Chapitre 12

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4156 mots

Quand je rouvre les yeux, la lumière dorée du matin glisse à travers les rideaux, douce et accueillante, comme un rappel que le monde continue de tourner. Mon corps est lourd de cette seconde phase de sommeil - sans rêve, sans souvenirs -, chaque muscle tendu par l’épuisement, mais au moins, cette fois, je me réveille naturellement. 

Les draps trempés collent à ma peau comme une seconde couche de honte, alors, sans réfléchir, je me lève et les arrache du canapé. Je les rassemble en boule contre moi et je les fourre dans la machine à laver, comme si je pouvais, en appuyant simplement sur un bouton, effacer la nuit. Le bruit de l'eau qui emplit la cuve a quelque chose de rassurant, presque apaisant.

L'horloge du salon affiche presque neuf heures, et je sais que Zed ne se lèvera pas avant un moment alors je décide de prendre une douche pour faire disparaître les dernières traces de mon cauchemar. 

Je reste un instant plantée là, sous l’eau chaude, à me demander comment recoller les morceaux, comment l’inciter à me parler.

Peut-être que si j'agis comme avant, comme si je ne l’avais jamais confronté, peut-être qu'il baissera un peu la garde, que je peux l’amener à s’ouvrir à nouveau.

Je me lave, me sèche et m’habille sans un bruit. Je chausse mes baskets sans un bruit, attrape mon sac, et quitte l'appartement, me glissant hors de la pièce comme une ombre, laissant derrière moi le silence lourd et palpable de la nuit qui s’efface lentement.

Je déambule sans but précis dans les rayons du petit supermarché où j’ai déjà fait mes courses la veille, jetant dans mon panier de quoi faire à manger mais aussi des choses simples : du pain encore tiède, quelques fruits, des œufs, un pot de confiture de fraises, qu’il mangera directement à la cuillère, caché dans son coin, pensant que je ne le regarde pas.

Quand je passe devant le bar, Jona est à l’extérieur, en train d’installer les tables et les chaises sur la terrasse avec un autre jeune homme, celui que j’ai croisé à mon arrivée, son visage flou comme un souvenir lointain.

- Maud ! m'appelle-t-il, comme si ma simple vision égayait sa journée.

Je lui rends son salut et m’approche en réajustant mon panier de course.

- Tu te rappelles de Matteo ? demande-t-il en me présentant son acolyte. C’est lui qui a acheté le bar. È Maud, quella che cercava Cédric, te lo ricordi?

- Hello, me dit l’intéressé en retournant dans le bar.

- Hi, je réponds.

- Alors… Comment c’était, la soirée avec Cédric ?

Il me pose la question, comme si tout allait bien, comme si les mots n’avaient pas un goût amer au fond de ma gorge. Je grimace et avoue :

- Pas génial. En fait, il était même de sacré mauvais poil. Il pensait vraiment que je serai partie, tu aurais vu sa tête quand il est rentré…

- J’aurais bien aimé. Le chat sauvage pris au piège…

Il éclate de rire, un rire franc et sonore qui m’envahit comme un rayon de soleil brisant la brume. Je ferme un instant les yeux, et ce rire, si simple, me touche plus que je ne l'aurais cru. Il a ce pouvoir étrange de me faire oublier, l’espace de quelques secondes, la tension dans mon ventre, l'angoisse qui se cache dans mes silences.

- Ouais… Mais du coup il boude. Je ne sais pas trop quoi faire pour le faire sortir de sa coquille. Au fait, j’ai vu ça et j’irai bien avec lui, j’explique en lui tendant le flyer. C’est une cueillette, non ?

Il se penche vers moi et regarde le papier.

- Si ! Absolument. C’est tout près en plus. 20 minutes en voiture, peut-être.

- Ah, mince, je soupire, déçue. On n’a pas de voiture. Ça ne va pas être possible.

Il me regarde, l’air légèrement amusé, et son sourire revient, léger, comme si tout ce qui s’était dit n’était qu’un jeu, une parenthèse. Il ne me laisse pas le temps de me perdre dans l’ombre de ma déception. Il se penche un peu vers moi, une main se posant doucement sur mon épaule, avec une familiarité qui ne me dérange pas.

