La vieille aux mille sacs
La banque venait de fermer ses rideaux de fer dans un bruit métallique. Malgré ça, son fronton et le distributeur automatique, qui les jouxtaient, restèrent allumés. Des phares dans l’océan miroitant. Les lampadaires éclairaient des rues détrempées aux voitures bien rangées, aux trottoirs pleins de chewing-gum mâchés et piétinés, aux passants marchant sans un pète de travers, aux immeubles style haussmannien bien blanc crème. La voie lactée avait éteint ses feux pour disparaitre dans la pollution lumineuse. Pas une étoile. Même pas celle du berger. En même temps pas besoin de berger quand les brebis égarées et autres moutons bouffants connaissaient par cœur le chemin de l’abattoir. Sauf qu’elle ne faisait pas partie de leur troupeau et, en ce soir d’hiver, elle aurait bien aimé se confier à la grande ours. Allongée en face du distributeur, elle cherchait un briquet parmi tous ses sacs. Tous de toile, tous pleins à craquer, tous vautrés sur le sol comme des corps ayant trop couru. Ils étaient sa vie. Mais il était où ce fumier ? ce n’était pas la première fois qu’il lui faisait le coup : se volatiliser alors qu’elle voulait cloper. Fumier, je vais te trouver. Tu vas voir ce que tu vas voir. Sa main plongea dans un premier sac qu’elle vida à même le goudron mouillé. Que des vêtements troués, crades, mais chaud. C’était l’essentiel en cette période. Pas de briquet. Elle fourra les bouts de tissu dans le sac et en vida un second.
- Hey, les gars ! regardez la folle là-bas !
Des jeunes cons bien habillés. Elle s’en foutait. Elle en avait vu d’autres. Au milieu de ce foutoir, mélasse de papiers, de bouffes avariées et de livres déchirés, un éclair surgit. Le voilà. Fumier. Qu’est-ce que tu foutais là ? elle le prit, l’alluma et délicatement, en protégeant la flamme du vent froid, brula l’extrémité de sa clope. Enfin sa clope, façon de parler. C’était plutôt du papier blanc dans lequel un mélange de tabac de mégots fumés et jetés se trouvait coincé. Ça vous arrachait la gorge. Ça vous passait au lance-flammes les poumons. Surtout la première aspiration. C’était la plus douloureuse et en même temps la meilleure. Elle tira une latte tandis qu’elle rangeait son bordel. La nuit allait être glaciale. De son nez ressortit une fumée épaisse, blanchâtre, à l’odeur de suie. Une cheminée d’usine. Ça a toujours été son truc, la clope. Elle trouvait que ça réchauffait plus que l’alcool sans avoir l’inconvénient d’être bourrée. Après, il ne fallait jamais cracher dans la soupe et toujours accepter une petite gorgée lorsque l’occasion se présentait. La dernière fois, c'était avec Mick. Un sans dent comme elle qui logeait à l’autre bout de la ville. Grand, cheveux long marron, voix grave, peau tannée par la rue, portant la même veste en cuir, le même fute noir et les mêmes godasses grisâtres depuis des siècles. Un chic type qui, la plupart du temps, se parlait à lui-même. Il était venu se balader dans le centre alors que le Casino ou il mendiait était en travaux. Ils installaient de nouvelles caisses automatiques sans caissières et où le client la remplaçait. Quelque chose dans le genre. Toujours est-il qu’ils avaient finis rond comme des queues de pelles. Un bon souvenir.
Une fenêtre s’ouvrit au cinquième étage d’un des immeubles.
- Mais qu’est-ce qu’il avait besoin de lui demander d’où elle venait ? surtout qu’après, il a remis le couvert : « et vos frères sont aussi français ? ». Tout ça parce qu’elle a la peau mate. Quand est-ce qu’il comprendra, qu’en France, il n’y a pas que des petits blonds dans des chorales.
Une voix claire, féminine, en colère. Une autre, plus grave, plus éloignée, surement dans une autre pièce, lui répondit.
- C’est vrai qu’il a fait fort, mais il est comme ça ton père, il est vieux et on ne le changera pas.
- Oui, mais ça m’a fait honte, tu comprends ça ? C’est comme lorsqu’il lui a parlé de l’Algérie sans s’empêcher de lui préciser, qu’après la guerre, les algériens se sont foutus sur la gueule d’un air de dire que ce sont des incapables sans la France. Qu’est-ce qu’il avait besoin de dire ça ?
