Chapitre 5
Chronis était en effervescence. Les rues étaient décorées de guirlandes de fleurs tout comme les chemins dans les trois kilomètres à la ronde. Le roi arrivait aujourd'hui dans la maison seigneuriale et tout devait être parfait.
Dauria n'était pas allée à l'école pour finir d'aider sa mère. Même leur logement devait être propre. Les draps avaient été battus tout comme les vêtements. Elles portaient toutes les deux des vêtements simples, mais en bon état.
Dauria portait une chemise bouffante blanc cassé avec un pantalon brun et Adsail portait une robe bleue qui avait autrefois eu un châle en satin et une parure de saphirs d'après sa propriétaire.
Soudain, les acclamations de la foule retentirent plus loin, bien vite interrompues quand les habitants se rendirent compte que c'était de simple passants, des voyageurs d'autres pays qui ne cherchaient qu'à rejoindre leur but.
Heureusement, le roi finit par arriver dans une simple calèche noire tirée par deux jackalopes et dont la capote était rabattue pour protéger les voyageurs de la chaleur et du soleil brûlant. Le roi passa en saluant la foule sans prétention ni hauteur. Il s'était légèrement avancé pour pouvoir voir la foule et une fois arrivé à la demeure des Rolphriqs, il descendit sans même attendre son valet de pied, sautant hors du véhicule comme un vagabond bientôt suivi par l'aralez qui lui servait d'animal de compagnie. Ce gampr ailé avait été baptisé Eralez en l'honneur du sorcier de grande renommée et pour éviter de faire de la copie, le roi y avait ajouté la fin du nom de l'espèce.
La maîtresse de maison s'avança dans sa plus belle robe qui la faisait paraître très fausse et très loin des petites gens et fit une révérence au roi, habillé presque plus simplement que cette présomptueuse.
– Majesté, c'est un tel honneur, vous recevoir nous comble de joie si vous saviez.
– Mildred… ne l'assommez pas avec vos paroles redondantes, dit la voix traînarde de Monsieur Rolphriqs. Ce que ma femme veut vous dire c'est bienvenue. Je vous présente donc le seul enfant qui nous reste, Cynfal. Les autres sont mariés ou en voyage. Et, voici nos deux domestiques Adsail Drak et sa fille Dauria.
Adsail et Dauria firent une révérence, mais aussitôt relevée, Dauria n'hésita pas à regarder de haut en bas le roi avec une curiosité et une surprise sans gêne. Des cheveux gris, des yeux gris, un visage fade, ridé au niveau des yeux et flasque, petit, légèrement enrobé… Il avait néanmoins un regard brillant d'intelligence et un sourire prévenant qui inspirait confiance. Cynfal aussi détaillait le roi, mais plutôt avec un air d'envie quant au pouvoir qui émanait de son titre et de la condescendance devant son apparence qu'il jugeait négligée.
Cynfal était un garçon bien bâti qui connaissait son charme et l'utilisait sans scrupules pour avoir ce qu'il voulait. Il pouvait être gentil, mais Mildred était sa mère et il avait hérité de sa vanité et de sa cupidité de pouvoir.
Le roi, quant à lui, depuis que Monsieur Rolphriqs avait présenté les domestiques, ne détachait plus son regard du visage d'Adsail en fronçant les sourcils et chose très étrange : Dauria voyait pour la première fois sa mère baisser les yeux.
– Adsail Drak… Votre nom de famille me fait penser à une histoire qui a animé cette région pendant un moment… Comment l'appelait-on déjà ? Drakhellon ? Alcide du Vieux Drakhellon ?
Une tension se fit sentir autour des sept personnes présentes devant la maison, mais Dauria ne comprenait pas pourquoi. Alcide du Vieux Drakhellon ? Qu'est-ce que ça pouvait être ? Dauria regarda sa mère, mais ne vit rien d'autre qu'une femme, maigre mais belle, qui disait avoir 43 ans, baisser les yeux devant le roi, ses joues rougissant comme si une soudaine timidité maladive s'était emparée du caractère explosif d'Adsail.
– Excusez-moi Monsieur, mais qui est Drakhellon ? demanda Dauria.
Elle n'avait toujours pas baissé les yeux et elle vit que le fait qu'elle parle impunément au roi en l'appelant simplement « Monsieur » et sans lui en avoir demandé la permission choquait ses employeurs qui la regardaient avec de gros yeux. Le roi se contenta de se tourner vers la jeune femme en souriant bonnement.
– Eh bien, jeune demoiselle, Drakhellon était un très vieux dragon qui, disait-on, vivait dans les montagnes juste là, dit le roi en montrant les sommets qui dépassaient non loin de la forêt. Pendant la guerre, il aurait amassé un fabuleux trésor. Ce dragon, pour éponger une dette, aurait élevé un humain. Certains ne croient pas à cette histoire, mais moi, je sais qu'elle est vraie ! L'enfant a vécu il y a plus de cent ans et je l'ai vu s'aventurer dans la forêt des âmes sans peur ! Je l'ai vu il y a quatre-vingt-seize ans, alors que j'avais 12 ans, se balader en ville. Il devait avoir mon âge ou un peu plus vieux. Dans tous les cas, cet enfant était habillé d'une riche toge blanche brodée d'or et maintenue par une obsidienne. Personne n'a jamais réussi à découvrir si c'était une fille ou un garçon, car personne ne l'a jamais revu ou n'a pas eu conscience que c'était cet enfant. Dans tous les cas, il a dit s'appeler Alcide. Ne le prenez pas mal jeune demoiselle, mais vous êtes simple dans vos manières. J'apprécie.