- Tu sais quoi ? On a une voiture pour le bar. Cédric s’en sert tout le temps quand il va gérer le stock. Vous pouvez la prendre.

- Sérieux ? Oh waouh ! Merci.

- J’ai une petite condition, dit-il en se frottant les mains d’un air malicieux. Il faut que tu me racontes ! Je traîne avec Cédric, mais il est trop segreto pour accepter de faire des trucs ordinaires. Je suis curieux. Et, bien sûr, vous faites attention ! Je te fais confiance.

- Pas dit que j’ai grand chose à te raconter, je rigole. Mais franchement, merci. C’est adorable.

Je m’approche alors de lui, un peu maladroitement, et l’étreins, encombrée par le panier. Il me serre dans ses bras sans hésiter, comme une vieille amie, une complicité née de nulle part. Il n’y a rien de lourd dans son étreinte, juste cette simplicité que je ne trouve qu’avec mon meilleur ami et qui me réchauffe le coeur.

- Je ne sais pas trop quand on descendra pour y aller. Tout dépend de l’heure à laquelle il se lève. Et si j’arrive à le convaincre, je conclus avec une moue.

- Je suis sûr qu’il dira oui, répond-il confiant. Passe me voir quand vous êtes prêts, je te donnerai les clés.

Il dépose un baiser sur ma joue, sans gêne, mais sans forcer et disparaît à son tour dans le bar chercher une autre table.

Rassurée par cette main tendue, cet allié inattendu dans mon aventure, je remonte vers l’appartement, l’esprit un peu plus léger. Tout y est toujours aussi silencieux, figé dans cette bulle tiède d’après-nuit. La machine à laver a fini son cycle depuis longtemps ; j'étends les draps humides dans un coin du salon, tâchant de rendre invisible ce que je ne veux pas que Zed voie. Je fais tout doucement, respirant à peine, comme si j’avais peur de briser ce moment suspendu, comme si, à force de gestes mesurés, je pouvais, par la seule force de ma volonté, tout recoller, tout apaiser.

Je referme le frigo et mes yeux rencontrent ceux de Zed, à moitié fermés, comme s’il n’avait pas encore tout à fait émergé, à l’autre bout du salon. Ses cheveux sont épars, son visage marqué par la fatigue. Il n’est pas encore tout à fait là, mais je suis heureuse qu’il soit avec moi, malgré tout.

- Hey, bonjour ! je m’exclame d’un ton que je veux léger. Il est même pas 11h, c’est l’aurore pour toi, non ?

Je souris, un peu plus pour moi-même que pour lui, essayant de lui montrer que tout va bien, que tout est encore possible.

- J’ai été chercher de quoi faire un brunch, si ça te dit ?

- Ok, marmonne-t-il, encore vaguement endormi.

Il passe près de moi pour aller dans la salle de bain où je l’entends se préparer. De mon côté, je dresse la table : un jus d’orange fraîchement pressé, des tartines encore tièdes, cette confiture qu’il va adorer. Je l’attends avec du café chaud, perchée sur ma chaise haute, le coeur suspendu à son retour, prête à dégainer mon flyer.

- Regarde ça ! dis-je dès qu’il me rejoint.

Il avise le papier et lève les yeux vers moi.

- Tu parles grec, toi, maintenant ?

- J’aimerais bien… Mais non. Je suis passée devant le bar en rentrant. J’ai croisé Jona. On a un peu parlé et il m’a fait la traduction. C’est une cueillette libre ! Ça te dit qu’on y aille ? C’est à une vingtaine de minutes en voiture. On pourrait ramener plein de trucs ! Il y a l’air d’y avoir plein de fruits. Ça serait super chouette. Un retour aux sources : on va se changer en chasseurs/cueilleurs.

Je scrute ses réactions, espérant qu’il sente que je cherche à arrondir les angles, à retrouver une certaine normalité. Je vois ses yeux parcourir le flyer, comme s’il y cherchait une réponse cachée.

- On n’a pas de voiture, lâche-t-il finalement.

Le soulagement m’envahit : s’il en est à réfléchir au moyen d’y aller, c’est qu’il n’y est pas farouchement opposé.

