Chapitre 22

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4388 mots

Une chaleur diffuse me tire du sommeil, une caresse à peine perceptible, sur ma peau nue. Les évènements de la veille me reviennent en mémoire, presque trop intenses, mais délicieux.

- Zed ?

Ma voix semble lointaine, éraillée par le plaisir que j’ai laissé éclater la nuit dernière, un signe que tout était bien réel. Une angoisse sourde m’étreint : son toucher, si léger, signifierait-il qu’il a changé d’avis durant la nuit ? Son souffle et sa voix rassurante s’enroulent entre mes omoplates lorsqu’il y dépose un baiser, doux et délicat.

- Salut, étrangère, murmure-t-il contre moi.

Ce surnom me fait rire intérieurement, j’ai vraiment été une autre personne hier soir, mais le résultat était bien au-delà de mes espérances, comme un rêve auquel je ne suis pas prête à renoncer en me réveillant.

Flottant encore entre deux mondes, je me tourne tant bien que mal vers lui, les paupières closes, craignant que tout ne s’envole. La chaleur de sa peau m’appelle et j’enfonce mon visage dans son torse, en quête de son odeur. Je remonte doucement une main le long de son corps, à la recherche de son visage. Ma main frôle sa mâchoire, sa barbe naissante, ses lèvres. Il attrape mes doigts et dépose un baiser sur chacun d’eux avant de guider ma main jusqu’à sa nuque.

Il relève mon visage d’un doigt et je sens son souffle juste avant que ses lèvres ne rencontrent les miennes. L’onde de soulagement qui me traverse est presque douloureuse : jamais il ne m’aurait embrassée avec autant de respect, de tendresse, de complicité, s’il n’avait pas été sûr de me vouloir. Alors je l’embrasse en retour, sans la moindre hésitation.

Probablement autant sur la réserve que moi, ma réaction semble le ravir et notre baiser se fait plus profond, plus sûr et un frisson d’extase me parcourt l’échine. Je me blottis un peu plus contre lui, cherchant plus de chaleur, plus de friction, plus de lui. Mon corps le réclame avant même que mon conscient ait totalement refait surface.

Je me redresse légèrement et viens m’asseoir à califourchon sur lui, plus avide que jamais de sa peau contre la mienne. Je remonte mes mains le long de son torse, lentement, admirant sa peau bronzée sous la lumière tamisée de la chambre, savourant chaque muscle, chaque relief. 

Son souffle s’accélère quand je me presse un peu plus contre lui, effleurant sa peau de mes tétons. Je me sens bouillir de l’intérieur, une tension délicieuse m’envahit. Chaque millimètre de ma peau réclame ses caresses, chaque battement de mon cœur pulse à son nom. Il laisse ses mains glisser sur mes hanches, mes reins, puis s’attarde sur mes fesses, me rapprochant encore. J’en veux plus. Je me frotte contre lui, comme si je pouvais traverser les derniers vêtements qu’il lui reste.

Je saisis l’une de ses mains et la pose sur mon sein, l’incitant à me toucher, incapable d’attendre davantage. Il s’exécute sans la moindre hésitation, sa paume chaude pressant doucement ma peau, juste assez pour que je sente la chaleur se répandre en moi. Un soupir m’échappe. Je sens son regard malgré mes yeux fermés, la tension dans ses muscles ne me trompe pas : tout comme moi, il n’en revient pas. Tout est réel, juste, vrai.

Il glisse ses doigts entre les miens et m’attire contre lui.

- J’ai envie de te faire l’amour, murmure-t-il.

Sa voix est rauque, vibrante, et elle me traverse toute entière. Mon ventre se contracte sous l’effet de ses mots. Je colle mon front au sien, mon cœur battant trop vite.

- Alors vas-y. Fais-moi l’amour.

Et je sens dans la façon dont ses bras se referment sur moi comme s’il voulait m’ancrer à lui, comme s’il voulait tatouer mon corps sur le sien, que c’est exactement ce qui va se passer. Ses lèvres retrouvent les miennes dans un baiser plus profond, plus chargé d’émotions encore. Nos langues se trouvent et s’explorent avec une douceur toute nouvelle pour nous.

Il me soulève légèrement, me repositionne contre son ventre pour se débarrasser de ce qu’il reste de ses vêtements. Je continue de parcourir sa peau et ses cheveux de mes doigts, de mes lèvres. Il me prends dans ses bras et s’asseoit en tailleur, m'installant contre lui, une jambe de part et d’autre de son corps, avec une lenteur presque révérencieuse. 

