Chapitre 10
Je monte les marches vers l’appartement de Zed, la précieuse clé en main. Mon coeur bat la chamade, trahissant ma culpabilité, ma peur de le voir d’un instant à l’autre au détour d’un escalier, mais je suis bien seule. Une odeur familière, à laquelle je n’ai pas prêté attention la veille, m’enveloppe dès que j’ouvre la porte : un mélange de miel, de cannelle et de cèdre. L’odeur de Zed.
Je referme la porte derrière moi et dépose mes affaires près du canapé, sans bruit, comme une intruse cherchant à se faire oublier. Je délaisse mes sandales et la clé à l’entrée et me dirige instinctivement vers la cuisine. Mon ventre est creux, autant d’envie que de faim, et je ressens le besoin impérieux de faire quelque chose de mes mains.
J’ouvre le frigo du bout des doigts, comme si Zed risquait d’en sortir, me prenant en flagrant délit.
N’étant pas dans une optique de rangement comme ce matin, je fais plus attention à son contenu presque vide : du yaourt nature, de la confiture, quelques tranches de jambon, du fromage, un reste de légumes crus, déjà fatigués. Rien qui ne se prête à un repas réconfortant. J’explore ensuite les placards : des œufs, du riz, des pâtes complètes, du thon en boîte, quelques épices, de la brioche, des biscuits. C’est un garde-manger de survie, non dénué de plaisir, mais avant tout fonctionnel. Il se nourrit comme on remplit un réservoir, sans chercher la chaleur d’un vrai repas
Cette constatation me serre le cœur. Je récupère mon sac, attrape sa clé et sors dans la lumière encore tiède de l’après-midi, laissant l’appartement à sa solitude. J’ignore si j’arriverai à le faire parler ce soir. Si je dois rester ici un peu plus longtemps, autant m’imposer en douceur.
Les rues de fin de journée sont baignées de cette lumière tiède et dorée propre aux villes côtières. Trouver une supérette ne me prend que quelques minutes. Je flâne entre les étals, le panier au creux du bras, choisissant des ingrédients avec une précision que je n’ai même pas pour moi-même : des tomates gorgées de soleil, des herbes fraîches, un peu d’huile d’olive. Des produits simples, rassurants, comme une tentative de ramener un peu de chaleur dans ce foyer où tout semble en suspens.
De retour chez lui, je lance une playlist au hasard sur mon téléphone et me mets directement aux fourneaux. L’eau commence à frémir dans la casserole, les tomates éclatent doucement sous la lame du couteau. L’odeur de l’ail qui grésille dans la poêle emplit la pièce, remplace peu à peu l’air stagnant, redonne vie à la pièce. Je me perds dans la musique et dans mes gestes, concentrée sur ce qui mijote, sur l’illusion que je peux apprivoiser l’atmosphère de cet endroit, et peut-être, par extension de Zed, en la remplissant d’arômes et de chaleur.
Quand tout est prêt, je dresse mon assiette et m’installe à table. Le premier bouché me réchauffe, et je me rends compte que j’avais plus besoin de ce repas que je ne voulais l’admettre. Ce n’est pas un grand plat, rien d’extraordinaire, mais c’est un vrai repas, qui réchauffe, qui nourrit autrement qu’en remplissant un simple besoin.
Une fois mon assiette vide, je me lève instinctivement pour nettoyer. Je lui impose déjà ma présence, pas question de salir son espace. Tout doit être propre, net, irréprochable, aussi soigné que Zed.
Je plonge les mains dans l’eau savonneuse et entreprends de remettre un peu d’ordre. Le bruit de la vaisselle qui s’entrechoque emplit l’appartement de vibrations autre que la mélodie ambiante, un murmure domestique qui me rassure. Tandis que je nettoie les ustensiles, mon regard se pose sur la machine à laver, à moitié ouverte, et une idée germe en moi.
