— Tu peux mettre ta main sur la table, maintenant ? dit-il.

Dame Ua tourna lentement la tête vers lui.

— Je ne t'ai jamais vu aussi sobre.

Il désigna la table du menton.

— Main à plat.

Elle eut un rire bref, sans joie.

Dame Ua finit par poser sa main sur le bois. Ses doigts restèrent raides, presque honteux de se soumettre à ce geste.

Saesar pressa son amulette contre sa propre paume. De l'autre main, il prit celle de la Dame Noire.

Le passage fut plus court, plus efficace qu'avec la Salamandre. Malgré moi, j'en fus vexé.

Saesar et Blueno échangèrent un regard. Pendant quelques secondes, rien ne changea dans les traits de Dame Ua.

Elle ne retira pas sa main.

***

En fin de soirée, lorsqu'ils quittèrent le théâtre par une porte latérale, Dame Ua marcha près de Saesar.

La foule commentait encore Lamora. Des voix prononçaient son nom avec aisance. Elle attendit qu'ils soient loin des lanternes.

— Je suis malade, dit-elle.

Saesar tourna la tête.

— Je ne ferai pas de vieux os. Inutile d'en faire une scène. J'ai toujours eu quelque chose à régler avec l'une des dirigeantes de Thariel.

Elle s'arrêta sous une arche.

— C'est peut-être lié à ce que ce royaume t'a infligé. À ce qu'ils ont fait subir à Olen, à Blueno, à d'autres. Pour ce que je t'ai fait subir à l'Académie, je te présente enfin mes excuses.

Saesar n'eut pas le temps de répondre. Pas même au nom de Liam.

— Je viens, reprit-elle. Blueno aussi. Notre nombre ne suffira pas ; je trouverai des gens discrets, et assez dangereux pour que leur discrétion ne soit pas leur seule qualité.

***

Autour du feu, les voix s'étaient arrêtées.

La carte plaçait Thariel à moins d'une journée. Blueno y avait ajouté des croix, une par relais vidé, réparé, puis de nouveau perdu. Longtemps, ce nom avait contenu toute sa colère. Il n'en contenait plus qu'une partie.

Déjà, les marais avaient pris leurs bottes, leurs vêtements et leur humeur. La fumée du camp collait à la gorge. Les visages restaient fermés. Ils étaient plus d'une dizaine : anciens élèves, hommes de Dame Ua, deux silhouettes que personne n'avait présentées, Sarada, Blueno, Saesar. Un groupe discret, donc. Dangereux, peut-être.

Saesar regarda les flammes.

Il se leva.

— Je vais chier.

Plusieurs regards se tournèrent vers lui. Sarada ferma les yeux une seconde. Même dans la pénombre, il crut voir une ancienne princesse regretter ses choix.

Il s'éloigna trop.

La première branche craqua derrière lui. Sa main descendit vers sa bague. Le coup arriva avant qu'elle l'atteigne. Quelque chose de dur frappa sa nuque. La terre monta, noire et humide.

***

Il se réveilla dans une geôle qui rendait les précédentes presque confortables.

Du sang coulait encore sous ses cheveux. Le sol puait l'eau croupie, la vieille paille et la rouille. Un coup de pied lui entra dans le ventre. Puis un autre, peut-être. Ses mains, enchaînées, revinrent contre ses côtes par réflexe.

Sa bague avait disparu.

La Pierre, elle, pendait toujours sous sa tunique, retenue par un lien sale. Ils avaient pris ce qui brillait au doigt. Pas ce qui dormait contre la peau.

La torche s'était éteinte. L'un des geôliers la ralluma.

— Parle.

La voix traîna dans la pièce et trouva, en Saesar, un souvenir plus ancien que ce corps.

Le premier homme était massif, encapuchonné, épaissi par l'âge. Ses épaules remplissaient presque le passage. Il avait plus de ventre qu'autrefois, mais les bras restaient énormes. Sa manière de se pencher, de chercher l'endroit où frapper, n'avait pas changé : La Brute.

Le second tenait une arbalète. Plus sec, avec un bandeau sur un œil. Sous le capuchon, son visage restait aussi fermé que dans les galeries de Trigone : le tueur d'Olen.

Saesar referma les doigts sur la Pierre, sous sa tunique.

Il eut un sourire.

L'arbalétrier leva son arme.

— Maintenant, tu parles, ou je tire.

Saesar ne regardait que son bandeau.

— Tu tues toujours des enfants ? Et tu en captures toujours ?

Le carreau partit presque aussitôt.

Il se ficha dans le pied de Saesar.

La Pierre avala une partie de la douleur, assez pour étouffer son cri. Ses doigts se serrèrent autour de l'amulette. Le tueur d'Olen inclina légèrement la tête, déçu peut-être par son silence. Saesar reprit :

— Tu sais, tu as de la concurrence, dans le genre ordure. Certains violent leurs victimes… Enfin, je ne veux pas te sous-estimer.

Avec difficulté, Saesar leva son poignet enchaîné jusqu'à son visage. Le métal tira sur son bras. Il parvint seulement à effleurer son œil.

— Peut-être que tu as peur de te tromper de trou, désormais.

Cette fois, la paupière de son œil valide tressaillit. L'arbalétrier fit un pas vers lui, puis se retint.

— Fais-le parler autrement, dit-il à La Brute.

La Brute se lassa des coups de pied.

Il choisit le poing.

Saesar eut juste le temps de tirer la Pierre hors de sa tunique et de la plaquer entre eux. Le choc le traversa quand même. Ses omoplates heurtèrent le mur, l'air quitta ses poumons, mais le contact eut lieu.

