Chapitre 9
Un bruit strident et insistant me tire du sommeil, la sonnerie d’un réveil. Je quitte les bras de Morphée et réalise, dans un demi-éveil encore flou, que je suis dans ceux de Zed. Nos corps sont collés, la chaleur de sa peau se mêlant à la mienne, dans un contact à la fois rassurant et troublant. La musique s’arrête, et son murmure, doux et un peu rauque, flotte dans l’air :
- Bien dormi ?
- Pas vraiment, je ronchonne.
J’ai encore fait un cauchemar cette nuit et je me demande ce qui a motivé mon subconscient à chercher son contact — le besoin de protection ou l’envie de lui ? Me rappelant la distance prudente qu’il avait maintenu la veille, je culpabilise et décide de m’écarter. Je m'extirpe tant bien que mal hors de ses bras, mais il m’arrête en serrant ma taille, m'attirant un peu plus contre lui.
- Tu peux rester si tu veux, tu sais. Ça me gêne pas. Ça prouve que tu étais bien dans mes bras.
Je note une pointe de gêne dans sa voix, ce qui me déstabilise davantage. Puis, son sourire, d’une tendresse à faire fondre un glacier, adoucit l’atmosphère. Il caresse mon visage du bout des doigts et je me perds un instant dans l'intensité de son regard, dans le mordant du métal à son pouce contre ma peau et la douceur de son geste. La proximité de son corps, ses lèvres, si proches des miennes, me lancent un appel silencieux. Je me redresse et prends mes distances, décidée à ne pas céder à la tentation : il ne se passera rien tant que nous n’aurons pas démêlé la situation. Je m’étire, frotte mes yeux pour dissiper les derniers vestiges du sommeil, cherchant à retrouver une contenance.
- Désolée. Je me suis endormie devant le film hier. Je ne pensais pas que je me retrouverai sur toi et que ça te forcerait à dormir ici.
- C'est moi qui suis désolé pour le réveil. En même temps, il a sonné pour une bonne raison : je dois être au taf dans 30 minutes.
Tout comme chez ses parents, il sort du lit avec une vitesse exagérée, mais pas suffisante pour dissimuler l’évidence entre ses jambes, une bosse qui ne trompe pas. Un frisson me parcourt, mélangé à un léger sentiment de gêne et d’humour : peut-être n’est-il pas aussi détendu qu’il le prétend. J’aime l’idée, même erronée, que je lui fais de l’effet.
Je me redresse un peu dans le lit, la couverture enroulée autour de moi. Je jette un oeil à mon téléphone : 10h30. Je l’entends s’activer dans sa chambre, sans doute à la recherche de ses vêtements. Je lutte contre l’envie de le regarder par la porte ouverte dans l’espoir d’apercevoir son corps nu. Une tentation que je tente de repousser, mais mes yeux s’attardent quand même sur la lisière de la porte entrouverte. L’image de lui allongé sur moi hier matin, à peine habillé, me reste en tête.
Lorsqu’il entre à nouveau dans le salon, je le suis des yeux, hypnotisée. Il a de nouveau ses vêtements professionnels, noirs et neutres, qui lui confèrent cette aura mystérieuse et sexy. Le tissu de son t-shirt épouse ses épaules, les mettant en valeur, et un frisson de désir parcourt mes bras. Je tente de ne pas le laisser paraître, mais la chaleur qui envahit mes joues me trahit.
Sans me regarder, il se déplace dans la cuisine avec une sorte de nonchalance maîtrisée, le bruit de ses pas se mêlant à celui de la vaisselle qu’il prend sans hâte. Il ouvre les placards, le frigo et dépose tout sur un plan de travail que je ne vois pas de ma position. Chaque mouvement semble fluide, presque chorégraphié, comme s’il était né pour évoluer dans ce décor. Il commence à manger et je me décide à le rejoindre.
- Plutôt bol ou tasse pour toi ?
- Hum… ça dépend de ce qu’il y a à manger, je réponds, un peu surprise par mon aisance , malgré la nouveauté de la scène.
- Le contenu intégral de mon frigo et une partie de mes placards.
Je prends place sur l’une des chaises hautes près du comptoir, mes coudes appuyés dessus, et laisse mes yeux se poser sur le chaos organisé qui occupe le plan de travail — sucré, salé, chaud, froid… Tout y est, plein à craquer, comme s’il voulait nourrir une armée. Ça me fait sourire, et je me sens d’un coup détendue, cette scène de quotidien un peu absurde contrastant avec l’intensité de la veille.