*****
Le jardin suspendu était envahi par plus de dix mille personnes, tous habitants de Chronis, la deuxième plus grande ville d'Amcyfnodor, la première étant Amzer avec ses vingt-sept mille habitants.
Les plus pauvres avaient été repoussés derrière et les plus riches avaient carrément pris place sur de confortables fauteuils devant une estrade installée temporairement. Dessus, rien d'autre qu'un sablier sur un piédestal, un des symboles des chroniqueurs. Dauria était derrière, les bras de Sylver autour de sa taille et sa tête reposant sur l'épaule de son fiancé qui ponctuait de temps en temps d'un baiser le sommet de son crâne. Lanelys était également présente, mais ses parents avaient demandé à ce qu'elle reste parmi les personnes de sa classe sociale.
Le roi finit par arriver, toujours suivi d'Eralez qui ne semblait jamais marcher, mais toujours sautiller joyeusement ou voler. Le fidèle animal s'assit à côté du roi qui souriait chaleureusement à la foule devant lui.
– Chers habitants de Chronis. Aujourd'hui, c'est la première fois depuis cinquante-deux ans ou six-cent-vingt-sept mois ou deux-milles-sept-cent-dix-sept semaines ou encore dix-neuf-milles-vingt-trois jours que je viens dans cette merveilleuse ville, autrefois capitale de notre beau pays et j'en suis honoré. Votre présence et votre accueil m'enchantent et j'espère que venir ici écouter un vieil homme à sept heures et demie du matin ne vous ennuie pas trop. Mais, trêve de bavardages. Si je viens aujourd'hui, ce n'est pas pour vous exposer le temps écoulé depuis que je ne vous ai pas vus. Je viens bien sûr prendre connaissance de la situation pour le conseil qui débutera officiellement dans cinq mois, trois semaines, quatre jours, dix heures et vingt-sept minutes, mais également pour répondre à une de mes fantaisies. Cette année, j'ai décidé d'organiser un concours au niveau national pour tous les jeunes gens de 16 à 25 ans. Je tiens à préciser que plus nous avancerons dans la compétition, plus les épreuves seront dangereuses. Les premières épreuves se passeront ici même à Chronis et ses alentours et les inscriptions seront clôturées dans vingt-quatre heures, poursuivit le roi en donnant une pichenette dans le sablier qui se retourna et commença à s'écouler. Que le meilleur gagne et remporte la certitude que sa famille ne manquera plus jamais de rien jusqu'à ce que sa lignée s'éteigne !
Les applaudissements fusèrent et les habitants se précipitèrent vers les deux tables auxquelles quatre personnes commençaient déjà à gratter le papier pour y inscrire le nom de chaque participant. Déjà une attente de plusieurs heures devait être envisagée.
Lanelys rejoignit Dauria et Sylver après s'être inscrite, le visage souriant. Elle était vêtue comme une princesse, sa longue robe couleur soleil s'accordant parfaitement à son sourire.
– Salut ! Vous comptez vous inscrire ? Parce que ça risque d'être long.
– Non, répondit Sylver.
– Je ne sais pas encore. J'aimerais bien, mais je dois aider ma mère.
– Dauria ! Si tu gagnes, tu n'auras plus jamais à aider ta mère, dit Lanelys. De plus, vous vivrez toutes les deux sans manquer de rien.
– Je vais y réfléchir…
*****
Sylver et Dauria, dans les bras l'un de l'autre, regardaient le ciel étoilé, allongés près du lac. La soirée était calme et seule une petite brise venait troubler le repos tranquille de la nature et rider la surface de l'eau.
– Pourquoi tu ne veux pas y participer ? demanda Dauria.
– Pour plusieurs raisons, la première étant que je ne veux pas me battre contre toi.
– Mais je ne suis pas inscrite, répondit Dauria en se redressant.
– Dauria, soupira Sylver en lui caressant la joue, tu adores les défis et te connaissant, tu t'y inscriras. Et, les autres raisons pour laquelle je ne m'inscris pas, c'est que j'ai déjà tout ce dont j'ai besoin, car même si j'ai une famille, de l'argent et la santé, la seule chose dont j'ai besoin, c'est toi.
Dauria lui sourit et Sylver déposa un doux baiser sur ses lèvres. La soirée se poursuivait. Les gestes tendres et amoureux s'échangèrent jusqu'au lendemain où les jeunes fiancés se séparèrent pour rejoindre leurs pénates et se préparer pour le début des jeux.
Dauria ne savait pas quoi penser quant à ces jeux. C'est vrai. Elle adorait les défis. Mais, elle détestait perdre et donner raison aux gens. Mais, après tout, les jeux ne débutaient que dans trois heures et cinquante-sept minutes. Ça lui laissait le temps de réfléchir à si elle voulait participer ou non à ces jeux.
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