J’enroule mes bras autour de sa nuque, mon corps s’alignant instinctivement au sien. Je sens ses mains se presser sur mes fesses, ses doigts s’ancrer dans ma peau. J’ose enfin le regarder et je lis tout dans ses yeux. Le besoin de me posséder autant que celui de se donner à moi. Une vague de frissons me parcourt alors qu’il me guide lentement en lui, fusionnant nos corps avec une douceur inouïe.

Mon corps l’accueille comme s’il lui avait toujours appartenu et je ne peux retenir un gémissement en sentant cette chaleur, cette présence en moi. Il me fait monter et descendre sur lui avec une lenteur exquise, et je me perds dans son rythme, dans la profondeur de ses mouvements, dans la brûlure délicieuse qui me consume de l’intérieur. Je lis dans ses yeux une intensité nouvelle, une faim qui me chamboule autant qu’elle m’électrise. Nos souffles se mêlent, nos corps se cherchent, s’accordent, s’apprivoisent encore et encore.

- Tu es incroyable, souffle-t-il dans mon cou.

Je sais qu’il le pense. Je le sens dans ses baisers, dans la façon dont il savoure chaque centimètre de mon corps, dont ses mains m’encadrent, me bercent et me retiennent tout à la fois. Il m’embrasse avec une tendresse infinie, sa bouche glissant sur ma clavicule, ma poitrine, sa langue effleurant ma peau avec une douceur presque trop intense à supporter.  

Si je n’étais pas perdue dans toutes les sensations qu’il m’offre, je pourrais lui répondre exactement la même chose. Malgré notre manque d’expérience commune, il connaît mon corps. Il sait exactement où toucher, où appuyer, comment me faire perdre la tête. Mon bassin ondule, je le serre plus fort, mon plaisir se tend comme une corde prête à céder tandis qu’il embrasse ma poitrine.

- Je pourrais rester comme ça toute la journée. Te regarder et t’embrasser toute la journée, continue-t-il en ponctuant chaque phrase d’une poussée en moi. Te faire l’amour toute la journée.

Ses paroles sont une caresse en elles-mêmes, une promesse qui me fait vibrer bien plus que je ne le pensais possible. Je me serre contre lui, incapable de retenir le frisson qui me traverse lorsque son souffle effleure mon cou. Mon plaisir monte en vagues successives, me laissant pantelante, avide de plus. Sa main descend le long de ma colonne, me carresse et me pousse contre lui, m’épouse à la perfection. 

- J’ai tellement envie de te faire jouir comme ça…, confesse-t-il.

- Alors caresse-moi.

Je m’offre à lui entièrement, me penchant en arrière, m’abandonnant à son propre désir. Mon corps s’ouvre sous ses mains, réceptif à la moindre de ses attentions. Lorsqu’il pose son pouce sur ce point si sensible de mon anatomie, je suis près de perdre le contrôle, accélérant mes ondulations, déclenchant des sensations inédites.

Son doigt dessine des cercles parfaits, chaque mouvement envoyant une onde de plaisir à travers mon ventre, mes cuisses, mes reins. Je me cambre, mes doigts agrippent ses épaules, mes ongles s’enfoncent dans sa peau.

Je sens tout de lui, plus fort que jamais, son odeur, sa peau, son sexe profondément en moi. Le plaisir grimpe en flèche, chaque va-et-vient est une prière silencieuse, chaque caresse un serment. 

- Oui, c’est ça… Comme ça…

Nul besoin de le guider, mais le plaisir qu’il me donne est si parfait que je ne veux qu’il en change pour rien au monde. Il m’observe, il me contemple comme si j’étais l’œuvre d’art la plus précieuse. Son regard m’ébranle autant que ses gestes. Je lutte pour ne pas fermer les yeux, pour ne pas perdre une miette de son regard fiévreux posé sur moi, pour rester suspendue à son plaisir autant qu’au mien. Ce plaisir qui s’intensifie, gonfle, s’étire, crépite dans chaque cellule de mon être. Son pouce tourne, appuie juste assez, parfait.

- Tu es trop belle quand tu prends ton pied.

Sa voix rauque, voilée de désir me transporte. Un cri naît dans ma gorge. Ma main se crispe sur sa nuque, mon corps se tend violemment, mon ventre se contracte, mes jambes tremblent. Je suis proche, si proche…

- J’y suis presque… Continue…

de me toucher comme tu le fais…

- Oui ?