- Effectivement. Je vais prendre une tasse alors. Tu as réussi à dormir ? Je ne t’ai pas trop dérangé ?
- J’ai dormi comme un bébé. Si le réveil n’avait pas sonné, je serais encore sous la couette, assure-t-il. Enfin, le petit bout que tu aurais daigné me laisser.
- Je trouvais que je faisais une bonne couette de substitution. En tout cas, toi, tu fais un assez bon matelas, je plaisante tout en tâtant le terrain.
- Ouais… Merci.
Il détourne les yeux, mal à l’aise. Je n’arrive pas à identifier si je l’ai touché de la bonne ou de la mauvaise façon. Nous mangeons en silence. Avant que je le confronte sur ses sentiments, nous avions l’habitude de parler lors des petits déjeuner, de nos emplois respectifs, du dernier film que nous avions vu. Malgré nos appels et messages quotidiens, nous avions toujours quelque chose à nous dire. Pas aujourd’hui. Ce manque de naturel me pousse à faire le premier pas.
- Zed, il faut qu’on parle.
- Je suis désolé, mais j’ai pas le temps.
J’insiste mais il enchaîne :
- Vraiment ! Je dois filer au travail. Laisse ce qui ne va pas au frigo en plan quand tu auras fini, je rangerai en rentrant.
Sa voix est ferme, mais je perçois la vulnérabilité derrière ses mots. Ce n’est pas un refus assumé, mais une esquive, un acte de défense maladroit. Il débite ses phrases comme on vide un sac trop lourd, le plus vite possible, sans m’offrir le moindre espace pour m’interposer ou pour répondre, comme s’il voulait boucler cette conversation avant même qu’elle ne commence.
Il détourne les yeux et se lève dans un mouvement brusque pour ranger ses couverts dans le lave-vaisselle. Il termine de se préparer et se bat avec son trousseau pour en retirer une clé.
- Au fait… Tiens, ça c’est la clé de l’appart, me dit-il en me la tendant. Quand tu partiras, tu voudras bien la mettre dans la boîte aux lettres ? Je la récupèrerai en rentrant vu que je ne suis pas au bar de toute la journée.
C’est une fuite déguisée en consigne. Il veut me voir partir pour éviter de parler des récents évènements, pour ne pas affronter ce qu’il ressent. Il est hors de question que je laisse une telle chose se produire : je ne suis pas venue jusqu’ici pour me faire congédier. Je ne partirai pas tant que nous n’aurons pas eu cette conversation, la seule qui compte vraiment, celle qui dénouera tout ce qui nous étouffe. Le moment est mal choisi pour lui dire ça, alors je me tais.
Une petite voix en moi me souffle qu’il ne m’a pas donné de date de départ réelle. Cette omission, volontaire ou non, m’offre une faille parfaite à exploiter, un prétexte pour prolonger ma présence. Ironique et décidé, mon démon d’épaule m’assure que je peux jouer cette carte, et je l’écoute avec une docilité presque jubilatoire. Le sourire qui s’étire sur mes lèvres est calme, doux, innocent en apparence, mais calculé jusque dans la moindre nuance.
- C'est noté. Je ferai ça quand je partirai.
Dans son regard, l’ombre d’un soupçon passe, imperceptible, tout comme sa panique, pour tout autre que moi. L’espace d’une seconde, je culpabilise de devoir le manipuler de la sorte. Il ouvre la porte et se tourne vers moi. Il ne bronche pas, reste figé dans l’entrée.
- Je… ferais mieux d’y aller, conclut-il en passant le seuil.
La porte se referme, à peine audible, derrière lui, laissant dans l’appartement un silence presque irréel. L’absence de Zed est un vide étrange, une impression de creux dans l’air, comme si son départ avait aspiré toute la chaleur de la pièce. Je reste figée un instant : le fait qu’il m’ait donné la clé de chez lui et le message derrière ce geste, me déstabilise plus qu’il le devrait. Quand un homme donne la clé de son lieu de vie à une femme, c’est pour lui signifier qu’il souhaite qu’elle fasse partie de sa vie de façon intime. Zed, au contraire, m’a confié cette clé, comme une manière de marquer une distance, de me signifier qu’il n’est pas disposé à s’ouvrir à moi.
Mon regard glisse sur la table encombrée de notre petit-déjeuner, où les nombreux emballages se mêlent aux miettes de pain, traces d’un moment suspendu, d’une normalité qu’on a tenté de retrouver, sans succès. Je quitte ma chaise en soupirant et entreprends de tout remettre en ordre, dans l’espoir fou que cela compensera le très mauvais tour que je compte lui jouer. Chaque geste, chaque assiette empilée, chaque tasse rincée m’évite de trop réfléchir à la manière dont Zed a fui la conversation.
