Fieldbook, notes personnelles (III)

📖 Les Secrets de Chastaing ✍️ AlexSonntag 📝 843 mots

11 juin.

La certitude du péché ou de l'erreur inclus dans un acte quelconque est souvent l'unique force invincible qui nous pousse à son accomplissement [1]

Mon Dieu, pardonne-moi parce que j’ai failli.

Pardon.

Pardon.

Pardon.

Mon corps a trahi ma raison. Suis-je devenu l’esclave de mes désirs ?

O Mon Dieu !

Bon Dieu, mais qui es-tu pour réclamer ta miséricorde ? Qui es-tu pour me juger ? Ne suis-je pas un homme libre ?

Oses-tu me pousser à la tentation ?

Ma chair est marquée au rouge du fer.

Je tremble de tout mon corps. Mes os craquent, je convulse.

Ne suis-je pas un homme libre ?

Un homme.

Libre.

Pardon mon ange ingénue.

[1] Edgar Alan Poe, The Imp of the Perverse, Juillet 1845


12 juin.

Enfin... enfin, des preuves troublantes des récits locaux.

Un étrange personnage est passé ce matin. Révérant D’Arcy. Il m’a remis une liasse de documents historiques, notamment les dossiers d’accusation des sorcières de Chastaing.

Henry m’avait déjà parlé de cet homme. Une légende locale, disent certains, qui sait tenir les nègres en respect.

De grande taille et de de stature imposante. Son regard est fuyant. Il m’a fait un sermon chargé d’allusions menaçantes.

J’ai connu des hommes d’église plus humains et chaleureux. Je n’aime pas ses manières frustres. (Un baptiste, donc…)

L’accusation fait mention d’un culte profane… Le révérent m’a paru gêné lorsque j’ai prononcé ces mots. Imperceptiblement, certes, mais suffisemment pour que je le remarque.

Étrange réaction pour celui qui se présente comme le pasteur des âmes perdues du comté.

Je n’ai vu aucune grotte. Elle n’est nullement mentionnée dans les documents cadastraux. Toutefois, ce tunnel muré dans les sous-sols s’enfonce bel et bien sous Chastaing Manor.

Et s’il y menait ?

Est-il possible que Chastaing Manor ait sciemment été construite au-dessus d’un lieu de culte impie ?

Un tunnel fut muré, pourquoi ? Et quand ? Par qui ?

Est-il imaginable qu’autre accès perdu, recouvert de végétation ou simplement tenu secret et bien caché puisse seulement exister ?

Suis-je cet explorateur géographe qui, comprenant l’évidence, s'apprête à mettre au jour un sanctuaire ancien ?

Mon Dieu, suis-je l'Agneau que son Eglise sacrifie sur l’autel d’un Culte mystérieux ?


Mon Dieu.

Cela fait tellement sens…


(notes non datées).

Maudite sois-tu. Tu es tellement loin de moi.

Je me souviens à peine de l’odeur de ta peau. J’ai beau fouiller au plus profond de mes souvenirs, ce n’est pas ton visage qui revient. Il se brouille, s’efface, puis… c’est Evangeline.

Son parfum.

La douceur de sa peau.

Le son apaisant de sa voix.

Son regard d’ingénue.

Je souhaite m’enfuir. Quitter enfin Chastaing, t’enlever et partir en Europe, au Mexique, en Californie. N’importe où. Loin d’ici. Avec toi, Margaret. Mais je ne puis.

Je suis retenu ici. Je ne puis partir, car je dois savoir.

Je ne sais rien d’elle et pourtant j’ai l’impression de connaître son intimité la plus profonde ; quelque chose lie Evangeline et Chastaing, comme le cordon ombilical te lie à notre enfant dans ton ventre.

Je vais mal, mais je ne peux te l’écrire.

Un jour pourtant, tu trouveras, enfoui sous une pile de documents et de livres sans importance, ce journal. Ce jour fatidique, tu liras mes notes. Je raviverai tes souvenirs. Toi qui auras eu le temps de m’oublier, j’hanterai tes nuits à nouveau. Tu courras sur ma tombe et tu me maudiras.

Lorsque tu liras ces lignes, tu comprendras…

Tu comprendras…

C’est la faute de ce satané chat !

Ne te méprends pas, je vais conter la suite ici même.

Armé d’une lampe à huile et d’une pioche, j’ai entrepris de dégager ce pan de mur. Les briques n’ont pas résisté longtemps. Elles étaient si friables et engorgées d’humidité.

Mes intuitions étaient justes. J’ai découvert un espace d’environ cent-soisante pieds carrés, d’où soufflait une bise glaçante et moite. Quelques caisses et meubles poussiéreux d’un autre âge, rongés par l’eau, y étaient entassés ; ainsi qu’une poupée de chiffon, oubliée parmi les décombres, dont j’ai brisé le visage de verre par mégarde en avançant.

Au fond de cet espace, plus sombre qu’une nuit sans étoiles, j’entendis d’abord un miaulement. Doux, presque plaintif. J’eus peine à entrevoir ce chat frêle au pelage sombre, marqué d’une tache blanche en forme de losange sur sa croupe. Il surgit aussi soudainement que dans mes rêves, sautant sur mon dos puis mon épaule, avant de se ruer au fond de la cave.

Encore un instant il m’observa de ses deux grands rubis vifs, puis il disparut au fond d’une galerie. Que diable me veut ce félin ?

Je m’approchai puis pénétrai dans ce couloir étroit, descendant en pente douce, creusé à même la roche. Plus je m’enfonçais dans le tunnel, plus j’entendais des murmures faire échos sur les parois.

Inexorablement, j’avançais sans vraiment remarquer que les murs étaient parfois recouverts de pictogrammes et symboles étranges.

Mais la lueur de ma lampe vacilla et menaça de s’éteindre.

Puis soudain ce cri. Un hurlement d’outre-tombe. Inhumain.

Je m’effondrais, pris d’une panique grotesque.

Était-ce un signe satanique ou divin, peu importe. Car, c’est le son de ta voix, Margaret, que j’entendis hurler.



💬 Commentaires 1

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Goupil • 3 semaines, 1 jour
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