Dimanche 14 juin
Quand je m’étais réveillée, j’étais seule dans le lit. Plus de Fañch !
Je me suis levée, douchée, habillée et comme il n’était toujours pas là, j’ai traversé la cour de l’ancienne ferme pour voir si par hasard il n’était pas en train de prendre son petit déjeuner avec sa famille. Il n’y avait que Soizic et les enfants dans la cuisine, comme la veille. Elle m’a tout de suite fait la bise, m’a demandé d’attendre que le thé infuse avant de me servir.
« De toute façon, les garçons ne vont pas tarder à arriver avec les croissants. Ils ont décidé d’y aller à vélo ce matin ».
Et de fait, elle avait à peine fini sa phrase que nous avons vu par la fenêtre Fañch débouler à tout allure. Il a abandonné son vélo le long du mur mais il avait du mal le caler car il est tout de suite tombé. Il a déboulé dans la cuisine avec son sachet de croissants et s’est effondré sur une chaise, faisant semblant d’être attablé depuis longtemps. Gwendal est entré dans la cour pile à ce moment-là. Il a rangé son vélo le long du mur, a relevé celui de son son frère et est rentrée calmement dans la cuisine.
« C’est seulement maintenant que tu arrives, le vieux ? On allait commencer sans toi ! lui a lancé Fañch.
- Eh gamin, te la raconte pas, t’es arrivé il n’y a même pas trente secondes. La roue de ton vélo tournait encore sur elle-même et j’ai vu ton petit cul de danseuse entrer dans la cour quand je sortais du dernier virage. T’avais pas deux cents mètres d’avance sur toi. Et le vieux comme tu dis, il a encore assez d’énergie pour te botter le cul ».
Fañch était hilare : « Gamin ! Me botter le cul ! On croirait entendre Papy Guillaume ! ».
Soizic m’a fait l’explication de texte pendant que les deux frères continuaient de se chambrer en rigolant. Donc Papy Guillaume c’était leur grand-père, le père d’Annie et l’ancien propriétaire de la ferme. Il était décédé juste avant la crise du Covid. C’est d’ailleurs en son honneur et celui de sa femme, la fameuse Mamie Rose que Fañch vénérait, qu’ils avaient rebaptisés l’ancienne ferme Ty Lomic-Rozen, la maison Guillaume et Rose en breton. Papy Guillaume appelait ses petits-fils « gamins » et les menaçaient toujours de leur botter le cul quand ils faisaient des bêtises mais n’avait jamais mis cette menace à exécution. Gwendal et elle s’étaient installés à la ferme peut après le décès de Mamy Rose pour ne pas laisser Papy Guillaume seul. Cela ne l’avait pas empêché de dépérir très vite sans sa Rose. Cela avait été son premier et unique amour. Un peu comme Gwendal et elle.
L’évocation de ce souvenir avait rendu tout le monde un peu triste, nostalgique, même moi qui ne les avaient pas connus mais avait trouvé leur histoire très belle. La nostalgie n’avait pas empêché les deux frères et Malo de s’empiffrer de viennoiseries. Soizic sentant l’ambiance retomber a voulu changer de sujet.
« Fañch ! J’ai oublié de te montrer hier, ce qu’on avait commandé ensemble est arrivé ! »
Elle est partie et revenue avec des fringues : un pantalon, un bermuda, bleu marine tous les deux, une chemisette avec des petites fleurs rouges et bleues et un polo bordeaux.
« Voilà ça devrait aller avec les Converse rouges qu’on a acheté l’autre fois. Tu essayes les pantalons que je les marque ? Le bermuda surtout, le pantalon c’est le même que l’autre, je veux juste vérifier que l’ourlet que je t’ai fait est à la bonne longueur ».
Fañch s’est foutu en calbute dans la cuisine, a enfilé le bermuda et a confirmé que cela allait, que non il ne le serrait pas et qu’ils avaient bien fait de prendre la taille en dessous. « Ça évitera que je sois tout le temps obligé de le remonter comme le marron, le orange, c’est quoi la couleur de celui avec plein de poches ? ». Il a insisté pour essayer quand même la chemise et le polo et en a vérifié les étiquettes. Il semblait également satisfait. Il a, pour finir, enfilé le pantalon.
« Nickel, la longueur est parfaite, comme pour le gris.
- Il n’est pas gris mais kaki l’autre. Refile-moi moi le bermuda que je le marque ».
Plusieurs détails m’avaient intriguée dans la scène qui se venait de se déroulait sous mes yeux. N’y tenant plus j’ai demandé :
« Fañch ! C’est Soizic qui te choisit tes fringues ? Et pourquoi elle te les marque ?
- Ah, il ne t’a pas dit apparemment. Je n’aurais pas dû en parler devant toi. Ce qui est fait est fait ! J’explique ou tu expliques, Fañch ?