Une fois la cuisine nettoyée, je ressens le besoin de bouger, de me défouler, d’épuiser ce trop-plein de pensées qui me bousculent. Alors, comme un réflexe, je me tourne vers ce qui m’a toujours permis de tenir debout : le sport. Mon moyen fétiche d’évacuer, de canaliser mon énergie, et aussi de déculpabiliser d’avoir un bec aussi sucré. Je fouille dans ma valise, en extirpe ma tenue de sport, legging mauve et débardeur rose, et les enfile avec l’aisance d’un rituel ancré en moi.
Il y a quelques mois encore, je m’entrainais en sous-vêtements, libérée de tout tissu qui me paraissait trop étriqué, trop rigide. Je détestais cette sensation d’être contrainte, étouffée, comme si la moindre couture bridait mes mouvements, comme si mon corps, pourtant si vibrant, devait soudain se plier à des limites inutiles.
Mais un jour, lors d’une visite chez les parents de Nate, j’ai compris l’intérêt d’avoir une tenue complète. J’étais dans la chambre de Thomas, comme souvent, où personne ne venait jamais me déranger, loin du vacarme familial ambiant, là où j’étais certaine d’avoir la paix. Je me revois allongée sur le dos, à même le sol, le souffle encore saccadé d’une série d’abdos intenses, la poitrine qui montait et descendait à un rythme irrégulier, mes muscles encore frémissants de l’effort, mes écouteurs sans fil diffusant dans mes oreilles une playlist familière, presque rituelle, qui m’isolait du monde comme une bulle imperméable.
Sans prévenir, la porte s’est ouverte, et Zed est apparu dans l’embrasure, brisant le non-dit tacite et respecté de tous : ne jamais pénétrer mon refuge sportif. Il avait frappé, j’en suis certaine, mais le volume de ma musique avait sans doute couvert le son. Je suppose qu’il s’est inquiété de ne pas avoir eu de réponse et a préféré vérifier que tout allait bien.
Il a donc poussé la porte et m’a vue dans une intimité inédite, presque choquante au vu des sous-entendus qui marquaient nos interactions à l’époque. Il s’est arrêté net, figé, pris au dépourvu par cette scène qu’il n’aurait pas dû voir, ou qu’il n’avait pas anticipée. Moi, à moitié nue, étendue sur le dos, vulnérable, offerte, dans une position des plus indécentes tant elle évoquait d’autres contextes, d’autres efforts physiques.
J’ai cru qu’il refermerait la porte, que l’embarras lui ferait détourner les yeux, rougir, bredouiller quelques mots d’excuse, mais non. Son regard a glissé de mon visage vers ma gorge, puis sur mes épaules, le long de mon ventre, s’attardant une fraction de seconde - une éternité - sur le creux de mes hanches, sur la courbe de mes cuisses légèrement entrouvertes, capturant tout ce que cette position involontairement érotique évoquait. Et dans ce glissement, il y avait quelque chose de brûlant, de presque coupable, une tension nouvelle, confirmant le malaise de la situation.
Puis il a repris contenance, comme si ce trouble n’avait pas existé, et m’a demandé, d’un ton neutre, presque mécanique :
- Ma mère a amené une brioche pour le goûter. On se demandait si tu voulais venir.
J’ai hésité un instant, encore abasourdie par sa présence, puis j’ai répondu, presque dans un souffle :
- Euh… Oui… oui, je finis et j’arrive.
- Ok. Tu voudras un thé ? Un café ? A-t-il ajouté, la voix toujours ferme, imperturbable.
- Euh… Juste du lait, s’il y en a. Ce sera très bien.
- Super, à tout de suite.
Il a refermé derrière lui, avec l’indifférence feinte qu’il arbore en permanence. Mais j’ai vu son ombre s’attarder dans le mince interstice sous la porte, signe qu’il était plus perturbé qu’il n’a voulu le montrer.
J’ai mis fin à ma séance plus tôt que prévu, non pas par envie de rejoindre tout le monde, mais parce que j’étais encore trop secouée par ce qui venait de se passer, par le poids de son regard sur mon corps, et les réactions qu’il avait déclenchées.
Ce jour-là, j’ai ajouté une ligne à la longue liste d’incidents alimentant mes doutes quant à son intérêt pour moi. Depuis, je mets un point d’honneur à être un minimum vêtue, mais ce n’est plus seulement pour me préserver. Il y a également l’espoir secret qu’il me voie à nouveau et, puisqu’il s'entraîne, lui aussi, qu’il reste, qu’il fasse ses exercices avec moi.