En réponse parfaite à ma prière muette, il ne lâche rien, me guide jusqu’au bord du précipice. Je le sens proche de l’extase, lui aussi, de plus en plus dur en moi… J’ai à peine le temps de souffler :

- Viens, maintenant !

Tout explose en moi dans un feu d’artifice incandescent. Je me brise et je me reconstruis en une seule seconde. Mon sexe se contracte autour de lui, et dans la seconde qui suit, je le sens me rejoindre, son propre plaisir éclatant en moi dans une pulsation brûlante. Il me serre, enfouit son visage contre mes seins, sa respiration saccadée, son râle profond vibrant contre ma peau.

Le monde entier s’efface, ne laissant que nous, dans les bras l’un de l’autre, unis, liés bien au-delà du charnel. Les battements de mon cœur se confondent avec les siens, chaque pulsation amplifiant l’intensité du moment.

Après un temps indéterminé, il me relâche, comme un trésor délicat. Encore tremblante de plaisir, j’ancre mon regard au sien. Un sourire naît sur mes lèvres. Il repousse une mèche rebelle, comme si elle venait gâcher sa contemplation. Je dessine un cercle sur sa joue du bout des doigts, envoûtée par cette tendresse brute dans son regard. Soudain, son regard change et il me regarde avec une intensité qui me coupe le souffle : comme si j’étais la seule chose qui ait jamais compté, comme si je venais de réécrire son univers. Et je ne veux plus jamais qu’il me regarde autrement.

Puis, doucement, sa voix me parvient, dans un souffle bas, presque une caresse :

- T’as faim ?

La question, si anodine après l’intensité de ce que nous venons de vivre me désarçonne quelques secondes, puis je me ressaisis et demande, moqueuse :

- Il reste de quoi manger dans tes placards ?

Il rit doucement, un rire qui m’effleure la peau plus qu’il ne résonne dans l’air, et j’ai envie de m’y lover, de me blottir dans cette chaleur douce qu’il dégage sans même y penser.

- J’ai fait des courses hier. Mais je suis surtout allé au marché ce matin, pendant que tu dormais.

Je me redresse un peu, surprise, mon coeur se serre d’émotion : il m’a fait une place dans son armoire, il est sorti acheter des choses expressément pour moi. J’ai l’impression que cette fois, ça y est, notre histoire commence.

Je l’embrasse parce que je ne sais pas comment dire merci sans que ma voix tremble, parce que mes mots seraient maladroits alors que ma bouche sait encore le langage du silence et du désir.

Il me fait basculer sous lui dans un mouvement devenu presque habituel, mes cheveux s’étalent en éventail sur le drap, et nos souffles s’entrelacent encore tandis qu’il inonde mon visage de baisers. Puis il se retire, je proteste et m’accroche à lui.

- Ne bouge pas. Je reviens, dit-il.

Je m’empare d’un coussin et le serre contre moi comme un substitut de mon amant, puis je râle exagérément : 

- J’espère bien. Dépêche-toi ! 

- Bien, milady.

Il se lève, nu, tranquille, magnifique de simplicité, je me blottis un peu plus dans l’oreiller, la joue contre le coton chaud, et je ferme les yeux. Je n’ai pas envie d’analyser cette paix que je ressens, parce que je sais qu’à vouloir la nommer, je risquerais de la briser.

Quand il revient, il tient un sac et un torchon sous le bras. Avant de s’installer, il s’approche de la fenêtre et entrouvre les volets, la lumière du matin glisse dans la pièce, douce et pâle, découpant des lignes dorées sur les draps et sa peau nue. Allongée sur le ventre, je l’observe en silence revenir vers moi, étaler le torchon sur le lit avec une délicatesse presque cérémonielle, puis disposer les aliments entre nous : pita encore tiède, fromage affiné, fines tranches de viande séchée, et des fruits en abondance. 

- C’est pas un déjeuner très travaillé, s'excuse-t-il, mais je me rattraperai ce midi.

Sa réflexion fait germer une question impossible à retenir :

- Dites donc, monsieur, puisqu’on parle de cuisine… En trois ans, à se parler tous les jours ou presque, tu n’as pas pensé à me dire que t’es super doué ?

- J’avais pas de raison. C’est jamais venu dans la conversation, affirme-t-il en haussant les épaules, faussement modeste. 