Dans la Pierre, il poussa une seule chose.

Je suis Liam.

L'arbalétrier rechargeait déjà.

— Il ne parle toujours pas, dit-il.

Il plaça un nouveau carreau.

— La torture m'ennuie.

La Brute tourna la tête vers lui.

Puis le poing de La Brute le frappa de biais. Son crâne cogna le mur avec un bruit mou. L'arbalétrier tomba. La Brute se pencha et continua. Un coup. Puis un autre. Puis assez de coups pour que le capuchon vert sombre vire au rouge.

L'assassin d'Olen n'eut même pas le temps de crier.

La Brute s'arrêta enfin, le souffle lourd. Il regarda sa main, puis Saesar. Aucun mot ne vint. Il sortit de la geôle en laissant la porte entrouverte.

Saesar mit longtemps à atteindre les clés pendues à la ceinture du cadavre. Le carreau dans son pied raclait le sol à chaque mouvement. Il finit par se détacher, puis boita dans le couloir.

Au bout, les cris avaient déjà commencé.

***

Les hommes de Thariel gisaient près des tables, contre les murs, dans l'ouverture des portes. Certains bougeaient encore. D'autres avaient les yeux ouverts sur rien. La petite troupe de Dame Ua avait atteint le cœur du bâtiment. Saesar n'eut pas le temps de comprendre comment.

Dame Ua se tenait debout au centre.

À ses pieds, une femme à la gorge ouverte tenait encore un couteau. Le sourire de Dame Ua parut presque paisible. Elle retira la lame plantée sous ses côtes, regarda l'acier, puis sembla surprise de voir la pointe teintée de violet.

Le poison agit avant qu'elle puisse parler.

Ses genoux plièrent. Son visage se ferma d'un coup. Elle tomba sans cri, les doigts crispés sur la garde de la lame qu'elle venait de retirer.

Saesar resta une seconde arrêté devant elle. Même au sol, Dame Ua semblait refuser la chute.

Plus loin, Sarada gisait sur le flanc.

Ses trois dagues étaient près d'elle. L'une encore dans sa main, les deux autres plantées dans des corps. Saesar vit les traces de lutte autour d'elle : un homme ouvert à la cuisse, un autre la joue fendue, un troisième tombé sur ses propres entrailles.

Elle respirait encore.

Il fit un pas vers elle.

Blueno surgit de côté.

Il était couvert de sang. Son unique main serrait une hache courte. Ses yeux ne reconnaissaient plus rien. Pas la salle. Pas Saesar. Peut-être pas même Thariel.

— Blueno !

Le nom arriva trop tard.

La hache entra dans le ventre de Saesar.

L'ancien tavernier ouvrit de grands yeux, comme s'il découvrait seulement qui il venait de frapper. Il lâcha l'arme. Sa bouche remua sans former de mot. Saesar, lui, tomba à genoux, puis sur le côté.

Le monde se réduisit au sol, à la chaleur qui quittait son corps, au souffle de Sarada quelques pas plus loin.

Il rampa ; chaque mouvement ouvrait davantage la plaie. Il aurait pu pousser la douleur dans la Pierre. Il n'en prit pas la peine.

Il atteignit Sarada.

Son visage était pâle, ses lèvres bleutées. Pourtant, ses yeux s'ouvrirent quand il prit sa main. La bague de Sarada toucha la Pierre pendue contre lui.

— Ne pars pas, souffla-t-elle, ou peut-être seulement le pensa-t-elle.

Saesar posa son front contre ses doigts.

À mort ses valeurs, ses scrupules, ses belles réticences devant les Pierres. Cette fois, il ne partirait pas sans elle.

Son sang se mêla au sien sur les dalles.

Il serra la bague de Sarada contre sa Pierre. Rien ne céda d'abord. Ce n'était pas un souvenir à enfermer, mais une volonté encore accrochée à son corps.

Viens.

Alors, une dernière fois, Saesar s'enfuit dans sa Pierre, mais pas seul.

***

Dernière trace

J'ai vécu comme Liam, puis comme Saesar. Aujourd'hui, j'écris avec les mains de Jordas, l'auteur de ce livre.

Récemment, Jordas m'a laissé remonter jusqu'à ses mains. Non. La formule est trop aimable. Il m'y a forcé. Des Esclaves l'attaquaient, et son corps allait mourir. Je n'ai pas été si utile. Mes talents au combat valent peu lorsque je découvre les jambes, les doigts, le souffle d'un autre. Celui que Jordas appelle la Salamandre m'a sauvé la vie. Ce geste nous a sauvés.

La nuit, parfois, dans les rêves de Jordas, Sarada me rejoint. Appeler cela une conversation serait très pudique.

Je soupçonne Jordas de vouloir descendre jusqu'à moi, lui aussi. Sarada l'en empêche, ou du moins s'y efforce.

Quand Jordas reprend le dessus dans son propre corps, il parle de combattre le feu par le feu. Mettre de côté notre éthique. Employer contre eux ce que les Esclaves ont employé contre les autres. Ce que Sindragosa aurait appelé une mesure nécessaire.

L'Étranger, Sindragosa, Jordas… c'est quoi, votre problème ?


💬 Commentaires 1

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scifan • 1 semaine, 6 jours
Ils vont finir par être serrés dans la pierre : l'étranger (Kvöt), Liam, Saesar, Sarada, Jordas et Sindragosa (si j'ai bien compris la dernière phrase).
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