Parfois, j’imagine son souffle mêlé au mien, nos corps en mouvement côte à côte, sa présence silencieuse mais brûlante tout près de moi. Je fantasme de le voir bouger, concentré, tendu, ses muscles qui se contractent sous l’effort. Je suis folle de son corps, sculpté par la détermination, par la colère peut-être aussi… S’il s'entraînait avec moi, je pourrais le regarder, autant que je le veux, sans avoir à m’en excuser.
Je secoue la tête pour chasser ces images.
C’est pas demain la veille que ça va arriver, vu comme il te fuit, ma grande…
Je chausse ensuite mes baskets, lance ma playlist habituelle, brisant la quiétude pesante qui s’était installée, et commence à m’échauffer, après avoir dégagé un peu de place dans le salon.
Les premières minutes sont laborieuses, mes muscles encore ankylosés par le trajet de la veille, mes pensées trop présentes, mais mon corps retrouve rapidement ses repères et je me laisse emporter par le rythme. Je saute, j’enchaîne les squats, les fentes, les coups de genoux, envahie par la sensation familière de l’effort. La sueur perle sur ma peau, les battements de mon cœur s’accélèrent, la musique pulse dans mes oreilles, et mes pensées s’effacent au profit du mouvement.
Après une heure d’efforts intensifs, je m’arrête enfin, en nage, essoufflée, mais satisfaite. Tandis que je m’étire longuement, mes muscles vibrants encore de l’effort, je laisse mon regard errer sur l’appartement. Ce lieu où je ne devrais pas être, où j’ai forcé ma place, où tout me rappelle l’homme que j’essaie de comprendre sans jamais vraiment y parvenir.
Je pense à sa voix chaude et douce ce matin, à la chaleur de son corps près du mien et son regard fuyant quand il est parti. Je me surprends à imaginer me réveiller à nouveau à ses côtés, non pas sur le canapé, par accident, mais dans son lit, preuve d’une véritable intimité, souhaitée, assumée… Je secoue la tête, consciente que ces fantasmes n’ont plus lieu d’être tant que la discussion avec Zed n’a pas eu lieu. Je me redresse prudemment et me dirige vers la salle de bain.
L’eau chaude coule sur ma peau, apaisant mes muscles tendus et emportant avec elle le poids des émotions qui menacent de m’assaillir. Je ferme les yeux un instant, profitant de cette pause méritée, savourant la sensation de la chaleur qui enveloppe mon corps. Lorsque je sors de la douche, je me sens plus légère, plus en phase avec moi-même.
Enroulée dans une serviette, je retourne dans le salon et récupère mon ordinateur portable. L’idée de travailler me semble soudainement attrayante : me concentrer sur quelque chose de productif me fera du bien. Je finis de me sécher et d’enfiler des vêtements confortables avant de m’installer sur le canapé. A peine assise, je remarque la lumière éclatante qui inonde l’appartement. Dehors, le ciel est d’un bleu éclatant, le soleil brille haut, et une brise légère agite doucement les rideaux.
Il fait bien trop beau pour rester enfermée ici.
L’idée d’un jus de fruits en terrasse, d’un moment à l’extérieur où je pourrais à la fois travailler et respirer l’air frais, devient irrésistible.
Est-ce que je peux aller dans le bar de Zed ?
Ma tenue est légère mais correcte : un jean confortable, un t-shirt simple, mes cheveux encore humides attachés. Je ne vois aucune raison pour laquelle je ne serai pas autorisée à m’y installer. Sans réfléchir plus avant, je ferme mon ordinateur, boucle mes affaires de travail, range précieusement la clé de Zed dans une poche et quitte l’appartement.
A la lumière du jour, je réalise combien le bar est beau. Le comptoir est sobre, épuré, dans les ton turquoise et ocre. Il me rappelle les plages alentour.
Je jette un oeil furtif vers les zones réservées au personnel. Comme il me l’avait annoncé, Zed semble absent. J’en suis à la fois déçue et rassurée. J’aurais adoré le voir dans son environnement de travail, mais il m’aurait très certainement chassée. Je m’installe à une table en terrasse et sors mon pc, prête à reprendre mes tâches habituelles. La sensation du soleil matinal sur ma peau est une chaleur réconfortante. J’entends des pas se rapprocher et une voix féminine m’accueille.
- Θέλετε κάτι ?
