Ma femme s'appelle reviens
J’étais écrasé de chaleur, étouffant dans cette France caniculée, barbotant dans le jacuzzi… Oui, la résidence de l’évêque est dotée d’un jacuzzi, le pauvre homme a bien le droit à un minimum de confort. Il n’y a pas lieu de s’en émouvoir !
Vous ne comprenez rien ? Relisez Abandonné !
Tout en sirotant un Coca Light, avec un peu de Bach en fond sonore, je lisais un livre… Oui ! Il y a encore des gens qui lisent au lieu de brûler les livres et de censurer les esprits libres !
C’était un vieux bouquin de Jacques Biboni, le grand alchimiste, intitulé « Les demeures alchimiques Conchoises », un livre rare et ancien, sentant le moisi, que probablement personne n’avait ouvert et dont la fonction était purement décorative, trouvé dans la bibliothèque de cette grande demeure inoccupée.
Soudain, j’entendis du bruit dans l’entrée, la porte de la rue s’ouvrait et claquait sinistrement, annonçant des ennuis pour votre serviteur. Bruits de pas... talons… Le pas ridicule d’une femme, manifestement… On venait : c’était la merde !
Sortant du bain, cul nu comme il se doit (on ne va pas commencer à se baigner habillé, sérieusement, surtout par temps caniculaire), à pas de loup, j’allais, courageusement au-devant du destin. Une quadra bariolée arriva et sursauta me voyant, porta la main à sa poitrine, ouvrit la bouche dont aucun son ne sortit, tant son émoi était grand.
— Que signifie cette intrusion inopinée ?! fis-je, totalement scandalisé, avec l’aplomb de la racaille aguerrie.
— Mais enfin… Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
— Je suis Monsignor Basile ! En vacances à Cajars ! Mais vous madame ?
— Heu… Je suis la… La… Enfin la secrétaire du monseigneur l’évêque… Je n’ai pas été prévenue de…
— La secrétaire… Mmmm… fis-je dubitatif.
Trop pomponnée pour une secrétaire. Cela ne collait pas. De plus la grognasse m’agaçait, tant son regard s’appesantissait sur mon membre viril. Et voilà qu’elle s’empara de son tel :
— Je vais appeler l’évêché…
— Je sais tout ! fis-je, arquant le sourcil droit, plissant les paupières… Machiavélique !
— Hein ? Mais… Monsieur… Je…
— Monsignor !
— Mais enfin, couvrez-vous !
— Cessez de regarder ! Femme de peu de vertue. La nudité d’un homme sain n’est pas sale ! Je ne suis après tout qu’une modeste créature de Dieu...
Tel un fauve, je tournais autour de cette femme, certes encore bien conservée, gardant un œil sévère. Malgré cela, elle reprit contenance :
— Vous n’avez pas plus l’air d’un « monsignor » que moi d’une papesse !
— Tu es la femme de l’évêque ! Je subodore la gourgandine ! Oui ! Ça sent la gueuse ! Je hume des fragrances coupables !
— Hein ? Mais enfin… L’évêque n’a pas de femme ! Vous dites n’importe quoi ! Vous êtes fou !
— Remarque… Il a bon goût ! J’aime beaucoup… Cette petite robe d’été te va à merveille.
— Ah… Merci… Vous n’êtes… pas mal non plus… Monsieur… Basile ??? Sérieux ???
— Appelle-moi Lorenzo !
— Qu’est-ce que vous faisiez ?
— Un bain de siège, ça ne se voit pas ?
— Évidemment… Je suis bête… Vous êtes… un squatteur quoi. Dois-je avoir peur ?
— Bah… Je vais te violer et te piquer ton fric… Après… c’est selon…
— Ah… Cela m’apprendra à poser des questions idiotes.
Nos regards se croisèrent. Elle éclata de rire. Oui, malheureusement, je fais souvent cet effet aux femmes, même quand j’arque mon sourcil droit.
Son regard fit le tour du grand salon en désordre, car j’avais un peu fouillé à la recherche d’un hypothétique coffre pour me délasser les doigts et ne point perdre mon entraînement. Elle dodelina du chef.
— Je vois que monsieur a pris ses aises… Comment peut-on mettre un tel bordel !
— Tu veux pas venir te rafraîchir dans le jacuzzi ? Je te sens tendue...
— Est-ce bien raisonnable ?
— On ne vit qu’une fois…
— Certes… Mais… comment dire… Je n’ai pas de maillot…
— Moi non plus. C’est ballot.
Les femmes adorent se désaper. C’est un truc absolument dingue chez elles. Autant elles passent la journée à changer de fringues, autant elles ont la frénésie de les enlever. La probabilité de trouver ta femme le cul à l’air est d’environ 65 %. C’est documenté
Bref, nous discutâmes entre gens civilisés, du temps qui passe, de la politique, du stationnement problématique en cette bonne ville de la Conches. Je lui racontais comment mon ignoble femme m’avait abandonné et jeté dehors, ce qui la fit beaucoup rire. Oui, les femmes sont des êtres totalement dénués de la plus élémentaire compassion.
