Chapitre 24
Quand je sors, je tends le bras vers ma serviette attitrée depuis mon arrivée et je quitte la pièce, laissant Zed à son rasage. Je me sèche et avance lentement vers le canapé. Je sors une culotte en dentelle noire de ma valise et mon regard se pose sur le t-shirt de Zed que j’ai retiré tout à l’heure. Je le saisis, l’enfile sans tarder ainsi que ma lingerie. J’aime ce t-shirt, pour l'odeur qu’il garde - celle douce et chaude de Zed -, mais aussi parce qu’il me couvre juste ce qu’il faut et laisse entrevoir tout le reste.
Puis je me dirige vers la cuisine, curieuse de découvrir ce que Zed a bien pu ramener de son “opération courses” en mon absence. Je commence à fouiller dans le frigo, distraite, concentrée uniquement sur l’idée de combler ce vide délicieux qui suit toujours les efforts bien dosés.
Soudain, la porte de la salle de bain s’ouvre et Zed se tourne vers moi. Je le sens approcher avant même que sa main ne se referme sur le bas de “mon” t-shirt.
- C’est con… Mais j'adore te voir porter ce truc, murmure-t-il.
- Ah bon ?
- Ouais. Ça dit que t'es à moi.
Il dit ça sans détour, avec cette forme de possessivité tranquille, presque inconsciente, mais traversée d’un éclair plus sombre — un soupçon de domination. Ce sous-texte instinctif, involontaire, réveille mes instincts insolents.
Cette dynamique entre nous, à peine esquissée hier, prend forme peu à peu : le duel mental, l’escalade émotionnelle, la confrontation maîtrisée… Un vrai jeu du chat et de la souris.
- A ta place, j’en serai pas si sûr. Va falloir me le prouver, je rétorque.
Je le dis avec légèreté mais je ne le quitte pas des yeux, guettant la moindre réaction. Elle ne se fait pas attendre : une contraction de sa mâchoire, un infime raidissement de ses épaules, et une inspiration, plus profonde que les autres.
Le silence s’installe, pas long, mais juste assez pour que je sente une pointe d’hésitation m’effleurer, pour que je me demande si je l’ai froissé sans m’en rendre compte. Il finit par marmonner, d’une voix basse, sauvage :
- Quand t’es comme ça… J’ai juste envie de te bouffer.
Il n’a pas quitté la partie, il y est même pleinement et sa réponse, loin de me calmer, m’incite à aller plus loin, à tester encore, à vérifier s’il est prêt à me contenir, s’il est capable de me suivre là où tant d’autres ont fini par lâcher prise.
- Et qui te dit que je ne le fais pas exprès ? je le taquine davantage.
Son regard se durcit, ses yeux se plissent, mais ce n’est pas de la colère, plutôt une concentration aigüe, comme s’il cherchait à déchiffrer un mystère, comme s’il tentait de mettre au point une image trouble. Tout son corps se met à l’écoute. Il se redresse à peine, ajuste son centre de gravité naturellement, et je perçois dans ce léger recentrage toute la vigilance qu’il concentre sur moi, sur mes gestes, mes intentions.
Son torse se tend dans ma direction, non pas dans un mouvement franc, mais dans une sorte d'inclinaison automatique, qui me signale qu’il capte chaque inflexion, chaque nuance. Il me lit, et pas seulement à travers ce que je dis, mais dans la posture, le ton, l’espace que je laisse. Son silence, loin d’être un recul, devient une réponse en soi — un moment suspendu où il me jauge, m’évalue, avant de décider, en silence, comment il va jouer la suite.
- Tu aimes jouer avec le feu ?
- C’est le problème quand on a de quoi calmer ses brûlures, j’assure du tac au tac en agitant les doigts. Ça rend… audacieuse.
Il me fixe alors, comme s’il venait de découvrir un secret précieux, un trésor jusque-là bien caché.
- Impertinente aussi, souligne-t-il.