Une jeune femme se tient devant moi, le carnet serré contre sa poitrine, les joues rosies d’un léger embarras, le regard à la fois poli et inquiet. Elle doit avoir à peine vingt ans, mais il y a dans sa posture une forme de gravité presque touchante, comme si prendre ma commande avait, pour elle, quelque chose de solennel.
Je lui adresse un sourire, tentant de masquer la gêne que je ressens à ne pas pouvoir lui répondre dans sa langue.
- Oh hi ! Sorry, I don’t speak greek at all.
Elle tripote son carnet, rougit un peu plus encore, comme si mes mots venaient tout juste d’élever entre nous un mur infranchissable.
- Me English not speak well…
Son accent est doux, mais ses mots tombent l’un après l’autre, maladroits, comme posés sur un sol trop glissant.
Nous restons un instant silencieuses, désarçonnées par l’énigme délicate que pose la barrière de la langue. Je scrute les tables avoisinantes dans l’espoir de trouver repère quelconque — une carte posée sur une table, un tableau noir avec des inscriptions, quelque chose à quoi m’accrocher pour rendre la scène moins bancale.
La serveuse me regarde encore, incertaine, attendant que je fasse quelque chose, n’importe quoi, pour la sortir de ce petit moment d’embarras. Alors, par réflexe, je glisse la main dans mon sac, prête à dégainer mon téléphone et à lancer une traduction approximative, me raccrochant à la technologie comme à une bouée de sauvetage dérisoire.
Je n’en ai pas le temps. Derrière elle, la voix de Jona s’élève, calme, assurée et chaleureuse :
- Το αναλαμβάνω εγώ.
- Ευχαριστώ. Με σώζεις, souffle-t-elle, soulagée, avant de disparaître dans le bar en se cachant derrière son carnet.
- Salut ! dit-il en me tendant la carte. Cédric ne sera pas au bar avant un moment.
Son accent reste très prononcé, presque chantant, mais il parle avec une aisance tranquille. Il maîtrise à l’évidence plusieurs langues, peut-être même plus que moi, et, l’espace d’un instant, je crois que j’en suis presque jalouse.
- Je ne suis pas là pour lui, j’affirme en attrapant la carte.
- Vous savez ce que vous voulez ordonner ? demande-t-il, à nouveau professionnel.
Hum… Quelques difficultés avec les faux amis.
- Possiamo parlare italiano se le piace.
- No, no, no ! réplique-t-il aussitôt en agitant les mains devant lui. Je travaille dans un bar aussi pour parler avec des clients. J’aime bien quand ils sont étrangers parce que ça m’entraine. J’aimerais bien aller en France un jour, donc parler français, c’est une bonne chose. J’essaie avec Cédric, mais il ne parle pas beaucoup.
Ça, c’est le moins qu’on puisse dire.
- D’accord. Va pour le français, je souris, touchée par sa sincérité. Au fait, on peut se tutoyer si tu veux.
- Super. Tu veux manger quoi ?
Je parcours rapidement la carte, soulagée de voir que les produits y sont traduits en anglais. Il y a tellement de choix sucrés : gâteaux locaux, salades de fruits, douceurs aux noms imprononçables… Tout semble délicieux. Diabolo ? Jus de fruit ? Chocolat viennois ?
- Un chocolat viennois, ce serait top.
- C’est noté. Je reviens tout de suite.
Quelques minutes plus tard, Jona réapparaît, toujours souriant, un plateau en main. Il dépose la tasse devant moi avec un soin presque cérémonieux.
Il est vraiment très beau — le fils caché de Jesse Williams et Antonia Thomas. Un visage doré, doux, et un regard qui donne l’impression qu’il écoute même quand tu ne dis rien. Il dépose un énorme mug devant moi puis ajoute :
- Ah et cadeau de la maison ! Du gâteau citron et graines de pavot.
Il dépose une part de gâteau sur ma table et s’éloigne sans attendre de réponse. Je me penche vers le mug, laisse la chaleur me gagner, m’imprègne des arômes sucrés qui s’en échappent. Mais une autre odeur, plus vive, familière et détestable, me saisit à la gorge. Une gerbe de menthe insolente trône sur le gâteau. Un frisson remonte le long de mon dos. Je la chasse de mon assiette avec ma petite cuillère et l’écrase sous mon pied gauche comme un insecte répugnant.
Je ferme les yeux un instant, le temps de laisser passer cette sensation sourde et irrationnelle que je ne veux pas nommer. Lorsque je suis à nouveau maîtresse de mes émotions, je me penche sur mon ordinateur, balayant mes emails. Un en particulier, de Théo, mon chef de projet attitré, attire mon attention : “🚨Tu es une rock star de la traduction 🎉”.