Hein ? Quoi ? La scène de sexe dans le jacuzzi ?!! Vous me prenez pour qui ? Entre un monsignor et la femme de l’évêque ? Ce serait censuré illico ! De toute façon, Lorenzo est un honnête homme et un honnête homme ne parle pas de ces choses-là !
Bref, il était temps pour moi de lever le camp. L’intérêt du squat c’est d’être en dehors du monde, du système, devenir invisible. Et ce n’était plus le cas… De toute façon, j’avais des fourmis dans les jambes. Il me fallait de l’action.
— Lorenzo... Tu vas aller où ?
— Sais pas… Je m’accommode de peu… Je ne suis pas exigeant. La vie m’a appris l’humilité. Je vais tenter ma chance au Monarque… Ma suite habituelle sera peut-être disponible. Croisons les doigts.
Elle me regarda partir, songeuse, la tête posée sur ses mains fines, sur le bord du jacuzzi, le regard ostensiblement attiré par mon membre viril.
Hein ? Toujours cul nu ? Oui, je ne retrouvais pas mes vêtements dans ce bordel ! J’attrapais en hâte une chasuble, un chech et YALA !
Il ne faut pas avoir peur d’être pauvre en France, terre d’accueil ! On aime la misère, on la cajole avec force travailleurs sociaux.
Je grimpais dans les combles et repassais par le trou dissimulé, dans la bâtisse attenante en ruine et squattée par les sans-dents du coin.
C’était l’heure de l’apéro : fromage de chèvre (en fait calendos pourri), tapenade, pain rassi et Bacardi. On sait vivre !
On me prit pour un immigré pakistanais, on me jeta des pierres ! Oui, même les gueux sont racistes entre eux ! Quelle misère quand la misère sociale s’additionne à la misère intellectuelle. Cent ans de socialisme n’ont pu corriger ce fléau… C’est à désespérer.
Mais Ahmed s’interposa.
— C’est mon ami Lorenzo ! Il est fou, il croit que le monde lui appartient, c’est un rêveur !
J’ai dit qu’Ahmed était un grand philosophe ? Il est con et vilain, mais c’est un grand-petit homme. Sans doute l’abus de cannabinoïdes ? Qui sait ?
Je retrouvai ma voiture cachée, et m’habillais « casual » : par chance j’avais emporté trois slips. Propres. Malin. J’allumai mon téléphone qui aussitôt s’indigna d’être resté si longtemps éteint. J’avais une tonne de messages de… La Maryse !
« Lorenzo ! Mais où tu es ? J’ai appelé partout ! Tu n’es nulle part !... Lorenzo, viens vite, tu es mon seul espoir !»
Cela ressemblait étrangement à l’appel de la princesse Leia pour Obi-Wan Kenobi, en plus nul. Je n’avais pas fini d’entendre cette lamentation désespérée que le téléphone sonna. C’était…
— Lorenzo ? Mais bordel ! Tu…
— Quoi encore ?
— Lorenzo ! Viens me chercher !
— Hein ? Mais on n’est plus ensemble ! Tu m’as jeté comme un chien ! Je suis à la rue…
— J’avais perdu la tête ! Je ne savais plus ce que je faisais ! On m’a enfumée !
— Bah… Ça me regarde pas… C’est ton problème !
— Viens me chercher ! Où ta conscience te poursuivra… Jusqu’à la fin des temps !
— Mais tu débloques ma pauvre fille !
— Lorenzo ! On s’aime, non ?
— Non !
— Tu n’as pas le droit de balayer notre amour d’un revers de… Pitié !
— Je vais réfléchir… On s’appelle, on se fait une bouffe…
— Viens me chercher de suite ! Ma vie est en danger ! Je suis à Saint-Patouche-Le-Sboubi. Vite !
— Mais c’est où ?
— Le trou du cul de la France ! Viens vite ! Sauve-moi !! Tu es mon seul espoir !
— …
— Lorenzo… Je te récompenserai… Largement !
— Genre ?
— Beaucoup… espèce de…
— J’entends pas bien… Tu me dis quoi ?
— Bâtard !
— Je raccroche.
— Non attends… Mais quel salaud ce mec…
— Je croyais que tu m’aimais…
— Mais aucune femme ne peut t’aimer ! Tu n’aimes que l’argent ! Je paierai ! Mais fais vite !
— Voilà… Voilà ! Je finis de m’habiller et…
— Hein ? Tu étais avec une pute en plus !
— Mais non ! Trop chaud ! C’est tout !
— Un jour… je… je…
— Tcho !
La Maryse n’est pas une femme facile à vivre. Elle est riche alors on lui passe beaucoup de défauts. Les pauvres comme moi sont toujours des exploités. C’est notre destin...
Je programmai le GPS de la Porsche. J’avais une trotte à faire, mais j’aime conduire. Je giclai dans les rues vides de la Conches, écrasée d’un soleil aveuglant, tellement changé dans son éclat sinistre, ce dont personne ne parlait aux infos…
Hein ? Non, je ne sous-entends rien ! C’est juste le réchauffement climatique ! C’est la faute à la pollution !
Bzzz !
💬 Commentaires 1