Peut-être que s’il rentre et voit son appartement rangé, il sera moins contrarié que je sois restée. Peut-être qu’il comprendra que je ne cherche pas à être un poids. Que je ne suis pas venue ici pour lui compliquer la vie, mais dans l’espoir d’en faire partie.
Je sèche et range la vaisselle en vitesse et me dirige ensuite vers la machine à laver. J’y trouve des serviettes, des sous-vêtements, des jeans et t-shirt,noirs, bien entendu, mais aussi ce qu’il portait à l’anniversaire de sa mère. Tout a été jeté dans le tambour, sans avoir été trié, ce qui m’amuse et m’agace à la fois. Je sépare le blanc des couleurs, priorité absolue, ajoute éhontément mes propres vêtements, ceux avec lesquels j’ai voyagé et mes affaires de sport, sélectionne un programme, ajoute la lessive et lance le cycle.
Rassurée de laisser derrière moi un espace plus ordonné, comme si cela pouvait légitimer ma présence, je me laisse tomber dans le canapé et coupe la musique. Le doux ronronnement de la machine chatouille mes pensées. Il est presque 19h30. L’arrivée prochaine de Zed me saisit : j’ignore quelle sera sa réaction, je ne sais même pas comment moi je vais réagir.
Il faut que je m’occupe l’esprit. Je me penche vers mon sac à dos et y trouve mon livre talisman. Je me plonge dans les mots, me laissant happer par l’histoire de magie et d’éléments. Une heure plus tard, la machine s’arrête avec une petite mélodie, et l’idée même qu’un ingénieur ait ajouté cette facétie me fait sourire. Je referme mon livre et me lève pour étendre le linge. Je sors l’étente à linge de la salle de bain et entreprends d’y accrocher les tissus lourds et humides, menaçant de me glisser entre les doigts. Je tends chaque pièce avec soin, alignant les vêtements comme si je rangeais mes propres pensées.
Quand tout est enfin suspendu, je jette un oeil à mon téléphone : 20h03. Où qu’il soit, Zed ne devrait plus tarder. Mon impatience et mon angoisse refont surface. Je m’efforce de les repousser et retourne sur le canapé, récupérant mon livre, tentant de reprendre ma lecture.
Au bout de quelques minutes, le bruit sec de la poignée qui couine me fait lever les yeux, mais à peine. Un sursaut d’adrénaline me traverse, mais je l’étouffe aussitôt, ramenant mon regard sur mon livre. Je fais mine de rien. Je reste là, ancrée dans le canapé, le dos droit mais détendue, les doigts posés légèrement sur les pages ouvertes.
J’entends la porte s’ouvrir, des pas hésitants qui avancent dans l’entrée. Il ne m’a pas encore vue. Les battements de mon cœur s'accélèrent, trahissant ma tension intérieure et je lutte pour garder une respiration égale, pour rester dans mon rôle impassible. J’essaie de me concentrer sur l’histoire captivante dans laquelle j’étais plongée, sur les mots qui s’étale sous mes yeux, mais ils glissent, flous et insaisissables. Peu importe. Je parviens à maintenir l’illusion, attendant qu’il me remarque.
- Maud ? T'es encore là ?
Sa voix brise le silence, incrédule, comme s’il ne croyait pas à sa propre question. Je tourne lentement une page, sans vraiment savoir laquelle.
- Eh oui…
- Comment ça se fait ? Il y a des vols pratiquement tous les jours. Ça se passe comment ton retour ?
Il cherche à comprendre, à jauger la situation. Je perçois la stupeur et une pointe d’espoir : il s’accroche à l’idée que ma présence ne soit qu’un contretemps, qu’une erreur vite réparée. Il n’a pas anticipé que je lui tiendrai tête. Je referme doucement mon livre, prenant soin de placer mon marque page avec une lenteur calculée et le pose sur mes genoux. Puis, je lève enfin les yeux vers lui, souriant avec une pointe de sarcasme, mordante juste assez pour qu’il sache que je suis ici parce que je l’ai décidé.