Salut Maud,
Tu vas halluciner, mais on a reçu un manuscrit à traduire, et l’auteur a spécifiquement demandé que ce soit toi qui t’en occupes. Il a vu ton travail dans d’autres livres traduits et il adore ce que tu fais. C’est une super opportunité, je suis sûr que tu vas cartonner !
T’es une rock star ! 🥳
Théo
Je relis le message plusieurs fois, comme pour vérifier qu’il est bien réel. Une chaleur inattendue me monte aux joues : cette reconnaissance, cette validation, ça n’a rien d’anodin à mes yeux.
Spécifiquement demandé…
Les mots me réchauffent, me réconfortent. Mais très vite, d’autre questions s’imposent : quel est ce manuscrit ? Qui est cet auteur ?
Je compose rapidement un message sur Teams :
Salut Théo, je viens de voir ton mail. Whaou ! Je suis super intéressée évidemment. Mais… Tu as plus de détails ? C'est quel genre de trad ? Tu connais le thème ? Le nom de l’auteur ?
Quelques secondes plus tard, la réponse arrive. Théo est aussi détendu que d’habitude, mais ses mots, cette fois, je décèle une pointe d’embarras dans ses mots :
Désolé, je ne sais pas grand-chose. Paul m'a juste dit qu'il te voulait, toi. Mais t’inquiète, je vais voir s’il a plus d’info. Je te tiens au courant. En tout cas, c’est du lourd !
Je souris, à la fois excitée et un peu frustrée. Paul, notre boss, est du genre à mettre trois semaines à lire un mail, alors pour une info de fond, autant attendre la prochaine comète. Je secoue la tête et tape ma réponse en riant doucement :
Ok, merci pour ta réponse ! Tiens-moi au courant dès que tu en sais plus !
Je me renfonce dans mon siège, attrape ma tasse de chocolat viennois, et prends une longue gorgée, appréciant la chaleur qui se répand dans ma gorge. Je ferme un instant les yeux, profitant de cette douceur. Mais rapidement, mes pensées reviennent au message de Théo, à cet auteur mystérieux…
Qui est cet auteur ? Que me réserve ce nouveau projet ? Pourquoi moi ? Est-ce que je serai à la hauteur de ses attentes ?
Une vague d'incertitudes m’envahit, et je me force à repousser cette pensée. Ce sera peut-être juste un autre livre, un autre projet, mais une part de moi n’arrive pas à chasser cette étrange sensation : si tout se passe bien, ça pourrait être bien plus qu’une simple traduction. Quelqu'un a vu mon travail et m’a choisie. Un frisson d'anticipation me traverse. Si tout se passe comme je l'espère, ce pourrait être le début de quelque chose de grand.
Je secoue la tête pour me recentrer, pour me ramener à ce travail que j’aime tant et dans lequel il semblerait que je commence à me faire un nom. J’ouvre mon projet en cours : un roman historique complexe, mêlant récits personnels et événements marquants, offrant une réflexion profonde sur les luttes de classe et l’évolution des mentalités.
C’est ce que j’adore dans mon métier : je ne travaille qu’avec des pépites. Des textes qui ont déjà été filtrés par d’autres collègues et que je découvre, admirative et attentive. Mon rôle est presque un art en soi, une danse entre les langues et les cultures. Ne me lancez jamais sur mon amour des langues, je pourrais faire mille et une conférences sur le sujet. Traduire, c’est comme naviguer sans carte exacte, en cherchant le meilleur chemin pour rendre un texte fidèle tout en l’adaptant à un nouveau contexte culturel. C’est une traversée incertaine, où chaque choix pourrait changer la direction de la route. Je ne suis pas juste une traductrice : je suis un pont entre l’auteur et le reste du monde, entre une langue et une autre.
Je prends une longue gorgée de chocolat viennois, sa douceur me réchauffant tandis que je m’interroge : est-ce que là, tout de suite, je suis fidèle à sa voix ? Je finis ma boisson et mon gâteau en vitesse, puis me replonge dans le travail. Je veux être à la hauteur, je veux prouver que cet auteur qui m’a réclamée n’était pas un accident, que ce petit bout de lumière qu’on m’a accordé mérite d’être nourri, cultivé.
Les phrases s’alignent, se suivent, dans un rythme presque hypnotique. Je me perds dans ce flux, oubliant le reste du monde. Les ambiguïtés de Zed, son regard fuyant, s’éloignent comme des souvenirs d’un autre temps.