- Ça te gêne ?
Je n’ai connu aucun homme à l’aise avec ce rôle, problème d’ego, de codes ou juste de confort. Ils finissaient par craquer, lâcher prise, me laissant seule avec mon désir inassouvi. Pour moi, la seule façon de perdre réellement, c’est de ne pas jouer - et j’ai terriblement envie de jouer avec lui, s’il est partant.
- Absolument pas. Je vais juste devoir me montrer… inflexible. Sévère.
Sa main remonte sur ma nuque, s’enroule dans mes cheveux et tire, juste assez pour m’obliger à basculer en arrière, fuir la tension sans rompre le lien. Je suis aux anges : il ne semble pas perturbé le moins du monde - il lit entre les lignes, voit derrière mes mots, décode mes provocations comme des appels, reconnaît les règles sans qu’elles soient formulées, et il joue avec plus de finesse que ce à quoi je m’attendais.
- Essaie donc, je roucoule. Je suis une mauvaise graine.
- Je ne vais pas essayer. Je vais réussir.
Il se penche sur moi, s’emparant de mes lèvres avec ce mélange parfait de fermeté et de tendresse qui m’excite sans compromis. Je referme doucement les dents sur sa lèvre inférieure, une morsure dérisoire, juste de quoi donner l’illusion que je veux inverser le rapport de force, pour le contraindre à prendre des mesures.
- Va sur le lit que je te bouffe !
- Hum… Sévère mais si conventionnel, je le provoque. Moi qui pensais que tu me prendrais à même le comptoir…
Son regard pétille, mais reste ancré, stable, et le mien glisse plus bas, là où son désir se devine déjà, gonflé par nos échanges — visible, palpable, vibrant sous le tissu. Et, cerise sur le gâteau, il suit encore mes mots, mes réparties, sans se perdre, sans se défaire. Il garde le cap, ne se précipite pas, il ne rompt pas le fil, au contraire, il tire doucement dessus, tente de reprendre la main :
- Méfie-toi, à me chauffer comme ça… Je vais atteindre mes limites.
Je glisse la paume sur sa cuisse, remonte lentement jusqu’à la chaleur dense qui pulse sous le tissu, et dans un souffle à peine audible, je murmure :
- Non… Avec moi, tu vas devoir les repousser.
Je n’ai même pas le temps d’anticiper que déjà, je me retrouve hissée sur le plan de travail, le corps un peu secoué par la vitesse du geste, mon cœur et ma respiration s’emballent. Pourtant, il ne se jette pas sur moi, il s’approche avec une précision sadique, trop frustrante pour être innocente, une lenteur qui ne doit rien à l’hésitation.
Il me frôle, m’explore, me cartographie du bout des doigts, remontant mes jambes, épousant mes cuisses, dessinant mes hanches comme s’il s’agissait d’un territoire à conquérir — lentement, stratégiquement, jusqu’à ce que ses paumes atteignent le galbe de mes seins, qu’il chatouille à peine, assez pour m’enflammer, pas assez pour m’apaiser.
L’envie me brûle, me consume, et je sens la rébellion s’infiltrer dans mes gestes — mes mains s’égarent vers sa braguette, trouvent son sexe dur et vibrant sous la fermeture, et je referme mes doigts glacés dessus avec une fermeté presque insolente, bien décidée à lui rendre sa propre tension. Il frémit, à peine, juste un frisson, puis m’embrasse sans dévier de son rythme — ni dans la bouche, ni dans les gestes.
Une de ses mains s’ancre autour de ma poitrine, l’autre revient sur ma cuisse, la couvre, la possède, puis remonte, se frayant un passage entre ma peau et la dentelle qui m’enserre encore. Il me caresse à travers le tissu, joue sur le bord du supportable, glisse son pouce sous la couture, et vient se faufiler entre mes lèvres humides, plus que prêtes à l’accueillir. Il l’insère jusqu’à ce que son anneau glacé touche ma chair en feu. Le contraste m’arrache un frisson et je m’attends à ce qu’il accélère. Mais là encore, il garde ce même tempo lent, dosé, presque cruel, qui me fait chavirer plus que toute précipitation.