La femme apparue dans l’encadrement de la fenêtre, un verre à la main. Leurs regards se croisèrent. Elle avait été comme elle, il y a longtemps. Pas dans ce type d’appart et pas avec la même cuvée, mais avec un toit sur la tête et un homme avec qui parler.
André qui s’appelait. Un chômeur et glandeur de première. L’unique qualité, qu’elle lui reconnaissait bien volontiers, était son art de remplir avec les bons mots les formulaires pour toucher un peu de fric sans en foutre une. Ils s’étaient rencontrés alors qu’elle écumait les bars comme chaque soir après le boulot durant cette période.
- Alors poupée, t’enquille où je t’enquille ?
Franc, ça changeait des autres qui vous tenaient la jambe pour mieux la soulever. Après trois semaines à picoler, baiser, se bouffer la couenne et rebelote, ils s’étaient mis ensemble dans un de ces deux pièces de HLM avec vu sur les quais de la gare. Elle adorait les regarder partir vers des destinations aux noms inconnues. Valences, Genève, Lyon. Elle aurait aimé en prendre un pour voir un peu ce que ça faisait, pour voir un peu comment c’était ailleurs, sentir des odeurs qu’elle ne pouvait imaginer. Deux semaines plus tard, elle perdit son taff de technicienne de surface, soi-disant, elle n’était plus assez efficace pour la société pour laquelle elle travaillait, et se retrouva à lui polisser la surface tout en technique. Elle l’avait aimé son André. Malgré sa rudesse, ses gueules de bois et ses gueulantes qui se terminaient à coups dans le ventre. Elle l’avait aimé. Leur bateau avait chaviré au bout de deux années après que son capitaine ait décidé de naviguer vers d’autres horizons aux parfums de Chanel n°5. C’était un mardi soir, fin juin. Il revenait du PMU qu’il disait. C’était son truc les paris. Pas des grosses sommes, juste ce qu’il fallait pour que l’excitation vous chope le bide, pour que la peur de perdre vous ronge les tripes, pour que l’envie de gagner vous prenne. Bref, pour se sentir vivant. Il était revenu du PMU avec un suçon gros comme le poing. La fumière avait des grosses lèvres. Pratiques pour les pipes. Elle l’avait de suite vue et avait bouclé ses affaires dans ses sacs qui la poursuivaient aujourd’hui.
- Si tu fais ça, je me flingue, lui avait-il dit alors qu’il l’avait coincé contre le mur, ses grosses paluches l’étranglant.
Elle lui avait balancé son genou droit dans les couilles, prit ses clics et ses clacs et ciao l’artiste ! rien à foutre de ses hurlements aiguë de castrat à la con.
Deux femmes, main dans la main, s’apprêtaient à lui passer devant. Toutes les deux châtain, l’une portait un long imper bordeaux tandis que les épaules de l’autre étaient recouvertes d’une doudoune vert foncé. Leurs sourires aux dents blanches rayonnantes étincelaient dans la pénombre des lampadaires. La remarquant, celle à la doudoune plongea sa main dans une des poches de son pantalon en velours et en sortit un billet de vingt. En approchant, leurs sourires se voilèrent d’une main sur la bouche.
- Tenez madame.
- Non, ça ira. Je veux pas de votre fric. Bonne soirée.
- J’insiste, prenez-le.
Qu’est-ce qu’elle n’avait pas compris ? Elle en voulait pas, c’était pas suffisamment clair. Elle voulait pas de leur solidarité et encore moins de leur charité. Question d’honneur : sa liberté ne devait pas tenir dans ce billet de vingt.
- Et moi je te dis que j’en veux pas. Barrez-vous grognasses !
- Je ne vous permets pas de nous parler sur ce ton.
C’est qu’elle était tenace en plus. Fallait la comprendre. Elle ne devait pas avoir l’habitude de se voir refuser quelque chose, surtout par une moins que rien. Ses yeux gracieux soulignés d’un fin trait de maquillage n’étaient plus que puits sans fond crachant leur incompréhension. Ça faisait mal, hein ? ça faisait mal. Bah oui un pauvre qui refuse de se mettre à votre niveau, ça faisait mal. Tant mieux. C’était son pied de nez.
- Tirez vous ou je gueule, leur balança-t-elle en dégelant un mollard noirâtre sur leurs belles bottines reluisantes.
Les deux femmes partirent en trottinant. Bon débarras. Il commençait à faire froid. Fallait se décaler. Elle se leva.