- Ça, ça dépend de toi, je réplique. Ça se passe comment la conversation qu'on doit avoir ?
Le petit tour que je lui joue ne lui plait pas du tout. Je lis la peur, la confusion et la colère dans son regard, comme un animal qui réalise trop tard que le piège s’est refermé.
- Comment ça "ça se passe comment" ? s’offusque-t-il.
- T’as cru que j’étais venue pour quoi au juste ? Tu me dois une conversation, Zed. Et je ne partirai pas sans l'avoir eue.
Je sais que mon approche n’est pas la bonne mais tant pis. Je ne peux pas me permettre de rester ici plus que nécessaire dans l’état actuel des choses. Nous avons tous les deux beaucoup à nous dire avant de pouvoir envisager une relation normale, quelle qu’elle soit. Comme je m’y attendais, Zed se raidit et croise les bras.
- Ça risque de poser un problème pour ton travail, non ? me provoque-t-il.
- Pas quand on a la chance d'être consultante et de pouvoir travailler d'où on veut.
Je croise les bras à mon tour. Il est très loin d’être la personne la plus têtue de la pièce. Je le vois recouvrer son sang froid tandis qu’il maugrée :
- Sans déconner, Maud, c’est pas le moment. J’avais pas prévu ça.
Cette phrase m’interpelle. D’ordinaire, nous programmons des soirées HOTS, mais comme j’étais censée être dans l’avion, il est évident que ça ne pouvait pas être au programme.
- Qu’est-ce que tu avais prévu de faire ? je demande, curieuse de découvrir son quotidien.
Il écarquille les yeux, pris au dépourvu.
- Euh… j’allais enfiler un maillot et sortir nager.
- Ça te dérange si je viens avec toi ? je demande.
- Non. Fais ce que tu veux. J’espère que t’as un maillot parce que j’ai pas l’intention de faire du shopping.
- Euh… Ouais, ouais j’ai pris. Donne-moi juste une minute pour me changer.
- Magne-toi, j’ai vraiment besoin de me défouler, râle-t-il.
Oooooh la mauvaise humeur de Zed est plus forte que jamais on dirait.
J’attrape mon sac, m’enferme dans la salle de bain et enfile mon maillot en deux minutes, montre en main. Je remets mes vêtements par-dessus et ressors. Zed m’attend, debout près de la porte, une serviette sur l’épaule. Je lance mon sac au pied du canapé : je suis prête.
- Allons-y !
Il grogne et, sans un mot, m’invite d’un geste de la main à sortir de l’appartement. Une fois hors de la résidence, nous marchons quelques minutes en silence, chacun une serviette dans les mains. Lui devant, l’air plutôt renfrogné, moi derrière, courant presque pour ne pas le perdre.
Lorsque nous arrivons sur la plage, j’enlève mes tennis et prends le temps de savourer la sensation de mes pieds nus dans le sable. Zed, lui, continue d’avancer, comme s’il voulait conserver une distance physique entre nous. Je ferme les yeux quelques secondes et me laisse m’enfoncer dedans, écartant mes orteils pour sentir la douce friction des grains qui glisse entre eux, un instant suspendue entre leur chaleur et l’appel frais de la mer.
Lorsque je rouvre les yeux, Zed est au bord de l’eau. Il a déjà retiré ses chaussures, ses chaussettes et son t-shirt. Son jean rejoint rapidement la serviette et la pile de vêtements qu’il a abandonnés sur le sable. Il se dirige ensuite vers la mer et y entre d’un pas décidé.
Effectivement, j’ai intérêt à me grouiller si je veux rester avec lui…
Je remonte la plage en vitesse jusqu’à ses affaires et me débarrasse à mon tour de mes vêtements. Je m’approche ensuite doucement du bord de l’eau, laissant les vagues caresser mes pieds, le cœur battant d’enthousiasme et d’appréhension.
J’ai toujours adoré l’eau. Malheureusement, lorsque j’avais environ 5 ans, j’ai failli me noyer dans une mer déchaînée par les vagues. C’était une très belle journée d’été, insouciante. Dans la cohue et les cris de joie, personne ne faisait attention à moi. Alors que je m’amusais entourée d’autres enfants, la houle m’a entraînée vers le large au point que je n’avais plus pied.
Dans un éclair de lucidité que je ne m’explique toujours pas vu mon jeune âge, je me suis alourdie, un bras tendu au-dessus de ma tête pour voir jusqu’où je m’enfonçais. Je n’oublierais jamais la terreur qui m’a saisie lorsque j’ai senti que le sommet de ma main ne sortait pas de l’eau. C’est cette même peur qui m’a insufflé la force de pousser le plus possible sur mes jambes vers la surface. A peine avais-je sorti la tête de l’eau, que j’étais à nouveau ensevelie. Je me rappelle encore la sensation des vagues s’écroulant inlassablement sur moi. J’étais impuissante face à la nature, incapable de reprendre mon souffle. Depuis ce jour, le courant et les fonds marins réveillent en moi une peur déraisonnée de ne pas pouvoir regagner le rivage à pied.
Je sens un frisson me traverser tandis que je plante mes pieds dans le sable meuble, cherchant un équilibre. J’observe les minuscules coquillages qui scintillent au gré de la lumière sous l’eau cristalline et me rappelle que je suis venue ici pour Zed. Je relève les yeux : il est déjà loin, l’eau jusqu’à la taille.
But du jeu : aller le plus vite possible à sa hauteur sans s’écrouler dans l’eau… Bonne chance Maud !
Je m’aventure un peu plus loin, laissant la mer lécher mes mollets, puis mes cuisses. À cette profondeur, elle m’enveloppe d’un mélange rassurant de fraîcheur et de légèreté. Je vois Zed disparaître sous la surface et m’avance encore, les bras tendus devant moi, assurant chacun de mes pas. Lorsque l’eau atteint mon cou, mes jambes ne répondent plus : elles refusent d’avancer et de perdre le contact vital avec le sol.
Ignorant tout de ma phobie et de mes hésitations, Zed n’a pas ralenti, au contraire. Plus loin encore que tout à l’heure, il s’est arrimé à une bouée au large et me fait de grands signes de bras. Je secoue la tête et lui indique avec mes mains en croix que je n’irai pas plus loin.
Il lâche la bouée et plonge. Je m’inquiète un moment de savoir s’il va choisir de rester hors d’atteinte pour éviter notre discussion, puis je le vois à une dizaine de mètres. Il s’approche en quelques brasses et s’arrête à deux mètres de moi.
- Tu viens pas ? demande-t-il.
- Tu as conscience d’être beaucoup plus grand que moi ?
- Et alors ?
- Et alors si je vais plus loin, je n’aurai plus pied…, je réponds.
Zed lève un sourcil, visiblement amusé.
- Tu ne sais pas nager ? me taquine-t-il.
- Bien sûr que si. Mais s'il y a du courant, je ne suis pas sûre de savoir rentrer. Tout le monde n'a pas tes muscles…
- Allez viens, insiste-t-il. Moi j'ai pied. Je te lâcherai pas, conclut-il en tendant un bras vers moi.
Je suis tiraillée entre l’envie de me rapprocher de lui, de me laisser guider par sa main tendue, et la peur irrationnelle de quitter la terre ferme. Je me raisonne : la mer est calme aujourd’hui, il n'y a presque pas de vent, je n’ai pas senti de courant en venant jusqu’ici. Et c’est Zed… Jamais il ne laissera quoi que ce soit m’arriver. Confiante, je pose ma main dans la sienne, chaude comme d’habitude, et le laisse m’attirer doucement à sa hauteur.