Je tente de reprendre l’avantage, d’imposer un rythme, en accentuant mes caresses sur lui, mais il ne se laisse pas happer. Il ravale un râle, vient presser son torse contre le mien, traçant une ligne de baiser le long de ma joue jusqu’à mon cou, pendant que ses phalanges s’enfoncent toujours plus profondément, mais avec la même retenue exaspérante.
- Retire ce doigt et prends-moi, je dicte, consciente qu’il ne le fera pas tant que je ne craquerai pas.
Il me sourit, un de ces sourires éblouissants, pleins de malice contenue et de satisfaction maîtrisée, puis réplique :
- On dit “s’il te plaît” quand on est polie.
Il a repris ma formulation, mot pour mot, mais les détourne, les renverse pour mieux me renvoyer leur reflet. Il joue avec moi exactement comme je l’attends et notre lien se précise, se densifie, bien au-delà de ce que nous sommes en train de faire physiquement.
Je pourrais craquer, lui dire ce qu’il veut, mais c’est maintenant que le jeu commence, que je peux pousser sa créativité, et, à terme, ma reddition.
- Qui a dit que, moi, j’étais polie ?
Il lève un sourcil, sort effectivement son doigt, mais remonte aussitôt vers mon clitoris.
- Moi, si tu veux ce que tu demandes.
Ses cercles sont précis, perversement doux. Il appuie juste ce qu’il faut pour me tenir en haleine, sait quand ralentir, quand accélérer. Il tourne autour de moi comme s’il me connaissait depuis toujours, avec cette assurance rare de ceux qui savent observer, écouter, interpréter.
Comment en si peu de temps peut-il déjà maîtriser mon corps ?
Il ne cherche pas l’effet brutal, mais la montée lente, méthodique, là où chaque seconde de contrôle devient une tension de plus. Je tente de conserver ma poigne sur lui, de maintenir le rythme de mes caresses, mais mes gestes se désaccordent, perdent leur régularité, emportés par la vague qui monte — cette vague que ses doigts dessinent sans relâche, avec une cruauté délicieuse.
Mon corps me trahit : mes gémissements m’échappent, mon souffle devient erratique, ma peau, sensible au moindre frôlement, se hérisse sous ses attentions, et je sens mes muscles vibrer d’une fébrilité qui dépasse la seule excitation.
Je veux résister, le faire fléchir, l’obliger à capituler le premier — mais je sais, à mesure que la chaleur s’accumule dans mon ventre, que je suis à sa merci, et qu’au fond, j’en ai envie. J’ai envie qu’il m’emmène là où je ne maîtrise plus rien.
Défaite, à bout de souffle, je ferme les yeux et pose mon front dans le creux de son épaule.
- S’il te plaît…
Il ne répond pas, du moins pas avec des mots, mais son corps, lui, parle sans ambiguïté : d’un mouvement à la fois ferme et parfaitement contrôlé, il me tire au bord du plan de travail, repousse ma lingerie d’un geste impatient et me pénètre enfin.
Son pouce s'attarde sur moi, sur ce point qu’il n’a cessé de titiller, prolongeant l’intensité qu’il a patiemment construite. Le plaisir me traverse comme une onde brutale, presque trop forte pour être accueillie sans trembler. Je mords mes lèvres pour ne pas crier, pour ne pas céder davantage.
Il reste silencieux, place son front contre le mien, dans un geste net, précis, délibéré — un point d’ancrage, un verrou posé là pour m’empêcher de m’échapper. Un rappel silencieux, une injonction à rester là, dans le feu que j’ai moi-même attisé.
- Arrête de te retenir… Je veux t’entendre, assure-t-il en pressant davantage mes zones sensibles. J'aime tes gémissements, mais j'aime encore plus tes cris. Alors, lâche-toi.
Mon souffle se brise une seconde, le temps de laisser échapper un gémissement plus fort que les autres. Je ne tiens plus, mon contrôle me glisse entre les doigts et quand je crie, comme il l’a demandé, ce n’est plus une manœuvre, c’est une supplique pour qu’il me prenne plus fort encore, qu’il accentue cette possession douce et implacable.
Il le fait, me tire contre lui et m’allonge sur le plan de travail dans un même geste. Ses mains retrouvent mes seins, les enveloppent, les pressent avec cette force calculée qui m’enflamme.
Ses coups de reins reprennent, plus intenses, plus profonds, et ce nouvel angle les rend presque insupportables de précision — chaque poussée me traverse de part en part, chaque mouvement m’arrache à moi-même un peu plus.
- Alors ? reprend-il. Tu as compris que tu étais à moi ?
- Pas encore, je murmure hors d’haleine, mais bien décidée à ne pas rendre les armes. Mais continue, peut-être que je te dirai si ça change…
Il s’interrompt et se retire, lentement, maître de lui, inébranlable, me laissant plus frustrée que jamais. Il arrache ma culotte dans un seul geste, sans brutalité inutile, juste l’expression d’une volonté nette, indiscutable. Puis il se poste de l’autre côté de l’îlot central, debout, sûr de lui, et je comprends. Si. Je suis à lui, toute entière, sans discussion. Je lui appartiens parce que je l’ai décidé. Je m’offre avec plaisir, ouvre la bouche pour le sentir glisser sur ma langue, doux, dur, chaud.
Il s’introduit en moi, et c’est lui qui gémit cette fois, un râle profond, contenu, mais terriblement éloquent. Une victoire s’allume dans mon ventre, électrique et brève, mais exquise.
Sans attendre, sa main revient s’ancrer dans mes cheveux, l’autre entre mes cuisses, et il recommence à me toucher, sans retenue cette fois, parce qu’il n’en a plus besoin. Je suis incapable de retenir les sons qui montent, je les sens naître, jaillir de moi sans passer par la pensée. Quand il mêle ses pénétrations à ces cercles dévastateurs sur mon sexe, je dois lutter pour rester lucide, pour ne pas totalement lâcher prise, pour continuer à le satisfaire même si tout en moi est en train de se défaire.
Chaque pénétration en moi me chavire, mais c’est plus que ça — c’est la boucle qui se forme entre nous, ce cercle parfait où son plaisir appelle le mien, où plus il gémit, plus il me caresse, et plus il me caresse, plus je le prends avec ardeur.
- Est-ce que c’est plus clair maintenant ? souffle-t-il en effleurant ma joue.
- Seulement si tu continues, je réponds, ma voix vacillant déjà sous ce qui monte en moi, mais qui tient encore, par bravade, par fierté.
Je ferme les yeux sous la force de ce qui monte en moi, cet ouragan à venir. J’enfonce mes doigts dans son poignet, le supplie sans mot.
Encore… Encore…
Il accélère, ses mouvements plus amples dans ma bouche, dans mon sexe, et je me cambre, je me tends, je cherche davantage encore, une friction plus large, une prise plus complète, comme si je voulais l’engloutir tout entier. Sa verge durcit, vibre, ses hanches tremblent, et je sens que lui aussi est au bord.
Et puis son corps se tend, un jet salé tapisse ma langue et ma gorge, et je le rejoins dans l’extase avec un gémissement, étouffé par sa présence entre mes lèvres closes.
Je l’avale, sans gêne, affamée, comblée et pourtant avide de le retenir encore. Je garde mes doigts toujours serrés autour de son poignet, pour l’empêcher de s’éloigner tout à fait.