Je frappe à nouveau sur le clavier, avec une confiance nouvelle. Les mots prennent vie et je les accompagne, à travers chaque virgule, chaque phrase, chaque rebondissement de ce roman. C’est comme une danse silencieuse, fluide, où tout s’imbrique, où je trouve enfin un sens, un équilibre et la notion même de temps s'efface au profit de la quiétude des mots.
Je suis concentrée sur mon écran quand un mouvement dans ma direction capte mon attention. Je lève les yeux et découvre Jona qui s’approche, un sourire charmeur aux lèvres. Il traverse la terrasse avec cette nonchalance élégante qui semble naturelle chez lui. Il n'est pas particulièrement musclé, pas du genre à vouloir impressionner, mais il dégage une énergie, un sex-appeal, dont il est clairement conscient.
- Tu veux commander autre chose ? Le chef a préparé un plat sympa. Tacos de poulet mariné avec une sauce yaourt-citron vert et des pickles de légumes.
- Euh, pourquoi pas. C’est vrai qu’il ne faudrait pas que j’oublie de manger, je ris.
Mon métier est si passionnant qu’il m’est arrivé de passer la journée sans rien avaler. Je remercie silencieusement le ciel de m’avoir trouvé un ange gardien pour me rappeler à l’ordre. Je continue ma traduction, laissant le monde s’effacer à nouveau.
Lorsque je relève les yeux, je constate qu’une assiette a été déposée sur ma table, mais je ne saurais dire quand. Je jette un coup d’œil aux alentours, espérant croiser Jona pour le remercier, et je le vois qui s’approche, un espresso à la main. Il s’installe en face de moi, sans demander la permission, comme si ma table l’attendait. L’éclat de malice qui danse dans ses yeux me confirme qu’il sait parfaitement quel effet il a l’habitude de produire.
Je jette un oeil à l’heure : seize heures trente-sept. Je pose mon ordinateur sur la table, troublée par cet interlude, mais aussi contente de pouvoir faire une pause déjeuner tardive.
- Allora… ? Tu as trouvé Cédric hier finalement ?
Je souris, étonnée et amusée malgré moi de son culot. Il a un ton léger, presque complice, mais aussi teintée d’une réelle curiosité, qui me donne envie de tout lui raconter.
- Oui, merci. Sans toi, j’étais foutue. Tu le connais depuis longtemps ?
Il se cale plus confortablement dans sa chaise, une main passant négligemment dans ses cheveux, dans un geste à la fois distrait et parfaitement maîtrisé. Je prends une bouchée de mon taco, appréciant la fraîcheur de la sauce, tandis qu’il fait tourner sa tasse entre ses doigts, l’air de réfléchir.
- Quelques mois. Assez pour savoir que se rapprocher de lui, c'est compliqué.
- Dis plutôt que ça revient à essayer d’apprivoiser un chat sauvage.
- Un petit chat sauvage ! s’esclaffe-t-il. Excellent !
- C'est exactement ça ! Tu crois que tu as réussi à avoir sa confiance et paf, il te fout un coup de griffe et part se cacher. Enfin bon… ça fait longtemps que tu travailles ici ? Je t’avoue que je suis super jalouse de voir que tu parles italien, grec, anglais, français… Y en a d’autres ?
- Non… Mais c’est déjà pas mal, non ? me nargue-t-il gentiment. Je suis Italien, de Naples. Mon meilleur ami et moi on est arrivés il y a deux ans. On voulait changer d’air, voir autre chose. Il a vu ce bar… Una rovina totale ! Ma, il a vu le potentiel. Il a acheté, j’ai… preso delle quote ?
- Pris des parts ? je traduis.
- Si ! J’ai pris des parts. Et voilà, on en a fait ça ! dit-il en me présentant le bar d’un grand geste théâtral, tout sourire, éclatant d'une fierté tranquille.
- Waouh… C’est beau. Cette histoire, cette amitié. Ça doit être quelque chose d’avoir un endroit où on se sent… chez soi, comme ça.
Je les envie un instant d’avoir eu le courage de se lancer dans cette aventure sans aucune certitude, et plus encore d’avoir ce refuge, ce point d’ancrage où ils seront toujours à leur place. Il hoche lentement la tête, comme s’il comprenait les mots que je n’ai pas formulés.
- Et toi ? reprend-il, en posant son regard sur moi, un peu plus intense. A part la chasse au chat sauvage, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
- Je suis traductrice. Je travaille sur un peu de tout. Des romans, des livres d’auteurs, des textes de conférence… Mon travail c’est de permettre aux gens de se faire entendre et comprendre.