Je me tiens à son épaule pour garder la tête hors de l’eau. Nous sommes vraiment très près : une longueur de bras, de mes bras pour être précise, autant dire une distance dérisoire. Son visage est tellement près du mien que je peux discerner les paillettes d’or de ses iris. Mon cœur s’emballe, comme toujours quand je suis avec lui.
Je baisse le regard subitement. Si je continue à admirer ses prunelles, je vais perdre pied, perdre toute ma lucidité. Chaque fibre de mon corps me crie déjà de m’approcher davantage, de laisser mes émotions m’envahir et de m’abandonner à la chaleur de ses bras… Mais je me reprends : je dois garder une part de moi en dehors de ce tourbillon. Nous devons parler et j’ai besoin d’avoir toute ma tête pour aborder tout ce qui flotte entre nous.
- Ça va ? murmure-t-il.
- Zed… Être près de toi… C’est…
Les mots me manquent, ils se bousculent, mais aucun ne semble suffisamment fort, suffisamment juste pour traduire ce que je ressens.
- Tu me fais confiance ? je lui demande tout à coup en plongeant mes yeux dans les siens.
D’abord suspicieux, il sonde à son tour mon regard avant d’acquiescer. Toujours accrochée à son épaule, je prends sa main et la guide avec douceur contre mon cou, au creux de ma carotide. Mon sang pulse sous ses doigts, chaque battement révélant ce que je ne peux formuler à voix haute.
- Ça, c’est l’effet que tu me fais. En permanence.
Ses yeux ne lâchent pas les miens et chaque seconde fait naître des papillons dans mon ventre. Sa main glisse délicatement jusqu’à ma joue et y reste. La chaleur de sa paume contre ma peau semble amplifier chaque battement de mon cœur.
- Est-ce que tu me fais confiance ? me paraphrase-t-il.
Toujours.
Je ne serai pas dans ses bras si ce n’était pas le cas. Je hoche la tête. Doucement, il attrape ma main libre et la colle contre son torse, aussi lisse et ferme que dans mes souvenirs. Son cœur cogne sous ma paume, rapide, puissant, comme s’il répondait au mien.
- C’est l’effet que tu me fais depuis toujours, me confie-t-il solennellement. Ça et autre chose plus bas, reprend-il avec une sourire espiègle.
Une chaleur douce mais profonde monte en moi. Je ris doucement pour masquer l’embarras qu’il fait naître et confesse à mon tour :
- Zed, tu sais très bien que c'est pareil pour moi…
Il ne détourne pas le regard. Un frisson parcourt ma peau, mais je n’ajoute rien. Dire davantage serait franchir une limite que je ne suis pas sûre qu’il soit prêt à dépasser. Nous restons ainsi quelques instants, à moitié enlacés dans l’eau. Immobiles et silencieux, comme si le moindre geste ou mot pouvait briser le fragile équilibre que nous semblons avoir trouvé. Qui pourrait croire qu’il y a trois jours à peine, nous étions presque à nous sauter dessus ?
- Mais… En fait, qu’est-ce que tu me trouves ? lâche-t-il.
- Tu es sérieux ? je demande, mi-perplexe, mi-amusée.
Son regard inquisiteur et inquiet me prouve que oui.
- Oh Zed…
Je m’approche un peu plus, prenant son visage dans mes mains.
- Comment est-ce que tu peux avoir une aussi piètre image de toi… Ça me dépasse. Je voudrais… Raaah !
Je râle de frustration de ne pas trouver mes mots et renverse la tête en arrière.
- Rien qu’en entendant ta voix, j’ai le cœur qui s’emballe. Non ! Même rien qu’en te regardant, j’ai le cœur qui s’emballe. Tu as pu le constater toi-même.
Il sourit alors et je sens ses bras entourer ma taille, son regard se radoucissant, même s'il reste un peu incertain.
- Quand je te vois entrer dans une pièce, quelque chose en moi me dit : « le soleil est revenu ! ». Zed, je te l’ai déjà dit mais je te le répète : tu me happes comme une tornade. Tu es mon champ gravitationnel.
Mes compliments le gênent. Je vois à sa manière de rapprocher sa tête de ses épaules qu’il cherche à fuir, sans le pouvoir. Sa seule échappatoire consiste à détourner les yeux.
- Je ne vois quand même pas ce que tu me trouves.
- Regarde-toi dans une glace, enfin ! je m’écrie, un peu exaspérée, en lui prenant le menton pour qu’il me regarde. Je suis totalement sérieuse ! je continue, un peu plus calme mais toujours déterminée. Regarde-toi vraiment. Je voudrais l’espace d’un quart d’heure, non, non ! Même juste l’espace d’une minute que tu te voies à travers mes yeux. Que tu mesures la puissance de l’effet que tu me fais, que tu ressentes la violence de l’impact que tu as sur moi. Et pas que physiquement avant que tu te poses la question.
Je le sens se raidir un instant, mais je continue, sans le quitter des yeux.
- Alors, voilà… J’ai compris que je ne suis personne pour toi. Que tu ne veux pas de moi, sous aucune forme et sous aucune condition. Et franchement ça me fait mal. Mais tu m’as posé la question, alors je te réponds, je termine d’une voix plus douce, en haussant les épaules.
Ses grands yeux dorés me scrutent avec une telle intensité que je me détourne à mon tour. Il me tient toujours contre lui.
- Maud ? m’appelle-t-il doucement.
Je n’ose pas le regarder. Je sens la chaleur de son corps sur chaque centimètre de ma peau en contact avec la sienne. Mon visage est en feu.
- Maud, tu sais que tu comptes énormément pour moi, continue-t-il.
Mon cœur se serre, douloureusement, comme s’il anticipait la chute. Ces mots, si tendres, ceux que je suis venue chercher, sonnent comme une sentence : la confirmation de son indifférence bienveillante. Je compte, oui, mais pas comme je l’espérais, pas comme lui compte pour moi. Ce constat fait naître en moi une douleur sourde, et pourtant… ce devrait être une bonne nouvelle. Ce sera plus simple ainsi : pas de tension, pas d’ambiguïté, juste une vérité froide mais claire. Pourtant, au lieu de me soulager, elle m’écrase d’une tristesse amère, comme une porte qu’on referme sur un rêve. Je ferme les yeux, cherchant à apaiser ce tumulte intérieur, mais tout se brouille.
Puis je sens ses mains guider les miennes autour de son cou avec une douceur infinie. Ce geste me fige, une réminiscence brûlante de notre douche commune. Je n’oublierai jamais la sérénité grisante de cet instant, ni la torpeur cinglante que m’a causé son départ.
Ses doigts frôlent mes hanches avant de soulever délicatement mes genoux. La chaleur de son corps contre le mien, si proche, devient presque insupportable. La tension qui m’habite ne faiblit pas, intense, et désormais cruelle.
- Je ne peux pas dire plus mais… Enfin voilà, tu sais très bien que je t’adore, conclut-il en positionnant mes jambes autour de lui.
Oh !
Cette phrase me donne la force de le regarder, et ce que je vois me coupe le souffle. Ses yeux brillent d’une émotion brute, contredisant tout ce que je viens de penser. Ce n’est pas une simple tendresse ni un désir fugace. Je compte au point qu’il y a en lui un combat, une peur presque palpable, une vérité qu’il refuse encore de nommer. Il peut y avoir un “nous”. A condition qu’il s’autorise à le dire, qu'il ose y croire.
Les yeux dans les yeux, mes bras accrochés à sa nuque, mes jambes enroulées autour de sa taille, ma poitrine collée à la sienne, mon bas ventre tellement près du sien… Ses mains sur mon corps, l’une sur ma hanche, l’autre presque sous mes fesses. Son visage si près du mien…
Je meurs d’envie de répondre à sa déclaration et je suis terrifiée à l’idée qu’il se referme à nouveau si je vais trop vite. Les seuls mots qui sortent de ma bouche sont :
- Je sais, Zed.