Lorsqu’il me regarde, quelque chose passe dans ses yeux - un éclat furtif, comme une étoile filante. Son souffle se brise, et il joint son front au mien, s’y attarde, puis s’effondre contre mon cou, entre mes seins, dans une étreinte maladroite, presque incongrue, après ce déchainement.
Il tremble, pantèle, et je le serre un peu plus fort, sans réfléchir, comme si mes bras pouvaient contenir ce qui vient de passer dans ses yeux — cette émotion vive, brutale, fulgurante, qu’il n’a pas su masquer, lui qui, d’ordinaire, maîtrise tout.
Nous restons ainsi quelques instants, mais sa respiration ne se calme pas. Plus les secondes s'écoulent et plus cela devient évident : il n'est plus haletant, il suffoque.
Je me redresse immédiatement, le prends dans mes bras tout entier, serrant mes bras, mes jambes autour de son corps et je ne bouge plus, concentrée sur lui, sur ses réactions, sur ce qu’il me dit sans un mot. Il s’abandonne contre moi, tremble encore légèrement, et je sens son souffle buter, irrégulier, trop haut dans sa gorge.
Je glisse une main dans sa nuque, l’autre sur son dos que je parcours délicatement, en réponse à la question qu’il n’a pas posée.
Je ne vais nulle part. Je suis là.
Quand je brise le silence, c’est d’une voix calme, caline :
- Tu veux en parler ?
- C’est juste que… Tu m’as achevé, répond-il, dans une tentative de légèreté que je reçois comme une énième façon de se protéger.
Il s’extrait de mon étreinte, pose une main sur ma joue, comme pour ne pas rompre le contact. Il ne tremble plus, respire normalement, mais ses yeux restent troubles. Je lui souris, à peine, sondant ses expressions et les infimes signes qu’il pourrait laisser filtrer. Mon regard dérive naturellement vers l’horloge et je marmonne :
- Tu ne vas pas avoir le temps de manger… Tu veux que je te prépare un truc à emporter ?
Il fait non de la tête, un geste bref, presque enfantin, et revient se blottir contre moi comme s’il voulait se cacher.
- J’ai pas faim.
Nous n’échangeons pas un mot pendant un instant suspendu, puis il reprend :
- J’ai pas envie d’aller bosser.
Je souris, un peu malgré moi, et l’amusement perce dans ma voix quand je lui réponds :
- Je vois ça…
Il est là, recroquevillé contre moi, à moitié enfoui dans mes bras, son souffle chaud dans mon cou, comme s’il cherchait à retarder le moment de se remettre debout, de redevenir l’homme sûr de lui qu’il s’applique à incarner la plupart du temps.
Il y a moins de cinq minutes, il me prenait avec cette intensité brute, cette maîtrise presque cruelle qui me faisait perdre pied, et maintenant le voilà, lové contre moi, râleur, vulnérable, candide. Je pourrais me moquer, lui glisser une remarque piquante — je ne manque pas d’arguments — mais je m’en abstiens, parce qu’au fond, j’aime le voir comme ça, désarmé, doux, terriblement humain.
- Mais si tu n’y vas pas, on saura que ça a un lien avec moi, j’ajoute, plus sérieuse. En soi, je m’en fiche. Mais je sais que toi, non…
Il soupire et geint, comme un enfant pris la main dans le sac, sans vraiment vouloir bouger. Mes doigts dessinent des cercles paresseux sur sa peau, et mes lèvres s’attardent au creux de sa nuque, là où il aime que je l’embrasse, quand il oublie de jouer les durs. Alors, avec un demi-sourire, je glisse doucement, presque en chantonnant, comme si je lui soufflais une blague au creux de l’oreille :
- Allez… Moi je vais devoir affronter un lit vide et froid sans toi. Chacun sa croix.
Mon humour douteux l’emporte contre sa bougonnerie. Ce n’est pas encore un rire, pas vraiment — plutôt un souffle qui en a la forme. Il se redresse un peu, juste assez pour me regarder, pour capter mon regard, se penche, lentement, presque avec précaution, comme si ce baiser-là valait plus que les autres, et il m’embrasse — longuement, tendrement.