- J’explique. De toute façon, elle l’aurait su tôt au tard. Ben voilà, je ne vois pas les couleurs comme vous. Je suis atteint d’une forme de daltonisme, la tritanopie. Du coup je ne vois pas le jaune et mal le bleu donc pas le vert, pas le orange et tout un tas de couleurs qu’on me dit qu’elles existent mais dont je ne vois pas la différence avec les autres. Il paraît que je vois d’avantage la vie en rose que vous. Le problème c’est que, du coup, j’ai tendance à m’habiller comme un clown avec des couleurs qui ne sont pas du tout assorties à vos yeux, alors que pour moi, c’est harmonieux. Tant que c’était Maman qui me disait quoi mettre, ça allait à peu près mais à partir du lycée, j’ai trouvé que les fringues qu’elle me choisissait était un peu vieux jeu. Je ne voulais plus m’habiller façon Cyrillus mais plutôt streetwear, comme tous les ados de quinze-seize ans. Mais mes choix d’assortiment de couleurs étaient absolument catastrophiques. Ce que je croyais gris, neutre était en fait parfois vert et jurait avec le reste. C’est Soizic qui a proposé de faire des marques sur mes vêtements pour que je sache ce qui va avec quoi ».
Et bien voilà ! Je l’avais cru coquet, prenant soin d’assortir des tenues avec goût. Et fait il était bigleux et avait besoin d’une assistance pour s’habiller de façon potable. Ce n’était pas lui qui avait du goût pour s’habiller, mais Soizic. Enfin j’étais un peu injuste : s’il tenait à ce système de marquage c’était quand même par souci de ne pas ressembler à un clown, comme il avait dit. Et pour être tout à fait honnête avec moi-même, je dois reconnaitre que ce qui m’énervait le plus, ce n'est pas qu'il use d'astuces pour s'habiller, c’est le fait qu’en deux mois, il ne m’avait rien dit de tout cela. Il continuait donc à me cacher des choses. Combien de secrets allais-je encore apprendre « par hasard » ? Et puis peut-être aussi étais-je aussi un peu jalouse. Pourquoi s’en remettait-il à Soizic pour s’habiller et pas à moi ? Il n’avait donc pas confiance en moi ? Il avait craint que je le quitte en apprenant son « handicap » ? Pour qui me prenait-il ?
Il est allé chercher le sac de sport à moitié vide qu’il avait emmené, y a rangé les vêtements marqués par Soizic, des croix cousues sur les étiquettes. Pour le rouge, visiblement c’était deux signes « plus » côte à côte. Faudrait que je scrute ses autres fringues pour décoder leur système de marques. Il y a ajouté des pots de confiture dont il ne voulait pas mais que Soizic insistait pour qu’il les emmène. Elle l’a contraint également à prendre un sachet de la tisane que j’avais trouvé si bonne le premier soir. « Et ce sera pire tout à l’heure avec Maman ! », m’a-t-il soufflé à l’oreille.
Le temps de se préparer (Fañch avait sacrément besoin d‘une douche après sa course à vélo, il puait la sueur), de dire au revoir à tout le monde, de refaire un bisou à Enora qui s’accrochait à Fañch pour ne pas qu’il parte, nous n’étions pas vraiment en avance pour reprendre la route vers Lorient. Fañch a programmé le GPS.
« Tu ne connais la route dans l’autre sens ? lui ai-je demandé.
- Non, c’est juste pour avoir une estimation de l’heure d’arrivée. Aïe, on va se faire pourrir par Papa ».
Il a démarré et m’a filé son téléphone et me demandant d’envoyer un SMS à sa mère avec l’heure d’arrivée prévue par le GPS. Pour que je puisse le déverrouiller il a dû me filer son code : 1306, la date d’anniversaire d’Enora, comme c’était chou ! Notre message n’a pas empêché Jacques de nous balancer à notre arrivée « C’est gentil d’être venus pour le dessert ! ». Cela ne l’a pas empêché de se servir un apéro voir deux et de déguster le poisson sauce beurre blanc qu’avait préparé Annie avant d'attaquer le dessert. Après manger, Fañch m’a fait visiter la maison. J’ai pu voir sa chambre d’ado, avec son bureau et sa chaise de gamer (« l’ordi est à Rennes ») et dans un coin un établi avec tout autour et dessus, des tas de boites en carton débordant de cartes électroniques, de fils et tout un tas de choses que je n’ai pas réussi à identifier. Ses « bricolages » a-t-il commenté.
« Y a moins de bordel qu’avant, tout est à Rennes aujourd’hui »
Qu’est-ce que ça devait être avant ! Et qu’est-ce que ça devait être chez lui à Rennes. J’ai commencé à me dire que s’il n’avait jamais voulu m’inviter chez lui, c’est parce que son appart n’était vraiment pas visitable. Nous avons ensuite rejoint Annie et Jacques qui prenaient le café sur la terrasse. Annie avait sa tablette à la main, prête à me montrer tout un tas de photo de Fañch enfant. Pendant le repas, faute d’autre sujet de conversation, je l’avais en effet interrogée sur comment il était petit. Du coup j’ai eu le droit à tout une rétrospective : Fañch bébé dans les bras de ses frères, Fañch à la mer, Fañch à la montagne, Fañch fait du vélo, Fañch à la ferme, Fañch sur le tracteur, Fañch fête son anniversaire avec des copains, les photos de classe de Fañch. Fañch avait beau protester : « Non Maman, pas celles-là ! », j’ai eu le droit à tout ou presque.