- Alors justement, je commence, redoutant sa désapprobation face à mes interactions répétées avec son collègue, Jona dit qu’on peut emprunter la voiture du bar.

Je tente un sourire, un poil trop grand, mais rempli d’espoir de réussir à briser la glace et je vois dans ses yeux qu’il n’y est pas totalement insensible.

- Ok, soupire-t-il. On ira après manger.

- Ouiiii ! Merci ! je m’écrie.

Le silence s’installe à nouveau entre nous, mais pas un de nos silences de connivence. Il pèse sur la fin du brunch, alourdissant nos gestes, nous rendant toujours plus maladroits. Après le repas, nous commençons à débarrasser : je m’occupe de la table, lui de la nourriture.

- C’est quoi ça ? me demande-t-il la tête dans le frigo.

Il grimace comme s’il venait de mettre la main sur un cadavre et me tend la brique de crème que j’ai achetée du bout des doigts, comme si elle allait lui sauter au visage.

- Pourquoi t’as acheté cette daube ?

- Euh… je sais pas. Tes placards sont presque vides, je dis.

Son dégoût est presque amusé, mais pas tout à fait et je suis désarçonnée par cette réaction disproportionnée. Je pensais bien faire : lui offrir un vrai repas, quelque chose de réconfortant.

- Oui. J’ai pas eu le temps de faire les courses.

- Ça ne me disait rien non plus de grignoter à la va-vite, je réplique. Alors je m’étais dit que je pourrais me servir de ce que j’ai acheté pour nous faire un truc à manger ce soir.

- Attends, souffle-t-il. Tu pensais que je mangeais à l’arrache des trucs sortis au hasard de mes placards ?

Oui…

La honte me serre d’un coup parce que je l’ai effectivement pensé. Après le bazar organisé du petit déjeuner de la veille, je l’ai catalogué désordonné, seul, vivant dans une cuisine dépeuplée, et je l’ai cru incapable de plus. J’ai agi d’une manière que je considère détestable : on ne juge pas un livre à sa couverture.

Je hausse les épaules, les mains levées comme pour me défendre, comme pour dire “je suis désolée” sans devoir le formuler. J’aimerais pouvoir remonter le temps, effacer ce que ma bonne volonté maladroite a insinué.

Son rire s’élève dans la pièce, franc, un peu moqueur, mais chaleureux, presque tendre.

- Tu m’as pris pour un animal ou quoi ?

- C’est pas comme si je t’avais déjà vu faire à manger, je murmure tandis que mes joues rosissent.

- Je ne fais pas à manger, me reprend-il. Je cuisine, moi, madame. Et certainement pas avec ces trucs qui souillent mon frigo. Tu ne m’as jamais vu faire parce que, quand je rentre, ma mère est trop contente de me faire sa cuisine pour me laisser aux fourneaux.

La fierté dans sa voix me trouble : serait-il si doué ? J’essaie de lire dans ses yeux un signe qu’il se vante, de retrouver son arrogance tranquille, mais il a l’air sérieux. Nous n’en avons jamais discuté en trois ans, ça me laisse un peu suspicieuse. 

- Ok, tu sais quoi ? Ce soir, je cuisine, annonce-t-il conscient de mes doutes. Je vais voir ce que je peux faire avec ce qu’on aura ramené de la cueillette et cette… chose, grimace-t-il à nouveau.

- Oh, ça va ! je râle, amusée. C’est de la crème.

- Ouais bah t’as intérêt à repartir avec parce que…

Toute chaleur quitte mon visage et le sien se fige. Il a laissé sa phrase en suspens, mais tout est dit : ma présence ici est une contrainte pour lui. A chaque petit pas que je fais vers lui, il érige une barrière invisible entre lui et moi, une frontière qui n’existait pas avant que je ne le confronte.

- Je suis… Je…, commence-t-il. Bref… Euh… Je cuisine. Euh… T’es prête à partir ?

- Oui… Juste besoin de mettre des chaussures.

Nous nous chaussons, emportons quelques sacs en toile, au cas où, du liquide pour régler nos achats et descendons vers le bar.

