La terre
C’est une chose étrange que ce goût contre-nature que j’ai pour la terre ferme. Je n’ai pourtant pas le mal de mer ! Ne serais-je pas plutôt un cormoran anticonformiste ? Je le suis, sans conteste, mais je ne saurais pas me contenter d’une explication si futile. Non, il faut qu’il y ait une raison plus profonde.
Je crois que j’aspire – et que j’ai toujours aspiré – à m’extirper de ma condition. La terre est tout ce que je ne suis pas. Flanquée de cette singulière impotence qu’est son immobilité, elle a su faire de sa vulnérabilité une force admirable : elle a inventé le temps. Pendant que je m’échine à pécher ma pitance jour après jour sans qu’aucun jour ne diffère du précédent, elle sculpte l’immuable, si patiemment qu’elle parvient à modifier ce qui est pourtant destiné à ne l’être pas.
Pourquoi un Cormoran devrait-il obéir à l’ordre des choses ? Et puis d’abord, qu’est-ce que c’est que l’ordre des choses ? Si je décidais de mener désormais une vie contemplative et détachée des contingences maritimes, qui m’en empêcherait ? Ma nature ? Pfeuh ! Rien ne saurait m’empêcher de vieillir, certes, mais rien ne saurait non plus me priver de la liberté d’imprimer à ma propre existence le sens que j’entends lui donner. Je dois manger pour vivre ? Eh bien, c’est ce que nous allons voir !
À partir de ce jour, de cette heure même, je n’avalerai plus rien. Je suis un oiseau. Et qu’incombe-t-il à un oiseau digne de ce nom ? Il incombe de voler. Tout simplement.
Quand je serai complètement sec, tout à l’heure, je prendrai mon envol et je ne toucherai plus terre ni mer qu’il ne soit temps pour moi de mourir. Je vais voler, pour toujours et à jamais, jusqu’au terme de l’aventure et lorsque j’aurai les ailes brûlées par le soleil, j’accompagnerai Icare dans sa chute.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !