Chapitre 13

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 3026 mots

Lorsque nous rentrons, je récupère mon ordinateur tandis que Zed range les courses “pour que son organisation reste intacte”. J’allume l’écran, lance une playlist au hasard, et bientôt les premières notes d’un piano léger se répandent dans l’appartement, lentes, fragiles, comme si elles hésitaient à vraiment prendre place, à troubler le calme suspendu de ce retour.

Je me connecte à ma boîte mail, sans grande attente, plus par réflexe que par véritable espoir, mais un nouveau message de Théo m’attend, bref, sans formule de politesse ni salutation, accompagné d’une pièce jointe.

Avant de t’en dire plus sur le projet “rock star”, il faut que tu lises ça. Accroche-toi. Dis-moi ce que t’en penses.

Mon estomac se contracte - non pas d’appréhension, mais de ce mélange d’excitation et d’impatience qu’on ressent juste avant d’arracher le papier d’un cadeau. Je reste un instant figée devant l’icône du fichier, puis je clique.

 

Le mensonge est une arme sournoise. Il s’infiltre dans les failles, se tisse entre les mots qu’on croyait sincères, et quand il éclate, il ne laisse derrière lui qu’un champ de ruines. Tu crois connaître quelqu’un, tu crois pouvoir lui faire confiance, et puis un jour, la vérité t’arrive en pleine face comme une gifle glacée.

Certains mensonges sont si habiles qu’on voudrait presque y croire encore, même après les avoir découverts. Parce qu’admettre qu’on a été dupé, c’est accepter qu’on s’est trompé sur toute la ligne. Et ça, c’est parfois plus douloureux que le mensonge lui-même.

Mais alors, comment fait-on ? Comment avancer quand tout ce qu’on pensait solide s’effondre sous nos pieds ? La rancune est une cage, le pardon une clé. Mais qui a envie d’ouvrir la porte quand la trahison brûle encore dans la poitrine ?

 

Je relis le passage plusieurs fois, et à chaque lecture, les mêmes frissons me parcourent. Il y a quelque chose d’irrépressible dans ces mots, une intensité sourde, une douleur nue, qui résonne au creux de mon ventre comme si elle m’était adressée. Je ne peux pas garder ça pour moi, alors j’ouvre immédiatement Teams et envoie un message à mon collègue :

- Wow ! :o C’est puissant. Qui est l’auteur ?

- Damien Foudoudy !

- Foudoudy ? ^^’ Haha D’où il sort pour avoir un nom pareil ?

- Tu plaisantes j’espère ? Tu sais pas qui c’est ?

- Je devrais ?

- Carrément ! C’est un influenceur qui cartonne en ce moment. Ultra discret, jamais montré sa tête, mais ses posts font des millions de vues. 

- Ah ouais quand même… En tout cas, c’est vraiment intense comme texte. Tu n’as que ça pour le moment ?

- Non, j’ai reçu d’autres paragraphes dans le même style. Apparemment, il veut publier ça comme un journal intime découpé, en posts réguliers sur Insta, Twitter et autres.

- C’est pas une commande ordinaire haha. Il en dit quoi Paul ?

- Bof, tu sais… tant que le fric rentre, Paul il s’en fout XD Et puis, ça ramène un peu de notoriété à la boîte… ;) Bref, je voulais juste être sûr que ça te va, ce format-là.

- Il m’a demandée, moi, personnellement ! :3 je ne vais quand même pas refuser ;)

- Haha bon parfait. Je vais t’envoyer les autres que j’ai et pour la suite… Ça sera un peu au compte goutte je crois.

Ce projet ne ressemble à rien de ce que j’ai traduit jusque-là. Pourquoi cette forme ? Et surtout, pourquoi moi ? Qu’est-ce qui, dans ma voix, dans mon style, l’a convaincu que j’étais la bonne traductrice pour ces textes-là ?

Je commence ma traduction, consciencieuse, retouchant mes versions, m’assurant que le sous-texte plus encore que le texte soit fidèle. Après quelques minutes, mon pied bat légèrement la mesure, en rythme avec la mélodie ambiante, signe que mon corps ne veut plus rester sagement en place.

Mode économie de batterie activé

La notification me surprend et me soulage : j’ai une bonne raison pour bouger. Je me lève pour aller récupérer le précieux chargeur, resté dans ma sacoche près du canapé.

La musique m’accompagne dans le mouvement, se glissant sous ma peau, réveillant en moi un éclat de légèreté. Je ferme les yeux et, sans même y penser, commence à danser. Un pas, puis un autre, la tête légèrement inclinée, mes mains effleurant l’air dans une chorégraphie instinctive.

A la fin d’une pirouette, j’ouvre les yeux et remarque que Zed m’observe, appuyé contre l’encadrement de la porte. Il a un sourire au coin des lèvres, cette expression tendre et amusée que je chéris et qu’il ne réserve qu’à moi.

- Tu apprécies le spectacle ? dis-je sans m’arrêter.

- Beaucoup.

Dans un élan fluide, il s’approche et m’intercepte, capturant ma main dans la sienne. D’un geste sûr, il me fait pivoter, me rapprochant de lui en un tour subtil, guidé par la mélodie qui s’élève toujours dans l’air. Je sens le rouge me monter aux joues, une joie indescriptible m’envahit tandis que je réalise qu’il commence à revenir vers moi, à vouloir être près de moi.

- Je peux participer ? demande-t-il.

- Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait du vrai Zed ? je plaisante en plissant exagérément les yeux.

- Je suis toujours moi. Je me suis juste dit que tu aimerais peut-être.

Il libère mes mains, hausse les épaules et esquisse un geste de retrait, comme s’il allait repartir dans sa chambre.

- Oui ! je lance en saisissant son t-shirt, ma voix plus forte que ce que j’escomptais. Oui, ça me ferait plaisir, je reprends plus doucement.

Je lâche son t-shirt et l’aplanis doucement. Il sourit en coin, et ses yeux sont pleins d’une tendresse discrète. Je lui souris en retour et je me laisse juste aller, respirer dans la simplicité de ce moment : les sons de la pièce, la musique qui m’enveloppe, son souffle près de moi. Je sens son besoin d'être là dans chaque fibre de mon corps. Cette danse, c’est sa façon de me prouver qu’il tient à moi sans le dire, un moyen maladroit de s’excuser de m’avoir littéralement fermé la porte au nez la veille. Ses mains, fermes et sûres, me guident, et l’espoir en moi gonfle qu’il abandonne sa réserve et qu’il se laisse totalement aller.

- Est-ce que c’est une façon de me dire que tu es disposé à parler ? je risque.

- Non. On n’a pas besoin d’en parler.

- Si. Il faut qu’on en parle. Il reste tellement de choses…

- Maud, j’ai dit non, me coupe-t-il doucement.

Je le regarde longuement, cherchant à percer ce qui se cache derrière ce mur de silence, mais je n'y vois qu’une profonde mélancolie, une sorte de tristesse infinie. Il n’est pas fâché, il a peur. Je le ressens dans ses gestes, dans la façon dont il me tient encore, mais d’une manière plus tendue. Du bout des doigts, je caresse délicatement son visage.

- Parle-moi. Qu’est-ce qui te fait peur ?

- Je n’ai pas peur. Je ne veux juste pas en parler… parce que je ne veux pas en parler.

- Je ne lâcherai pas l’affaire, Zed, je soupire.

- Je sais.

Il appuie sa joue sur ma main et se détache de moi.

- Je n’aurais pas dû te déranger. Tu étais en train de travailler… Je vais te laisser continuer. Si tu as besoin de quelque chose, je suis dans la chambre, conclut-il en tournant les talons.

- J’ai besoin de toi.

Il s’arrête dans l’embrasure de la porte, son corps figé, puis se retourne lentement vers moi, les yeux remplis d’une foule d’émotions indéchiffrables.

- J’ai besoin que tu me parles.

Je vois ses épaules s’affaisser légèrement, sa mâchoire se contracter avant de m’offrir un sourire contrit :

- Je ne veux pas.

Nous nous défions du regard quelques secondes, je suis la première à céder.

- J’ai encore des trucs à gérer pour le boulot. On verra ça plus tard. Merci pour la danse.

- Quand tu veux.

Je retourne m’asseoir au comptoir, face à l’écran de mon ordinateur, les épaules encore tendues, les tempes bourdonnantes, comme si mes émotions, trop pleines, cherchaient une issue dans le moindre souffle d’air. J’essaie de me recentrer sur ce que je sais faire, ce que je peux contrôler. J’ajuste une dernière fois ma traduction, corrigeant une tournure, peaufinant l’intention, tentant de restituer ce que ce texte m’a fait ressentir — cette vibration brute, cette douleur nue - puis j’attache la pièce jointe à un mail rapide :

Salut Théo,

Voilà la première traduction. J’ai essayé de garder l’intensité et la charge émotionnelle du texte original.

Tu me diras ce que tu en penses.

Si tu en as d’autres, je prends.

– Maud

Le message s’envole, et pendant un instant, je reste les bras croisés sur le bois tiède, incapable d’ouvrir mon second projet de traduction, incapable de penser à autre chose qu’à cette muraille invisible que Zed érige entre nous depuis des jours.

Ce n’est pas tant qu’il garde le silence — il m’a habituée à ses silences, à ses retraits, à cette façon d’exister toujours à moitié —, c’est qu’il refuse même d’écouter. Il m’interrompt, esquive, fuit au moindre mot qui pourrait contenir un aveu, une explication, une vérité trop fragile pour être dite. Je n’ai même pas eu la possibilité de lui dire que Nate sait, qu’il accepte, que le poids qu’il porte n’existe plus que dans sa tête. Il ne veut pas entendre, et ça, plus encore que ses silences, me laisse avec cette sensation brûlante d’injustice et de frustration.

Sa voix, étonnamment posée, presque douce, me tire de mes pensées :

- T’as faim ? Je t’ai dit que je cuisinerai ce soir… Et il faut que je parte au bar d’ici une heure. Il faudrait que je commence à préparer tout maintenant.

Je me retourne à peine, juste assez pour capter son regard sans lui offrir le mien, consciente que si je le fixe trop longtemps, je risquerais de craquer, de lui balancer ce que j’ai sur le cœur avec une brutalité qui ne ferait que le braquer davantage.

- Ok. Tu as besoin d’aide ?

- Non, c’est gentil. Je gère.

Je me lève pour ranger mon ordinateur. Quand je me penche sur ma sacoche, je perçois sa silhouette passer derrière moi, une ombre en mouvement au bord de mon champ de vision. Je referme doucement le rabat, puis reviens m’asseoir au comptoir, les bras posés devant moi, attentive.

Accroupi devant le frigo, il marmonne quelques mots indistincts, puis se relève, les bras déjà pleins, et commence à s’activer. Il y a dans ses gestes une forme de calme, un rythme sûr, presque chorégraphié, comme si cet espace avait toujours été le sien. Il n’est plus ce garçon toujours un peu distant, en veille, dans la fuite ou le retrait ; là, il agit, décide, crée. Je reste figée, les coudes sur le comptoir, les yeux rivés sur lui, incapable de détourner le regard de ce spectacle inattendu. Je le scrute en silence, essayant de me fondre dans le décor, presque inquiète de troubler la sensualité de ses gestes.

Chaque détail m’interpelle : la manière dont il incline légèrement la tête pour mieux sentir l’huile chauffer, le soupir discret qu’il laisse échapper quand l’ail commence à blondir, la façon dont ses épaules se relâchent enfin, comme si la cuisine avait le pouvoir de le ramener à lui-même. La lumière accroche ses mèches sombres, souligne la courbe de sa nuque, et il dégage, pour la première fois peut-être, une énergie réparatrice. Je me sens à la fois voyeuse et invitée, prise entre l’envie de découvrir cette facette de lui et la crainte de rompre le charme.

Tout à coup, il me tend une cuillère pleine de sauce et, si le geste me prend par surprise, je m’approche aussitôt, curieuse, presque honorée d’avoir une place dans ce monde qu’il vient de créer.

- C’est… super bon.

Il me répond avec un sourire fier, assumé :

- Je sais. Imagine ce que je peux faire avec de la vraie crème…

Je tire la langue, un peu vexée, mais je suis sans voix : à quoi aurait bien pu ressembler un plat avec des ingrédients “dignes de ce nom” ? La pensée me fait sourire malgré moi, et je me sens un peu déroutée, presque minuscule, face à l’ampleur de son savoir-faire.

À sa demande, je mets le couvert, tout en continuant à le regarder, fascinée, arranger chaque plat avec une attention démesurée. Sa précision frôle l’obsession, et soudain, tout ce que j’avais imaginé pour le dîner semble ridicule à côté de ce qu’il vient de faire.

Quand il me tend mon assiette, les légumes joliment disposés, le filet de poulet incliné juste ce qu’il faut, la sauce posée avec délicatesse, je murmure un merci à peine audible.

Nous commençons à manger, et les mots ne viennent pas, mais ce silence-là, entre nous, n’est pas un vide à combler. C’est une respiration partagée, une trêve muette, familière, trop longtemps mise de côté et qui, pour un instant, nous permet de faire une pause dans le tumulte des non-dits.

À un moment, je le vois esquisser un mouvement pour débarrasser, mais je le devance, prends le relais.

- Je m’occupe de ranger. Tu as déjà fait à manger. Je peux au moins faire ça. Va te préparer pour le travail.

Il reste figé, l’espace d’un souffle, comme si mes mots l’avaient pris de court. J’espère qu’il comprend que ce n’est pas par politesse, mais par un besoin plus profond, une manière pour moi de lui dire merci, de lui offrir ma reconnaissance pour cette part de lui qu’il a partagée avec moi, cette douceur qu’il m’a à nouveau donnée, même si ce n’est que pour une soirée.

Il disparaît à nouveau, et je m’affaire lentement à nettoyer, à remplir le lave-vaisselle, à ranger ce qu’il reste de cette soirée avec la minutie de celle qui cherche à se souvenir de chaque détail.

Quand il revient, changé, prêt à sortir, je me rends compte que j’aurais voulu profiter davantage de sa présence. Il attrape son sac, lance un simple :

- Je file. Je te laisse les clés, au cas où tu as besoin de sortir.

Je me retourne, les mains encore humides.

- Ok. À tout à l’heure.

Il hoche la tête, se dirige vers la porte, et alors qu’il est déjà sur le seuil, je l’appelle, sans réfléchir, juste pour le retenir une seconde de plus.

- Zed ? je lance, l’arrêtant dans son élan. Merci pour le repas. C’était… incroyable, je dis, à court d'autres mots.

Il ne dit rien, incline à peine la tête, juste ce qu’il faut pour que je sache qu’il a entendu, et s’en va, en silence. Je reste les mains un peu serrées sur le plan de travail, le regard perdu, avec cette sensation douce-amère que cette soirée n’était pas assez. 

Je traîne un peu dans la cuisine, rince les verres qui restent, essuie le plan de travail une seconde fois sans réelle nécessité.

Je finis par m’étendre dans le canapé, prête à reprendre la lecture de mon roman, et puis, je repense à ce que m’a dit Théo, à ce nom : Damien Foudoudy.

Je me suis toujours tenue à l’écart des réseaux sociaux, incapable de comprendre pourquoi tant de gens prennent si peu soin de leur identité, de leur vie privée, prêts à se livrer à des millions d’inconnus aux intentions insaisissables, cachés derrière des écrans.

Je tape le fameux pseudo dans la barre de recherche mais n’en tire rien de bien clair : des reposts de ses textes sur Instagram, quelques threads sur Twitter, des citations glissées dans des stories, toujours sans visage, sans voix. Un philosophe des temps modernes.

Son nom revient sur Reddit, dans un forum où tout le monde spécule. Certains prétendent que c’est une célébrité qui a voulu vérifier ses talents avec un autre pseudo, d’autres parlent de lui comme d’un fantôme, une fille raconte qu’il lui aurait répondu en DM, un Youtubeur jure avoir reconnu son style dans les sous-titres d’un clip. Une obsession collective autour d’un type qui n’a laissé derrière lui que quelques paragraphes à fleur de peau.

Au bout d’une heure, je commence malgré moi, à être intriguée par le personnage. Certains de ses textes sont bruts, d’autres presque tendres, mais tous dégagent cette même fragilité dissimulée derrière une lucidité un peu crue.

Un peu comme Zed…

Je me laisse aller contre l’assise, mon bras sur le front, réalisant que je ne me suis pas vraiment apaisée, j’ai juste différé mon trouble.

Le tic-tac de l’horloge résonne faiblement dans le silence de l’appartement, témoignant du temps perdu seule à errer sur ces “réseaux” qui me laissent vide et plus seule encore. Vingt-trois heures déjà, et rien ne me retient vraiment ici, pas même la perspective d’un sommeil qui, je le sais, ne viendra pas.

Je reste allongée encore quelques minutes, les yeux fixés sur le plafond, à faire défiler dans mon esprit les souvenirs de Zed en train de cuisiner. Je me demande à quoi il ressemble, là-bas, dans son autre monde. Est-ce qu’il change aussi de peau quand il enfile ce rôle de barman ? Est-ce qu’il devient plus léger, plus sûr de lui, plus vivant ? 

Mon corps s’active, mes doigts agrippent machinalement mon sac et les clés de l’appartement. Je n’ai pas de plan, pas de mot à lui dire, juste cette impulsion étrange, irrépressible, de vouloir le voir évoluer là où il ne m’attend pas, de l’observer à distance, sans bruit, et peut-être, entre deux éclats de lumière et un verre servi à un inconnu, comprendre comment franchir les derniers remparts qu’il garde farouchement dressés entre nous.

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