- C’est beau aussi.
- Merci, je souris en croquant dans mon sandwich pour masquer ma gêne.
- En tout cas, si tu as besoin d’aide pour te faire comprendre ici, tu peux me demander. Ou si tu veux juste parler, je suis là aussi. J’adore en savoir plus sur les gens.
- Un truc que tu pourras peut-être me dire : il y a une bibliothèque ou un truc comme ça dans le coin ? Je ne sais pas exactement combien de temps je vais rester, mais je me doute que si je viens tous les jours, Zed va m’en vouloir à mort d’envahir son espace.
- Zed ?
- Oui, Cédric, je veux dire.
- Zed…, répète-t-il, comme s’il voulait le goûter. Ci sta. Hum… Oui, il y a la bibliothèque universitaire à une quinzaine de minutes à pied. Juste derrière l’école. Je ne me rappelle plus le nom mais je peux te faire un plan, si tu veux.
- Oui, merci. Je n’ai rien vu sur Google Maps.
- C’est tout récent, ils ne sont peut-être pas à jour.
Il se lève et disparaît derrière une porte “PRIVÉ” avant de revenir, une feuille de papier et un stylo à la main. Il s’asseoit et commence à griffonner un plan rapide, presque un croquis, pour m’indiquer comment me rendre à la bibliothèque.
- Tiens ! dit-il en tendant le morceau de papier. Si tu ne trouves pas, reviens me voir et je t'emmènerai moi-même. Si tu veux être tranquille, vas-y plutôt le matin ou le soir, ça t’évitera les étudiants.
- Merci. Vraiment.
On parle encore de tout et de rien, pendant que je finis mon plat, les mots se glissant entre nous comme le vent entre les feuilles des arbres de la place. On échange nos âges, sans cérémonie. Jona a quatre ans de plus que moi, comme Nate. Ce qui explique certainement pourquoi je me sens en sécurité avec eux. Ils dégagent l’assurance de ceux qui sont bien plus avancés dans leur vie, qui savent ce qu’ils veulent et où ils vont. Il me parle de sa vie à Naples, et des points communs qu’il retrouve ici : les rues où la lumière du soleil dansante se reflète sur les façades des immeubles, les odeurs de la mer, de l’air salin qui s’infiltre partout. Quant à moi, je lui parle de ma ville natale, son ciel gris, ses coins de rue tranquilles où l’on peut s’isoler et le contraste avec la grande ville où j’ai déménagé pour travailler. Chacun dans son univers, mais d’une manière ou d’une autre, nos histoires se croisent.
De son côté, la serveuse semble avoir retrouvé une certaine aisance, sans la barrière de la langue et gère sans problème les quelques clients qui arrivent pour boire un café ou une bière. Pourtant, petit à petit, l’ambiance du bar change : les voix deviennent plus nombreuses, les éclats de rire plus forts, l’atmosphère plus vibrante. Les étudiants commencent à affluer, et tout autour de nous, l’air semble se charger d’une énergie nouvelle.
- C’est l’heure ! lance Jona en se levant.
- Quelle heure ? dis-je en jetant un oeil à mon téléphone.
- L’heure de me remettre au travail, rit-il. C’est la fin des cours. Dans 10 minutes, on sera plein à craquer. Sans Cédric, c'est moi qui gère le bar et une partie de la salle. Vivement l’arrivée de la nouvelle serveuse.
- Je vais te laisser tranquille alors. Où est-ce que je paie ?
- Au comptoir, viens avec moi.
Je range mon ordinateur avec précaution, savourant une dernière fois l’ambiance tranquille qui m’entoure et me glisse dans le bar pour régler ma note. Jona m’encaisse et esquisse un pas vers les autres clients, déjà absorbé dans son rôle de gérant.
- Oh, j’allais oublier ! je lance en lui attrapant doucement le bras. Si Zed…, Cédric pardon, repasse par ici… Ne lui dis pas que tu m’as vue. Il pense que je suis partie.
Il me regarde un instant, sa bouche s’étirant en un sourire discret, complice, compréhensif, mais aussi avide.
- Pas un mot, jure-t-il en mimant de verrouiller ses lèvres.
Je me dirige alors vers la sortie, laissant derrière moi ce petit monde vivant, où tout semble se dérouler dans une sorte d’harmonie inattendue. Le soleil brille encore, éclaboussant les nuages d’une nuance bleu-gris, comme une promesse d’un autre jour, d’autres rencontres aussi douces.
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