Le feu
C’est un spectacle extraordinaire à quoi les pompiers de Marseille assistèrent ce jour-là en combattant l’incendie de Carpiagne. L’oiseau s’était approché des flammes avec une sorte de désinvolture qui était déjà en soi une incongruité. C’était un Grand Cormoran qui provenait sans doute de l’une des colonies qui peuplent les Calanques. Lorsqu’il fut parvenu à la verticale du foyer principal, il commença à s’élever en tournoyant au milieu des fumées rougeoyantes comme un Aigle royal épousant avec grâce les courants d’air chaud qui lui permettent de gagner les altitudes où son règne devient incontestable. Mais le Grand Cormoran n’est pas un Aigle. Et son vol s’alourdit dès qu’il fut parvenu à une centaine de mètres au-dessus de la source de son élévation. Alors, comme il lui fallut de nouveau battre l'air pour se jouer des lois de la gravitation universelle, il dressa son long cou en direction du soleil et, semblable à une fusée spatiale qui décolle de son pas de tir, il s’élança d’un vigoureux coup d’ailes en direction du zénith, vers le soleil de midi. Curieusement, son corps prit presque aussitôt la forme d’une amphore. Ce vol exténuant dura moins d’une minute au cours de laquelle l’amphore sembla s’alourdir d’un poids considérable. Puis soudain, comme s’il eût renoncé à être fou, l’oiseau interrompit son vol et resta suspendu dans le ciel pendant une fraction de seconde spectaculaire à l’issue de quoi il se laissa choir en écartant les ailes à la façon dont les Cormorans ont coutume de les ouvrir face au soleil, perchés sur un rocher, pour sécher leur plumage. Sa chute semblait durer toute une vie entière mais elle se ponctua bientôt dans un grand pin en flammes où l’oiseau s’échoua. Coincé sur une branche, transformé à son tour en un brasier ardent, son corps commença de se consumer lentement…
Nul n’avait jamais vu chose pareille. Et chacun y alla de son interprétation. Pour les uns, c’était le réchauffement climatique qui était à l’origine de ces comportements aberrants, pour d’autres les pesticides, pour d’autres encore la pollution lumineuse.
Mais les incendies se fichent bien de savoir le pourquoi du comment des bouleversements du monde. Et les pompiers repartirent au combat, plus déterminés que jamais, en plaignant le sort de cet étrange oiseau de feu.
Dans la soirée, l’incendie fut enfin maîtrisé et, parce qu’il n’y avait plus rien à brûler à des kilomètres à la ronde, pas un seul combattant du feu ne demeura dans ces funestes parages. Si bien qu’il n’y eut personne, le lendemain matin, pour s’en aller vérifier qu’aucun grand cormoran ne jaillirait des cendres d’un grand pin calciné pour s’envoler majestueusement vers un destin nouveau et pourtant éternellement recommencé…
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