- Crack
Ses genoux. Une douleur la saisit. Une aiguille dans l’os. Arthrite de merde. Elle resta là, seule debout, dans la rue humide. Allez ma vieille, un peu de cran. Alignant sa colonne vertébrale branlante, ses mains se posèrent sur les lanières des sacs. Six dans chaque. C’était pas une sinécure. Du nerf. Difficilement, luttant contre l’apesanteur, ils se soulevèrent. Jésus, Abraham et tous les autres prophètes n’avaient qu’à bien se tenir. Un premier pas. Puis un autre. Puis encore un autre. Une locomotive d’un autre âge se mettait en branle. La rue et ses pavés l’appelaient vers le sol tandis que la voie lactée voilée par la pollution la sommait de s’envoler. Du ciel, une brume orangée descendait en mangeant un par un les immeubles et les passants tardifs. Elle devait se dépêcher, ne pas trébucher, ne pas se retourner. Sinon c’était la crève et la crève en pleine rue, c'est comme mourir de soif en plein désert : personne à l’horizon. Elle commençait à trouver sa vitesse de marche. Un pas après l’autre. Ses jointures de doigts étaient blanches et son sang se comprimait dans ses veines embourbées. Depuis qu’elle avait balancé son mégot, son nez était devenu une fournaise d’où s’échappait une épaisse fumée pâle. Des gouttelettes perlaient sur son front et disparaissaient dans sa masse compacte grisâtre de cheveux. La dernière fois qu’elle les avait lavés remontait à l’hiver dernier. Un an pile. Mais pas le temps de rêvasser. Fallait se bouger le fiac, comme disait l’André. Derrière elle, au loin, elle entendait la fenêtre de la femme au verre de vin se fermer. Bonne soirée à toi et profite bien de ton toit. Un rat lui coupa la route. Enfin un rat, façon de parler parce que de loin, on aurait pu le confondre avec un jeune matou sous testostérone. Ses yeux en trou de pine la fixèrent un cours instant. Si tu bouges ne serait ce que d’un cheveu, je te bouffe. Elle s’arrêta net. Fallait pas deconner avec eux. Une morsure et c’est fini. Le rat se précipita dans une poubelle à moitié éventrée. La machine à vapeur se remit en route. Tchou, Tchou, Tchou, Tchou. Ses rails étaient piégés de bosses, de trous, de pavé brisés et autre flaque en formation. Le moindre faux pas pouvait la faire chavirer. Ses sens, ou du moins ce qu’il en restait, étaient aux aguets, sa vigilance perçait les ombres. Les rues et passages n’avaient plus de secrets pour elle. Elle était chat de gouttière errant sur une terre de briques. Plus que trois carrefours et elle arrivera aux voutes. Sa planque en cas extrême.
- Madame, contrôle d’identité.
C’était un jeune boutonneux en uniforme bleu marine. Dans les verres translucides de ses fines lunettes, la fierté des forces de l’ordre transpirait dans des pupilles fébriles. Sous son képi, des cheveux noirs bouclés défiaient l’autorité de la raideur demandée. À trois boutiques de là, George, un vieux flicard qu’elle connaissait bien, se fendait la poire. Il lui faisait le coup à chaque fois qu’il avait une nouvelle recrue. Histoire de voir comment elle s’en sortirait avec une puanteur en face d’elle. Un bizutage comme un autre. Certains avaient eu des hauts le cœur, d’autres vomissaient leurs trippes après l’avoir contrôlée, d’autres se mouchaient et enfin, les meilleurs, le futur de la volaille, s’en foutaient. Ils devaient ne pas craquer devant elle, car elle pouvait porter plainte si l’envie lui prenait.
- Vos papiers, s’il vous plait.
- J’en ai pas.
C’était la vérité. Ils étaient partis en fumée un soir lorsque le froid la tuait.
- On va devoir vous emmenez au commissariat pour vérification.
- Tant mieux, ça me fera une piole jusqu’à demain.
- C’est vraiment ce que vous voulez ?
- Non, c’est vous qui me le proposez.
George était toujours en train de les mater, accoudé à un vieux mur décrépit, les bras croisé sur son torse. Jusque-là le bleu ne s’en sortait pas trop mal. Mais pas de temps à perdre. Le brouillard roulait toujours vers eux.
- Bon, vous m’embarquez ou pas ?
Question piège. Si c’était oui, il se taperait la raillerie de ses collègues pendant des semaines parce que le poste sera imprégné de son odeur poisseuse. Si c’était non, il faisait une potentielle faute. Potentielle car tout dépendait de quel coté de la loi on se mettait. Question piège et réponse dangereuse. Bonne chance mon gars.