- Je te laisse aller récupérer les clés, c’est avec toi qu’il a passé l’accord, me rappelle-t-il en s’adossant au mur de l’immeuble.

Je traverse la place en direction du bar, le soleil filtrant à travers les feuillages, projetant des ombres mouvantes sur les tables déjà occupées. D’un coup d’œil, je balaye la terrasse : pas de Jona en vue. Alors, sans hésiter, je me dirige vers le comptoir, à l’intérieur, attirée par l’ombre fraîche et le murmure des conversations.

Il est là, concentré sur une pile de verres qu’il essuie d’un geste régulier, mais quand il me voit approcher, son visage s’éclaire. Il pose le torchon sur son épaule, se penche vers moi, un demi-sourire déjà prêt au coin des lèvres.

- Allora ? demande-t-il, sans détour.

- Il a dit oui, je dis sans pouvoir cacher le sourire qui me monte aux lèvres.

- Je te l’avais dit.

Il tend le bras sous le comptoir, fouille un instant parmi quelques objets, puis referme sa main autour des clés avec un petit tintement métallique. Il s’apprête à me les tendre, mais suspend son geste, les gardant un instant entre ses doigts.

- N’oublie pas… Il faudra que tu me racontes, dit-il doucement, son regard un peu plus appuyé.

- S’il y a quelque chose d’intéressant à raconter.

Il me remet finalement les clés, comme un pass silencieux, un secret que nous ne partageons pas encore. Je le remercie d’un signe de tête et quitte le bar, les clés serrées contre mon coeur.

Je rejoins Zed à l'endroit exact où il m’avait laissée. Il tend la main sans un mot, les clés passent de ma paume à la sienne. Il les fait tourner au bout de son doigt, désinvolte, puis m’entraîne de l’autre côté du bar où nous trouvons la voiture. Il déverrouille les portières et nous montons, toujours en silence. Il démarre, le moteur s’ébroue et nous prenons la route. 

Mes doigts tâtonnent les boutons de la radio, cherchant à remplir le silence qui gonfle entre nous. Une vieille chanson grecque surgit soudain, improbable, presque absurde, avec des sonorités datées et un rythme bancal. Je me mets à chanter n’importe quoi : des mots inventés, des syllabes floues que je transforme en mélodie improvisée. Et puis, sans réfléchir, je me mets à danser dans mon siège, balançant les bras au-dessus de ma tête.

- Allez, gros ronchon ! Balance ton groove ! je lance, la formulation volontairement kitch, pour le faire réagir.

Je vois enfin un petit mouvement sur ses lèvres, une fissure dans le mur, un sourire infime que je chérie comme un trésor. Une preuve que le lien n’est pas tout à fait rompu.

Je t’ai eu !

Je ne sais pas s’il comprend combien son sourire, même minuscule, me rend vivante à nouveau.

Au fil des kilomètres, la ville s’efface peu à peu derrière nous, avalée par les herbes hautes et les virages doucement incurvés, comme si le monde lui-même ralentissait pour laisser respirer. Et puis, au détour d’un bosquet, les champs apparaissent, vastes et ordonnés, ponctués de rangées basses, de fleurs en lignes, de petits arbres chargés de fruits.

Une fois garé, nous nous dirigeons vers une petite cabane à l’entrée de la cueillette, où un jeune homme nous confie paniers et un petit chariot. J’attrape les deux sans discuter, déjà habitée par une excitation discrète, presque enfantine : le plaisir de cueillir, de toucher, de choisir.

Pendant près d’une heure, je m’oublie dans les allées et mes mains se couvrent de poussière, de feuilles, de petites taches de jus. J’ai envie de montrer à Zed chaque détail, de l’embarquer avec moi dans cette euphorie tranquille qui m’envahit d’être dans cet espace si grand, si libre. Il reste en retrait, fuyant encore, du moins pour le moment, ma proximité, mais je sens ses regards, comme des touches de lumière dans mon dos. Parfois je croise son sourire, qu’il n’arrive pas à totalement dissimuler sous son masque grognon, comme une preuve traîtresse qu’il s’amuse malgré tout.