« Heureusement qu’elle n’en voulait pas de celui-là, est intervenu Jacques, qu’est-ce que ça serait sinon. Julie va penser que tu essayes de lui refiler le dernier qui te reste en stock. C’est la saison des soldes, profites-en Julie, on fait moins 30% sur l’invendu !
- Papa !
- Ce n’est pas que je ne voulais pas d’un troisième, je voulais juste une fille pour changer.
- Et bien celui-là, il en a aussi une qui pend entre les jambes. Désolé, mais les filles je ne sais pas faire. Il paraît que pour faire une fille, il faut qu’au moment de la conception, la femme n’ait pas eu de plaisir. Et bien moi je n’y arrive pas. Je ne sais pas comment Gwen s’y est pris mais moi j’ai jamais réussi ».
Je ne pensais pas discuter de cela avec mon beau-père un jour et encore moins, quasiment, dès notre première rencontre mais Jacques était ainsi : pince sans rire, toujours provocateur.
Annie a insisté, malgré les tentatives de Fañch pour lui arracher la tablette des mains pour me montrer une dernière photo, sa préférée. Sur celle-ci, on voyait Jacques et ses trois fils, de dos, alignés par ordre de taille comme les Dalton, visiblement en train de pisser au bord d‘un champ. Tout à droite, bien plus petit que les autres, il devait y avoir Fañch, à l’âge de 3-4 ans. Lui avait carrément le pantalon aux chevilles et ses deux petites fesses à l’air.
« Fañch, arrête ! Laisse-moi lui montrer ma photo préférée de mes quatre hommes. Ce n’est pas comme si elle n’avait jamais vu tes fesses. Du moins j’imagine. Elles étaient bien plus belles à l’époque.
- Elles sont encore très jolies », ai-je ajouté juste pour le plaisir de voir Fañch rougir.
Le train pour Rennes ne partait que dans une heure mais déjà Jacques nous pressait de préparer nos affaires pour ne pas être en retard. Annie est allée chercher un pull marin à rayures pour Fañch, qui lui a dit ne pas en avoir besoin. Annie a insisté, lui disant que la dernière fois qu’il était venu son pull était tout élimé avec des trous.
« Je sais que tu ne roules pas sur l’or, mais ce n’est pas une raison pour t’habiller comme un clochard.
- Maman, les clochards n’ont pas des pulls de marque. Et puis j’ai le même en bleu déjà.
- Mais le rouge te va si bien ».
Bref, il n’a pas eu son mot à dire, ni pour le pull, ni pour la bouffe qu’elle a glissé dans son sac. Des plats tout préparés, emballés sous vide qu’elle lui avait mis de côté. Moi qui avais déjà du mal à le voir comme un homme, plus comme un ado, là j’avais carrément l’impression d’être face à un « Unaccompanied Minor » que la mère aurait du mal à lâcher pour le confier à l’hôtesse de l’air.
Nous sommes arrivés à la gare une demi-heure avant le départ du train. « Avec Papa, on n’est pas près de rater un train, tout ce qu’on risque c’est de chopper celui d’avant si celui-ci est légèrement en retard ».
Je sentais que la fin de la visite chez sa mère l’avait un peu énervé. Il était de mauvaise humeur. J’ai juste posé la question sur son pull qui du coup n’allait pas être marqué.
« C’est bon, je sais quand même faire la différence entre un pull rouge et un pull bleu, je ne suis pas aveugle non plus », m’a-t-il répondu assez sèchement. C’est vrai, c’est le jaune qu’il ne voyait pas, m’avait-il expliqué le matin. Il a mis ses écouteurs dans les oreilles et à commencer à rechercher de la musique dans son téléphone. Appelez cela de l’intuition féminine si vous voulez, mais j’en ai déduit qu’il n’avait pas trop envie de parler. Quand nous sommes arrivés sur Rennes, il retiré ses écouteurs et a lâché : « j’ai vu sur mon tél que Maman m’avait fait un virement pour me rembourser les billets de train. Comme si il y avait besoin ! On va utiliser l’argent pour se prendre un taxi, la flemme de me trimbaler mon sac lourd comme une enclume. Je vais demander au taxi de faire un détour de te déposer chez toi avant ».
J’aurais bien aimé lui demander de rester dormir avec moi, mais sa proposition n’en était pas une. C’était une décision bien arrêtée et non discutable. Je l’ai interprétée comme une envie de reprendre les choses en main après avoir tant subi les volontés de Soizic et de sa mère. Du coup, je n’ai pas insisté, pour ne pas froisser davantage sa fierté de mâle. Même son baiser d’au revoir fût plutôt froid, vite expédié.
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