Fieldbook, notes personnelles (IV)

📖 Les Secrets de Chastaing ✍️ AlexSonntag 📝 599 mots

(non datée)

Maudit Chastaing.

Je me vois, paisiblement endormi, dans cette chambre austère. Je la reconnais notre chambre, Margaret. Je suis immobile et raide, enveloppé dans ce linceul aux senteurs florales qui me recouvre jusqu’au menton. Une ombre flotte au-dessus de mon corps.

Une femme sans visage tient dans sa main gauche un cierge (miracle contre- nature) dont la mèche brûle vers le plancher tandis que la cire s’élève en goutte à goutte vers le plafond.

Dans sa main droite : un crucifix retourné.

Je te sens, je sais que tu es là. Tu m’observes. Comme chaque nuit. Tu me parles, mais je ne comprends pas ce langage. Il est ancien, peut-être biblique.

Des murmures lointains et pourtant si proches. Des sons profanes qui résonnent dans les murs de Chastaing.

Ce n’est qu’un cauchemar.

Pourtant, je les entends toujours. Les murs parlent.

Les sous-sols parlent !

(L’écriture devient de plus en plus rapide, partiellement illisible)

Le couloir me parle… plus j’avance plus je les entends. Plusieurs voix s’entremêlent. Je n’étais jamais aussi loin dans l’exploration de ce couloir froid et obscur. Je m’y glisse, guidé par les murmures.

ENFIN !

La grotte, la voici. Illuminée de flambeaux.

Ses parois sont lisses, probablement recouvertes de chaux.

Des fresques y sont dessinées ou gravées. Étranges. Des formes monstrueuses. Des symboles aux significations inconnues.

Des runes !

Au centre, un autel. Une fille nue y est couchée, immobile, attachée sur la pierre. Du sang s’écoule par une rigole, recueilli dans un récipient.

À l’arrière une procession d’hommes que je distingue à peine. Ils portent des toges grenat, psalmodiant des prières.

Les murmures.

De quoi me souviens-je encore ?

Une douleur vive à l’arrière de mon crâne. Soudain, des vertiges. Ma vision se brouille.

Des voix me parlent distinctement, mais n’y comprends mot.

Seigneur !

Cette fille sacrifiée sur l’autel, je suis sûr de la connaître. Est-il possible que… Evangeline ? Non impossible.

Seigneur tout-puissant, je ne puis y croire. Ai-je été le témoin d’une cérémonie ? D’un meurtre ?

Quel effroi.

Quelle terrible migraine. Mes pensées sont si confuses.

Il y a quelques heures à peine je me trouvais encore dans ce terrible sous-terrain. Et pourtant je suis alité dans ce lit de fortune.

Ai-je rêvé ?

Je tremble, bien que l’air soit chaud et humide. La fièvre est revenue.


(non datées).

(Écriture raturée et tremblante)

D’Erlette est venu m’administrer des remèdes. Pas un mot. S’il me parla, je n’en perçus le moindre.

Je me suis endormi.

Puis j’ai déliré.

Je l’ai vu, venir vers moi, portant son ventre, si gros. Démesuré. Mais ses yeux étaient noirs. Elle pleurait du sang. Elle me suppliait en me tendant ses deux mains qu’il m’était impossible de saisir. J’eus l’impression d’être aspiré au fond de ce lit, mon tombeau, de flotter, longtemps, jusqu’à ne plus percevoir que la lueur sordide des ténèbres. Puis la silhouette d’Evangeline.

Ce lit. Ces draps moites. Ce linceul étouffant. Mon tombeau.

Le révérent et Archibald me tirèrent de mon coma délirant. Il me sembla que leur visage avait changé. Leurs regards étaient froids. Ils n’exprimèrent aucune émotion. Pourtant, leurs paroles étaient bienveillantes.

Ils m’expliquèrent qu’on m’avait trouvé sans connaissance, les mains et le visage ensanglantés dans la cave de Chastaing.

Qui est ce on ?

J’aurais certainement fait une mauvaise chute.

Ils savent.

D’Arcy, D’Erlette.

Archibald, Henry.

Ils savent.

Tous.

Ils savent que je sais.

Et je sais qu’ils ne me laisseront pas quitter la plantation.

Les médications que D’Erlette me fait avaler de force m’enfoncent dans une torpeur morbide. Elles m’empêchent de penser, de me lever, d’agir.

Il me faut user de toute ma volonté et des quelques forces restantes, ne serait-ce que pour écrire ces dernières lignes.

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