Vient enfin le moment de récolter des fruits. Les arbres s’alignent comme une haie d’honneur, trapus, paisibles, courbés par le poids de l’été, mais pas assez bas pour moi. Je repère un pêcher, les branches pleines de fruits pelucheux. Je tends les bras, me hisse sur la pointe des pieds, saute — une fois, deux fois — mais ça ne mène à rien : je suis, définitivement, trop petite. Un peu vexée par l’évidence, je cherche autour de moi un moyen de me grandir, de tricher un peu avec la gravité, et repère une vieille barrière de bois, un tuteur oublié, bancal mais prometteur. Sans vraiment réfléchir, je grimpe dessus comme une acrobate maladroite, poussée par ce défi lancé à moi-même. Une main sur le tronc, l’autre tendue vers le ciel, je tente à nouveau d’atteindre une branche. Mon cœur bat plus vite, je m’applique, j’étire mon corps au maximum, dans un équilibre précaire, mais volontaire.

Je peux y arriver, encore un petit effort.

- Descends de là, tu vas te vautrer, râle Zed.

- Je gère. J’y suis presque !

- Si pour toi “presque” c’est “à vingt centimètres de la première branche”, alors oui. T’y es presque. Lâche rien, me lance-t-il, faussement encourageant.

Un fou rire s’empare de moi alors que sa remarque me fait prendre conscience du ridicule de ma position. Un de mes pieds se dérobe et je me sens partir. Un petit cri m’échappe et tout se passe très vite : le sol se rapproche, sa main m’attrape, ferme, presque trop forte, me maintenant debout. Mais ce n’est pas ça qui me trouble. C’est sa chaleur, sa proximité si rare ces derniers jours.

Je redresse la tête, un peu confuse, et je vois tout de suite qu’il est aussi secoué que moi. Sa respiration est plus rapide. Je lis la tension dans ses traits, dans sa mâchoire trop serrée et ses épaules crispées.

- Mais t’es pas croyable ! Je t'ai dit que t’allais te casser la gueule !

Il me relâche dès que je suis à nouveau stable sur mes appuis, comme si le contact de ma peau l'inquiétait. Je frotte mon bras, presque gênée par la protection qu’il m’a donnée, malgré la distance qu'il voulait maintenir. J'espère que je ne l'ai pas frappé ou blessé dans ma chute.

- Désolée… ça va, toi ? Je ne t'ai pas fait mal ?

- Pas du tout, grommelle-t-il. Bon, touche à rien. Je vais chercher un escabeau. Évite de te péter quelque chose d’ici là.

Sa voix est pleine d'agacement, mais il y a aussi cette tendresse un peu moqueuse qui caractérise nos échanges et qu'il essaie de refréner.

Je m'assois sagement dans l'herbe, regarde les gens dans les allées voisines pousser leur chariot ou déambuler un panier à la main, souriant à leurs proches. J'envie un instant la simplicité de leurs interactions, la facilité avec laquelle leur journée se déroule. Je lève les yeux vers le ciel, tentant d'occuper mon temps en imaginant des formes dans les nuages : une locomotive, un lapin, un pokémon… Je jette régulièrement des coups d'œil vers le chemin que Zed a emprunté, prête à me relever à son approche.

Je me demande par quel mot, quel geste, je pourrais fissurer sa carapace, car si nous sommes sur la même longueur d'onde, notre relation pourrait être bien différente. 

Lorsque sa silhouette se dessine enfin au loin, je crois qu’il revient bredouille et puis j’aperçois une forme à ses côtés, bien trop petite pour être l’escabeau qu’il souhaitait.

- C’est quoi ça ?

- Ce que j’ai réussi à avoir vu leur niveau d’anglais, ronchonne-t-il.

Un rire m’échappe devant l’objet improbable qu’il a accepté de mauvaise grâce juste pour ne pas s’attarder plus longtemps avec les gérants qui ne comprenaient certainement rien, ni lui, ni sa langue, ni son agacement contenu. Je vois dans ses yeux et dans le demi-sourire qui flotte sur son visage que ce relâchement lui fait du bien aussi.

- Bon allez, grimpe là-dessus et attrape tes fruits, qu’on en finisse, reprend-il en posant l’échelle sur l’arbre.