Je lève les yeux au ciel, pioche un grain de raisin et le lui tends. Il mord dedans avec gourmandise et m’embrasse juste après, comme si le sucre devait se transmettre.

- D’autres secrets que tu voudrais confesser ? je demande.

Il prend une tranche de viande et se cale contre l’oreiller, une main derrière la tête.

- Quand j’étais petit, on est allés à Dunkerque pendant le carnaval. Ambiance de folie, déguisements partout, fanfares, tout le bordel. Et à un moment, on a croisé un groupe qui parlait flamand. J’avais jamais entendu ça. Zéro repères.

Il me lance un regard en coin, mi-gêné, mi-amusé.

- Et à partir de là, j’étais convaincu que tous les gens qui parlaient pas français… devaient d’abord penser en français et traduire dans leur langue avant de parler.

- Trop mignon, je pouffe, étouffant mon rire contre ma main.

- Surtout très con ! Je me disais que ça devait leur prendre un temps fou. Je comprenais pas pourquoi ils se prenaient la tête. Autant parler directement français…

Je secoue la tête, attendrie et me redresse pour l’embrasser.

- Et toi ? demande-t-il quand je retourne à ma place. Il y a des trucs que tu m’as caché ?

La question me paralyse une seconde, parce que oui, je lui ai caché des choses - mon passé, mon vrai nom -, mais ce n’est pas le moment et pas l’information qu’il cherche. Je parviens à faire passer mon trouble pour de la réflexion en mâchant un bout de pita, puis je révèle quelque chose de trivial :

- Je connais la plupart des répliques de Roméo et Juliette par cœur en français et en anglais. 

- Avec ton tempérament, ça m’étonne même pas ! rit-il. C’est bien un truc de fille… Ça dégouline de sentiments, tout ça pour niquer et mourir…

- Hé ! Ça a été mon œuvre fétiche pendant des années.

- Ça rend pas l’histoire moins naze, plaisante-t-il.

Je lui envoie un coussin à la figure, qu’il esquive sans aucune difficulté.

- Je te ferai voir la version de Franco Zeffirelli un jour. C’est la meilleure à mes yeux.

- Il va me falloir une sacrée compensation pour endurer cette torture.

Je rampe sur le lit, me rapproche de lui, laisse mes doigts effleurer son torse, son ventre et descendre jusqu’à son entrejambe.

- Je trouverais une façon de te récompenser, je susurre.

- Dans ces conditions, je suis prêt à le voir dix fois, rit-il.

Mon regard s’attarde sur sa cuisse, sur ce tatouage que j’avais déjà entrevu sans vraiment le regarder. Là, dans la lumière dorée du matin, il se détache nettement sur sa peau. Un cercle noir, au centre duquel une sorte de flamme stylisée semble danser. J’ignore ce qu’il représente, mais il m’intrigue, je sens qu’il y a là une forme de code, un symbole d’initié. Alors je lui pose la question, à mi-voix, craignant de m’engager sur un terrain qui risque de le braquer, mais il s’anime. 

Il m’explique que ça vient d’un jeu de cartes auquel il jouait au lycée, un univers de créatures, de terrains et de forces élémentaires qu’il faut combiner pour faire perdre l’autre. Il parle avec les mains, avec une étincelle au fond des yeux, avec une joie tranquille, presque enfantine. Plus il parle, plus je le vois s’illuminer, comme si quelque chose en lui s’éveillait à nouveau, et j’aime le voir ainsi, radieux et entier dans ce qu’il aime. J’écoute, sans tout comprendre, mais fascinée par ce que sa voix me révèle de lui. 

Il raconte que ce symbole est une énergie dans le jeu, celle qu’il préfère, celle avec laquelle il a commencé à jouer, avant de se tourner vers les jeux vidéos. Et puis ses épaules se crispent, sa nuque se raidit, comme si un fil invisible venait d’être tiré, quelque part en lui.

Je l’observe en silence, et chaque seconde qui passe me confirme que quelque chose cloche. Son regard, quelques secondes plus tôt encore si vif, si vibrant de passion, se voile légèrement. Il ne regarde plus rien, ou alors quelque chose que je ne peux pas voir, quelque chose qui vit derrière ses yeux. Il se frotte rapidement les yeux, et ce geste, si calme en apparence, me bouleverse, parce qu’il est trop maîtrisé. C’est le geste qu’il fait quand il essaie de se cacher, de se contenir.

- Tout va bien ? je demande, connaissant déjà la réponse.

- Ouais, ouais. T’inquiète pas.

Je me redresse, prends son visage dans mes mains, pour le rassurer, pour insuffler un peu de lumière dans ses yeux si troubles à présent.

- Tu sais que tu peux me parler, pas vrai ? Quand tu veux. De ce que tu veux.

- Je sais. Mais y a rien à dire. Vraiment, ça va.

Le sourire qu’il m’offre est faux, une façade savamment étudiée mais pas assez pour me berner. Je voudrais creuser la question, lui dire que je ne cherche pas à le mettre mal à l’aise, mais je me sens soudain hypocrite. J’ai mes secrets, il a le droit d’avoir les siens, alors je me tais.

- Et toi, enchaîne-t-il. Ça représente quoi ce que tu as dans le dos ?

- C’est moi qui l’ai designé, j’en suis super fière. C’est… ma carte d’identité spirituelle. Il y a tout ce qui fait que je suis moi.

J’ai mis des années avant de trouver le design parfait. Je voulais assembler tant d’éléments que c’était difficile de faire quelque chose à la fois esthétique et cohérent. Le déclic est venu en regardant un documentaire sur les Vikings.

- Tu vois la forme globale ? C’est une flèche. Parce que j’irai toujours de l’avant, j’explique. C’est aussi un signe de ma… dualité ? Je pense que je suis quelqu’un de doux et en même temps je peux être tranchante. La pointe, c’est le symbole alchimique de mon élément de naissance - elle rit - enfin, pour les gens qui croient à ces trucs-là. Pour compléter la flèche, j’ai mis ma fleur préférée. Les pétales deviennent les plumes. Ensuite, deux plumes d’aigle : dans mes noms, j’ai celui d’une tribu indienne. Elles symbolisent le respect, le courage, la sagesse. Les trucs dont je me suis relevée. 

Les abus, la douleur, la perte, la mort… Toutes ces choses que j’ai dû affronter et surmonter seule et dont je ne parlerai jamais et sur lesquelles je ne veux pas m’attarder.

- Bref… Et pour finir, j’ai rajouté un demi flocon, pas besoin de te dire pourquoi, je conclus en levant les mains. Voilà…

Je sens ses doigts effleurer délicatement mon dos, comme une carte au trésor.

- Et bah… Je m’attendais pas à ça, murmure-t-il. A côté de ça, le mien fait presque pâle figure.

Sur cette affirmation, totalement erronée, je me retourne et le regarde droit dans les yeux.

- Pas du tout ! Tant qu’il veut dire quelque chose pour toi, il ne peut pas faire pâle figure.

Il effleure mon menton du bout du doigt, m’offre un baiser léger, un peu trop bref à mon goût, mais tellement doux que je le savoure quand même

- Je vais aller ranger tout ça, dit-il en désignant les restes de notre petit déjeuner d’un signe de tête.

Je reste un moment étendue sur le lit, la joue posée contre les draps encore tièdes, à savourer la chaleur qui persiste sur ma peau, nue, détendue, suspendue dans cette parenthèse après l’élan. Je ferme les yeux, un instant seulement, et je sens la trace de ses mains sur mes seins, la pulpe de ses doigts sur mes reins, autant de signes que ma peau refuse de tourner la page si vite.

Quand je les rouvre, Zed est de retour dans l’embrasure de la porte. Toujours nu, beau comme un dieu, il se tient debout, les mains négligemment posées sur ses hanches, l’air de prendre le temps de m’observer.

- Je pars bosser à 18h, dit-il finalement d’une voix douce. Qu’est-ce que tu veux faire en attendant ?

Je détourne un peu le regard, le temps de rassembler mes idées. Je n’ai pas envie de sortir, pas envie de grand chose en vérité, si ce n’est de rester là, encore un peu dans ce cocon que nous avons créé. Je scrute le mur, fouillant dans mes envies, dans ce qui pourrait prolonger cette douceur, cette complicité fluide entre nous, et je sens mon esprit s’accrocher à un autre genre de bulle dont nous raffolons. Mes yeux trouvent les siens et je propose : 

- Ça fait longtemps qu’on a pas fait une partie de HOTS. Ça te tente ?

- Toujours !

Je finis par me lever, récupérer ma culotte qui a glissé jusque sous le lit. J’y trouve également le t-shirt de Zed que je ramasse. Il sent encore un peu sa chaleur, un peu sa peau, le coton est doux, usé juste ce qu’il faut. Je l’enfile : trop large, un peu froissé, il me recouvre presque jusqu’aux cuisses.

- Jolie tenue, me taquine-t-il.

Je croise les bras autour de moi, m’enroule dedans comme une extension de son contact sur ma peau. Je passe devant lui, jambes nues, t-shirt volant à peine autour de mes hanches. Il me gratifie d’une légère fessée alors que je rejoins le salon pour récupérer mon PC. Je ris et lui lance une grimace par-dessus l’épaule.

J’installe mon poste de jeu : table basse avancée, canapé collé contre mon dos, ordinateur allumé, jeu prêt à être lancé.

- Nova et Lili contre le monde entier ? je demande tout en connaissant déjà la réponse.

- Et comment ! lance-t-il à travers la porte ouverte.

Un sourire étire mes lèvres : nos alter ego numériques ne nous déçoivent jamais. Lui dans la précision froide et létale, moi dans la vigilance globale et constante. Avec ce couple, impossible de perdre - du moins pas sans s’être battu dignement et avoir raflé des titres.

Quand j’ai commencé à y jouer, c’était pour comprendre ce qui l’absorbait autant, ce qui pouvait lui voler ses nuits et capter sa concentration à ce point. C’était aussi et surtout une façon détournée de me rapprocher de lui sans qu’il s’en rende compte, une tentative d’exister un peu plus dans ses silences, dans ses rythmes, un prétexte pour rester connectés même quand on ne disait rien. Et puis, à ma propre surprise, j’y ai pris goût.

Ce jeu, je l’ai apprivoisé, lentement, à ma manière, jusqu’à en aimer les mécaniques, les stratégies, la logique souterraine et cruelle de ses cartes. Et plus encore j’ai appris à le lire, lui : ses hésitations, ses envolées fulgurantes, les infimes indices qui annoncent qu’il va attaquer ou reculer. 

Dans ma tête, son visage se dessine entre deux sorts, je l’imagine penché vers l’écran, les sourcils froncés, la bouche tendue dans cet air de fausse concentration qu’il adopte quand il joue sérieusement.

La partie se lance, et dès les premières secondes, je ressens cette chose étrange, douce et électrisante à la fois : la coordination sans parole, le réflexe partagé, l’intuition de l’autre. 

On retrouve nos marques en quelques secondes : Zed fonce sans attendre, sûr de lui, précis comme toujours, et moi je me glisse dans son sillage, attentive, prête à soigner les dégâts qu’il oublie parfois d’anticiper. C’est ce que j’aime le plus, ce que j’attends à chaque fois : ce moment-là, précis, suspendu, celui où lui et moi entrons ensemble dans l’arène, où je me cale sur son tempo, où je deviens son ombre.

C’est comme une danse qu’on rejoue à chaque fois, mais qui ne se fige jamais, une chorégraphie fluide, instinctive, organique, un lien invisible qui se réactive à chaque sort lancé, chaque mouvement esquissé, chaque mètre de terrain conquis.

- Ça vole les kills comme ça ? lance-t-il, faussement indigné, alors que je fais tomber un adversaire juste devant lui.

- Une vie pour une vie. Je sauve la tienne, je te pique la sienne.

- Ah ouais, t’es comme ça ?

- T’avais pas encore remarqué ? je rétorque, espiègle.

Nous gagnons la première partie et en lançons une deuxième, sans même se concerter, que nous remportons également.

- C’est beau comme on est bons, je m’exclame alors que le tableau des scores s’affichent.

- Tu veux dire : comme je suis bon.

- Tu veux dire : comme je te rends bon. Sans moi, on aurait déjà pu redécorer la map avec tes restes.

- On en parle de ta sortie kamikaze il y a deux minutes ?

- Ça s’appelle feinter. Je les attirais pour toi. De rien.

Nos rires se mêlent aux bruits des touches, aux effets sonores du jeu, à l’adrénaline douce qui monte et s’épanouit entre nos écrans. On joue, mais on partage surtout cette bulle étrange et belle où quelque chose s’élabore qui nous relie, nous tisse autrement — un fil tendu entre nos deux corps séparés, mais profondément synchrones. Dans ces moments, on devient quelque chose de plus grand que deux personnes dans deux pièces différentes : des rivaux, des alliés. Un couple.

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