- Ça ira pour cette fois mais pensez à passer à la mairie pour régulariser votre situation sinon, la prochaine, on sera dans l’obligation de vous amener au poste.
Bonne réponse et bien formulée en plus. Un bon petit. Elle l’aurait prise dans les bras mais ça restait un fumier de flic. Comme George. Des fous pouvant vous matraquer sans raison, vous démolir en une seconde en toute impunité. Le bleu avait rejoint son supérieur et ils discutèrent en marchant vers leur bagnole. Une Renault Scénic gris bariolé du drapeau tricolore et en gros sur les côtés « Police Nationale ». Une fois à l’intérieur, ils prirent leurs temps pour la démarrer. Grouillez vos fiacs, y en a qui doivent se foutre à l’abri. La voiture démarra enfin et fila dans une ruelle perpendiculaire à la sienne. Enfin tranquille. Sa fumerole lui servant de nez se remit à crachoter d’acres volutes. Allez ma vieille, on va y arriver. Au rythme de ses pas, la ville se dévoilant lentement en des magasins d’artifices aux vitrines assourdissantes de clinquant. Son reflet faisait tache entre les mannequins à la taille parfaite et aux toges souples. Démon parmi les anges.
- Crack !
Un sac venait de lâcher. Fumier. Une bouteille pleine de flotte se fracassa contre le pavé dans un bruit assommant. Une photo d’une gamine prenait l’eau. Une brosse à dents grise, usée par les brossages d’une vie, se frottait contre les mollards humides. Des bouts de cartons pataugeaient dans une flaque aussi grande qu’une marre. Pas le temps de ramasser. Elle s’en occupera demain matin de bonheur en espérant que la machine à crotte de la ville ne soit pas passée.
Elle passa le premier carrefour. Plus que deux. Le christ devait bien se marrer, là-haut, bien au chaud dans son paradis à la con, en regardant sa drôle de course.
- On est pas tous le fils de Dieu ! gueula-t-elle.
Elle n’eut pour unique réponse que le klaxon strident d’un scooter à fond de balle.
- Bouge de là la vioque ! beugla le type qui le chevauchait.
Pas eu le temps de répondre qu’il s’était déjà évaporé dans la nature. Encore un livreur sous-payé et une pizza froide. Les boutiques avaient laissé place à des restos attrape-nigaud et autres cafés ou la tasse est plus chère qu’un Picon. Bienvenue dans le centre historique. Un Disneyland des temps anciens ou c’était les miséreux qui habitaient là et pas leurs Airbnb qui vidaient les villes. Le tout sans Mickey. Triste à crever. Surtout pour les gosses. Fallait les voir, tirer la gueule ou bayer aux corneilles, trainant les pieds. Pauvres mioches. Les arcades naissaient enfin et pointaient leur bout de nez. Elle longea un ancien puit de pierre et continua tout droit. Ce n’était plus très loin.
Après une quinzaine de minutes de déambulation entre les odeurs de pisse et de bières sèches, elle était arrivée. Son trou. Sa grotte. Son chez elle. Il s’agissait d’un rez-de-chaussée couvert coincé entre deux arcades de pierre et dont le mur du fond était rouge brique. La porte en bois branlante et bancale qui l’avoisinait avait été depuis longtemps condamnée. Personne n’habitait là. Personne sauf elle. C’était son coin, c’était son mur couleur de brique, c’était son bout du monde. Mais le temps pressait et il s’agissait d’être méticuleux. Dans un premier temps, les cartons. Elle prit deux sacs et les vida entièrement. Ils en étaient remplis. Elle plaça les plus grands de manière à en faire une paillasse, un lit sur lequel reposer ces os rouillés. Les autres, plus petits, servaient à couvrir le plus possible les pierres. En les bloquant avec les affaires, ils ne bougeront pas. Une fois ça fait, elle sortit ses draps troués. Les bordants contre le mur rouge, ils faisaient office de matelas. Elle s’y installa et sortit d’un autre sac une couette noirâtre. Avant de la rabattre sur elle, elle regroupa ses sacs et en fit une petite barrière le long de son corps. Histoire de ralentir le froid. Là, sous les arches, blottit sous couette, son être grelottant, les dents claquants, elle était prête. Prête pour une nouvelle nuit. Pour de nouveaux lendemains. Rampant dans un silence mate de mort, faisant disparaitre les êtres et autres choses recouvrant la terre dans un vacarme calme, elle arriva doucement. La brume, aussi légère soit elle, vous écrasait l’univers. La première arcade se fit engloutir sans un bruit. Faites qu’elle la retrouvera à son réveil.
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