- Je t’aiderai à le réchauffer en rentrant, promet-il contre ma bouche.
- Mais j’y compte bien.
Je le regarde traverser la pièce, le dos encore tendu par ce qui n’a pas été dit, et disparaître derrière la porte entrebâillée de sa chambre. Je suis toujours juchée sur le plan de travail de la cuisine, les pieds nus balançant doucement dans le vide, son t-shirt glissant un peu trop bas sur mes épaules. Ma culotte traîne quelque part entre le canapé et ici, abandonnée dans une urgence dont je sens encore les échos courir dans mon ventre. Je saute de mon perchoir, retrouve la dentelle noire, et la remets sans me presser.
Quand il revient, il est déjà à moitié prêt : pantalon noir enfilé, t-shirt à la main, sacoche sur l’épaule, les clés qu’il fait tourner machinalement entre ses doigts. Il me jette un regard, rapide, un peu fuyant - rien ne s’est vraiment apaisé en lui.
- Au fait…, commence-t-il, la voix basse, pas tout à fait stable. Je me disais… Si ça te dit, je pourrais te faire un double.
Il montre le trousseau serré dans sa paume puis hausse les épaules, comme pour désamorcer le sérieux de sa suggestion.
- Histoire qu’on arrête de galérer avec les horaires et les échanges entre deux sorties.
Je le regarde, sans répondre tout de suite, parce que je sens que si je parle trop vite, ma voix va trahir ma stupeur. Il aurait pu reculer, se refermer, se cacher derrière ses silences ou ses défenses, voire ne rien dire du tout.
Ce n’est pas grand-chose, au fond - ni une déclaration, ni un geste romantique dans les règles -, juste une phrase, un morceau de métal du quotidien, mais à cet instant précis, dans sa bouche, c’est immense. C’est une preuve fragile mais tangible qu’il me laisse entrer, un peu plus, et surtout, qu’il ne fuit plus.
Alors je m’approche de lui, comme guidée par un fil invisible, me love dans ses bras, contre son torse encore nu. Je me hisse sur la pointe des pieds et dépose un baiser presque chaste sur ses lèvres.
- Tu es sûr ? Je ne veux pas te forcer la main. Ça ne me gêne pas que tu m’enfermes. Ni de t’attendre.
- Moi ça me gêne, affirme-t-il en embrassant mon front. Bref, je sais pas encore quand j’aurais le temps de le faire faire. Mais voilà… Je voulais t’en parler avant.
Il recule doucement, comme à regret, comme s’il ne savait plus très bien quoi faire de son corps. Il passe son t-shirt, le tissu sombre glissant sur sa peau encore tiède. Puis, il attrape ses chaussures du bout des doigts, s’accroupit pour les enfiler, et soudain, il est de nouveau Zed-le-barman, Zed-le-mec-qui-ne-laisse-rien-voir, Zed-le-mystère-ambulant.
Lorsqu’il se relève, il vient vers moi, mais ne cherche pas mes lèvres, cette fois. A la place,il prend ma main entre les siennes, chaud contre froid, y dépose un baiser franc - ce signe d’affection, comme un réflexe entre nous, mais qui prend une signification bien différente aujourd’hui.
- Bonne chance avec le lit, badine-t-il, un peu plus lui.
Je lève les yeux au ciel, secoue doucement la tête, mais je souris aussi : il a retrouvé un peu de cette ironie tendre dont il a le secret. En cet instant, il est peut-être Zed-avec-son-masque, mais aussi celui qui me laisse voir derrière.
- A tout à l’heure, ajoute-t-il en me relâchant.
Et puis il disparaît, la porte se referme derrière lui, me laissant avec la chaleur résiduelle de ses lèvres sur la main, et dans le ventre une étrange sensation de vertige et d’ancrage à la fois.
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