Chapitre XLIX : La lame du destin
Prima Vigilia
Vers 20 heures
Les Romains avaient profité de leur repas. Assis sur leurs lecti, ils riaient, buvaient, se repaissaient de mets raffinés sous la lueur tremblotante des lampes à huile. Le vin coulait à flots, les conversations résonnaient entre les colonnes du triclinium, étouffées par le bruissement des toges et le cliquetis des coupes. L’air était lourd, chargé d’encens, de sueur et de cette opulence qui nous écœurait.
Dacius et moi étions là debout devant eux, nus, nos corps huilés luisant sous la lumière des flambeaux, comme des offrandes vivantes exposées à leur contemplation. Nous étions droits, les muscles tendus par l’humiliation et la rage. Nos yeux, baissés en apparence, observaient chaque geste, chaque faille.
Notre jeune maître, Lucius, n’était pas venu. Vladis et Taris non plus. Quelque chose clochait. Le dominus, Marcus Aelius Paetus, semblait contrarié par cette absence, bien qu’il essyâait de ne pas le montrer. Son visage restait impassible, dur, comme taillé dans le marbre. Mais ses doigts tambourinaient sur l’accoudoir de son lectus, signe infime de son agacement.
J’avais attendu jusqu’à ce moment que Lucius arrive. Pour les tuer tous les deux, son père et lui. Mais je ne pouvais plus attendre. Je ne voulais plus attendre. Le moment était venu. Je tuerais le père. Tant pis pour le fils.
Je sentis le poids du couteau glissé entre mes fesses, froid et rassurant comme une promesse. Dacius, à ma gauche, me lança un regard furtif. Ses doigts se crispèrent sur le bord du lectus de Tiberius, prêt à agir.
Marcus Aelius Paetus parlait de la récolte de blé en Sicile. Claudia, à ses côtés, sirotait son vin. Tiberius riait, ses doigts tapotant distraitement le bord de sa coupe d’or. Il posait parfois son regard sur le corps de Dacius, un sourire narquois aux lèvres.
Je n’avais pas peur.
Je fis un signe à Dacius. Il hocha la tête, presque imperceptiblement. Il fit un pas en avant, attirant l’attention de l’intendant.
Je profitai de ce moment. D’un mouvement fluide, presque imperceptible, je glissai ma main entre mes cuisses et saisis le manche du couteau. La lame, fine et tranchante, me brûla les doigts. Je la sentis vivante, comme si elle avait attendu ce moment.
Je bondis.
Je contournai la table. En deux pas, j’étais derrière Marcus Aelius Paetus. Je sentis l’odeur âcre de son vin, de sa sueur, de son arrogance. Je levai le couteau, la lame tremblant légèrement sous la lumière des lampes. Je vis les veines de son cou, sa peau ridée par l’âge et le pouvoir, et je sus que c’était là que je devais frapper. Rapide. Net. Sans pitié.
Dacius, lui, avait déjà saisi Tiberius par le cou, l'empêchant de bouger. Les convives, stupéfaits, n’avaient pas encore compris ce qui se passait. Un rire étouffé ici, une question inachevée là. Puis le silence.
En deux pas, j’étais derrière Marcus Aelius Paetus. Son dos était tourné, il ne m’avait pas vu venir. Je levai le couteau, la lame tremblant légèrement sous la lumière des lampes. Je vis les veines de son cou, sa peau ridée par l’âge et le pouvoir, et je sus que c’était là que je devais frapper. Rapide. Net. Sans pitié.
Dacius, lui, avait saisi Tiberius par le bras, l’empêchant de bouger. Les convives, stupéfaits, n’avaient pas encore compris ce qui se passait. Un rire étouffé ici, une question inachevée là. Puis le silence.
— Qu… ?
Marcus Aelius Paetus commença à se retourner, son visage passant de l’indifférence à la surprise.
Trop tard.
Je plaquai une main sur sa bouche pour étouffer son cri et enfonçai la lame dans son cou d’un coup sec. Le sang jaillit, chaud et épais, éclaboussant ma main, mon visage, ma poitrine. Des gouttes écarlates atterrirent sur les coussins blancs, sur la table, sur les plats à moitié vides. Ses yeux s’écarquillèrent, remplis de terreur. Il essayait de crier, de se débattre, en vain
Un silence de mort. Puis l’enfer se déchaîna.
Claudia hurla, sa coupe de vin se brisant au sol dans un tintement de métal et de verre brisé.
— Par Jupiter ! s’écria-t-elle, les mains tremblantes portées à sa bouche, son visage déformé par l’horreur.
Le père de Tiberius se leva brusquement, renversant sa table dans un fracas de vaisselle brisée, et recula en beuglant des ordres que personne n’écouta. Les esclaves hurlèrent, certains se jetant à terre, d’autres fuyant en trébuchant.
Tiberius, paniqué, se débattait comme un dément sous l’étreinte de Dacius, ses ongles griffant ses bras. Mais Dacius ne lâcha pas prise. Il serrait le cou de Tiberius, ses yeux injectés de rage, ses dents serrées.
— Tu vas mourir, toi aussi, gronda-t-il, sa voix rauque et sourdre, comme un grognement de bête traquée. Son souffle était court, ses muscles tendus à se rompre.
Je retirai la lame. Le corps de Marcus Aelius Paetus s’affaissa sur le lectus dans un bruit sourd, son sang formant une mare noire qui s’étalait sur les coussins de soie. Je respirai un bon coup, sentant l’odeur métallique du sang me remplir les narines, le goût du sel et de la vengeance sur mes lèvres. Nous avions réussi.
Mais notre victoire fut de courte durée.
Des cris déchirants retentirent dans le couloir : les gardes accouraient. Leurs sandales claquaient sur le marbre, leurs épées déjà tirées, les lames brillant sous la lumière des torches. Ils nous saisirent sans pitié. L’un d’eux me tordit le bras dans le dos, me forçant à lâcher le couteau. La douleur me transperça l’épaule, mais je ne criai pas. Je serrai les dents, les yeux fixés sur le corps inerte de Marcus Aelius Paetus.
Dacius se débattit comme un démon, ses poings frappant l’air, ses pieds glissant sur le marbre couvert de sang. Mais un coup de poing dans les côtes le plia en deux. Un craquement sourd retentit quand un garde lui frappa la tempe avec le pommeau de son épée. Il s’effondra, lâchant Tiberius qui s’écroula à son tour, toussant, les yeux exorbités, une main sur sa gorge meurtrie.
— Enchaînez-les ! ordonna le chef des gardes, un optio au visage couturé de cicatrices.
On nous traîna hors du triclinium, nos pieds nus glissant sur le marbre visqueux de vin renversé et de sang frais. Derrière nous, les cris des convives et les pleurs des esclaves résonnaient comme une malédiction, un chant funèbre pour notre liberté éphémère. Devant nous, l’inconnu. La mort, probablement.
Mais peu importait.
Nous avions goûté au sang du dominus.
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