Il se recule pour me laisser la place, mais j’ai à peine posé un pied sur le premier barreau que l’échelle glisse. Je la relève, tente de la caler mais rien n’y fait : elle vacille, penche, menace à chaque instant de s’effondrer sous moi. Zed prend les choses en main.

- Laisse tomber, on va faire autrement. Tu montes, je tiens l’échelle, dit-il en la plaquant contre le tronc.

- Tu es sûr de toi ?

- Oui. Fais-moi confiance. Je te lâcherai pas.

Cette phrase, c’est celle qu’il a dite hier soir à la plage, et au-delà du fait qu’il a tenu parole, il y a ce regain d’espoir. Peut-être va-t-il s’ouvrir à nouveau ?

- Ok.

Je passe doucement entre ses bras et l’échelle, presque en apnée, prétendant que je ne sens pas sa chaleur dans mon dos, que je ne vois pas ses bras puissants autour de moi, que mon coeur n’essaie pas de sortir de ma poitrine.

Je grimpe, un barreau après l’autre, faisant abstraction du bois qui grince sous mes pieds. J’ai peur de basculer à tout moment, mais je m’obstine, les mains tendues vers les branches, concentrée sur mon objectif, sur les fruits juteux qui m’attendent là-haut. Quand mes doigts effleurent la peau veloutée d’une pêche, un frisson de joie me traverse. Elle vient, sans résistance, et je lutte contre l’envie de me trémousser pour savourer cette victoire, dérisoire mais lumineuse, arrachée au ciel.

- Tu t’en sors ? demande Zed en bas.

Je réponds sans me retourner, les yeux scannant les branchages :

- Oui. Encore une ou deux.

Comprenant qu’il s’impatiente, je les sélectionne avec soin mais rapidité.

- Ça y est ! Je vais redescendre. Tu me tiens toujours hein ?

- Je te tiens.

Sa voix est étrange, serrée, comme si elle portait plus que ces trois mots. Je descends, un échelon à la fois, jusqu’à ce que mes pieds retrouvent la terre ferme. Il s’incline, le geste lent et chargé de douceur, trahissant son désarroi, et pose sa tête sur mon épaule. Ce geste me transperce. 

- Deux secondes, murmure-t-il.

Mon corps se fige, pas par peur, mais parce que le souvenir remonte, intact, brûlant : la lumière tamisée de la réserve, son torse contre mon dos, l’étreinte passionnée derrière cette porte, et ce premier baiser qu’aucun de nous n’a jamais évoqué depuis.

Je me demande s’il va oser recommencer ou juste dire quelque chose. Et si ne le fait pas, est-ce que je dois le faire, moi ?

Il se détache de moi, sans un mot, toujours aussi lent. Je me retourne, troublée, et nos regards se croisent. Il y a dans le sien une lueur que je peine à identifier. Et puis, il lève la main, mesuré, hésitant, avec une retenue presque timide et cueille une petite feuille dans mes cheveux, dans un geste simple et délicat.

- Voilà, souffle-t-il en reposant sa main sur ma joue.

La raideur dans ses épaules contraste avec son calme affiché, comme s’il se retenait. J’ignore s’il lutte contre un sentiment, contre un désir, ou simplement contre l’idée de me blesser. Je ne sais pas s’il me touche parce qu’il en meurt d’envie ou parce qu’il ne veut pas me faire de peine, et c’est ce flou-là qui me serre le cœur.

- On rentre ? propose-t-il en me libérant. J’ai besoin de me détendre avant le boulot.

- Oui. Moi, il faut que je m’y mette.

Peut-être que j’aurais des informations sur l’auteur mystère, ça m’occupera l’esprit.

Alors, sans un mot de plus, nous replions le décor de notre parenthèse champêtre : l’échelle brinquebalante, les paniers gorgés de soleil et nos gestes encore empreints de doutes. Notre récolte payée, nous montons en voiture, dans un silence absolu. Sur la route, je remets la radio pour échapper à mes pensées coupables. Mon corps est calme, mais à l’intérieur, quelque chose retient son souffle, une attente, un battement suspendu, comme une note qui refuse de mourir.

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