- Pourquoi « Zed » ? me demande-t-il doucement. Tu ne m’as jamais dit.
Aïe. Ça craint.
Je sais pertinemment pourquoi j’ai choisi ce surnom. La sonorité d’abord, mais pas que… Et je ne sais pas s’il pourra encaisser toutes les raisons.
- Je ne suis pas sûre que tu veuilles entendre la réponse à cette question…
Il ne répond pas, mais ses yeux, à la fois incroyablement tendres et terriblement sérieux, m’encouragent à poursuivre. J’inspire profondément et me jette à l’eau.
- Et bien d’abord parce que tout le monde t’appelle « Ceddy » et que je trouve que ça fait un peu enfantin alors que moi je te vois comme un homme. Ensuite parce que personne d’autre que moi ne t’appellera jamais « Zed ». C’est mon surnom pour toi et personne d’autre. Il correspond plus à l’homme que je vois en toi. Ça fait mystérieux, chaleureux, aventurier, sensuel, foutrement sexy…
Il fronce les sourcils, et je sens un petit frisson d’appréhension me parcourir. Je marque une pause, hésitante, puis décide de continuer :
- Et aussi parce que ton nom complet me donne des papillons absolument partout. Alors euh… c’était plus « sage » de t’appeler autrement.
Son expression change légèrement, passant du circonspect au renfrogné, et j’ai peur d’avoir été trop loin. Pourtant je n’ai fait que répondre à sa question.
N’oublie pas qu’il y a une différence entre ce que Zed veut savoir et ce qu’il est prêt à savoir.
- Enfin bon… ça n’a pas d’importance, je me dérobe en le relâchant doucement. Il ne va pas tarder à faire nuit et je commence à avoir un peu froid. Je pense que je vais rentrer.
Mensonge éhonté, mais nécessaire. Je dois laisser à Zed l’espace dont il a besoin pour digérer tout ce que je viens de lui confier. Il ne semble pas s’apercevoir de ma supercherie.
- D’accord. Prends les clés dans mon short. Moi je vais quand même faire quelques brasses. Je te retrouve à la mai… chez moi plus tard.
Il dépose un baiser sur ma joue avant de plonger précipitamment. Battant des pieds, je guette le moment où je le verrai sortir. Après quelques secondes, sa tête émerge enfin, éclaboussant l’eau autour de lui. Il commence à nager, ses bras puissants fendant l’eau avec grâce. Je le contemple un instant, absorbée par sa fluidité, par la liberté qu’il dégage dans cet élément, puis rebrousse chemin vers le rivage.
Une fois sur la terre ferme, je prends une serviette, me sèche rapidement, et me rhabille avant de prendre ses clés dans son short. Je remonte la plage en direction de l’appartement, non sans jeter un dernier regard en arrière.
Je suis saisie par la beauté du coucher de soleil sur la mer : l’azur se teinte de nuances rouges et or, et la lumière vacille, douce, comme un rêve en train de se dissiper. Zed se déplace dans l’eau, ses gestes fluides et rythmiques. Tout me semble soudain plus vibrant, plus réel, comme si la mer elle-même résonnait avec ce qu’il y a entre nous.
Je souris malgré moi en me rappelant ce qu’il m’a confié, en sachant que je fais partie des rares personnes de son entourage avec lesquelles il se permet de s’ouvrir. Cette connexion nous a permis ce soir d’effleurer la surface de nos problèmes. Si nous continuons sur cette lancée, j’ai bon espoir de voir un dénouement positif. Si Zed préfère se refermer, il pourrait décider de couper le lien qui nous unit pour toujours. Si, au contraire, il parle, nous pourrions, au moins, préserver une relation convenable, proche mais distante, telle qu’attendue entre un beau-frère et une belle-sœur. Mais si, comme je l’espère, il ose enfin me dire ce qu’il ressent, il nous offrirait la possibilité de construire un avenir.
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