Chapitre 36
Je reviens à moi comme un corps figé sous le givre, lent, raide, chaque souffle craquant comme une mince pellicule qui se fend. Le jour filtre à travers les rideaux, pâle et incertain. Pendant quelques secondes, je ne sais plus où je suis — puis le froid du parquet, la commode contre la porte, la couette autour de moi me ramènent à la réalité.
Tout me revient d’un bloc : le verre, le “non” qui m’a échappé, l’attitude de Nate.
Je me redresse, les muscles engourdis, la bouche pâteuse. La pièce sent la poussière et le renfermé, mais c’est une odeur de sécurité, presque douce. J’entends du bruit à l’extérieur, le ronronnement de la machine à café et celui du micro-ondes. Je me ratatine à nouveau, assise dans la lumière grise, le souffle court, les doigts crispés sur le tissu, forçant ma respiration à garder un rythme calme, jusqu’à ce que mon cœur cesse de cogner comme un marteau.
Je me sens sale de peur, vidée jusqu’à la moelle et pourtant, une part de moi pense déjà à lui.
Il est déjà réveillé. Est-ce qu’il se souvient ? Est-ce qu’il regrette ? Est-ce qu’il va bien ?
Et aussitôt, le dégoût me reprend — de moi surtout. D’y repenser déjà, d’essayer de comprendre, de trouver des raisons, des excuses. Recroquevillée au sol, barricadée derrière un meuble, dans ma propre maison. Comme quand j’avais dix ans et que je priais pour que la porte reste fermée. Les gestes sont les mêmes, les réflexes aussi : retenir mon souffle, disparaître, prier que le danger s’épuise de lui-même.
Une pensée s’impose alors, simple, implacable : je ne peux pas revivre ça.
La perspective de l’affronter me glace, mais celle de ne pas le revoir m’effraie encore plus. J’aimerais pouvoir dire que je vais lui tenir tête, que je suis prête à partir s’il recommence, mais la vérité, c’est que j’en suis incapable.
Les paroles de Jona me reviennent, comme une illumination : “How would you feel about faking it ?”.
Une idée germe : peut-être que je peux le lui faire croire, “faire semblant” cette fois encore. Il ne verra peut-être pas que je bluffe, ni combien ma peur et mon besoin de lui se confondent. Je me répète les phrases que j’aimerais lui dire comme un mantra — “je ne veux plus jamais avoir peur comme ça”, “si ça devait recommencer, je te quitte” — en espérant qu’à force de les penser, elles sonneront vrai.
Alors je me lève. Je remets un peu d’ordre — dans mes cheveux, dans la pièce, dans mes pensées, ou j’essaie. Le miroir au-dessus de la commode me renvoie un visage que je reconnais à peine : traits tirés, lèvres blêmes, regard d’animal traqué qui tente d’avoir l’air brave. J’inspire à fond, la main sur la poignée et je sors.
L’air sent le café, le chocolat chaud et un fond de détergent — des odeurs propres, presque rassurantes, qui jurent avec le chaos d’hier soir. Tout est rangé : les éclats de verre ont disparu, le carrelage est nettoyé. Rien ne trahit la tempête de la veille, sinon ce silence trop appliqué, celui qu’on installe pour cacher les traces.
Nate est assis à la table du salon, le dos un peu voûté, une tasse face à lui, l’autre entre les mains. Ses doigts la serrent trop fort, comme s’il avait besoin d’un poids pour ne pas trembler. Quand il m’aperçoit, il se fige, puis se lève d’un bond.
- Maud !
Il s’approche d’un pas, tend la main vers moi. Je recule aussitôt, un mouvement sec, réflexe. Il s’arrête net, laisse retomber sa main.
- J’ai vu que tu étais partie dans la nuit, reprend-il en fixant ses pieds, j’ai voulu te rejoindre, mais la porte était bloquée…
Le silence qui suit me paraît interminable.
- J’ai merdé hier. Je le sais, continue-t-il. Après la semaine que j’ai passé et ce que tu m’as dit… J’ai juste… Tu pouvais pas t’attendre à ce que je le prenne bien.
Je ferme les yeux un instant, car une part de moi s’attendait à cette réaction. Oui je m’attendais à ce qu’il soit furieux, pas qu’il soit violent.
- Bien sûr que non. Mais ça ne change rien.
Il se passe une main sur le visage, comme pour effacer ses propres traits. Ma gorge se serre et les mots que je me suis répétés avant de sortir de la chambre s’effritent dans ma bouche.
- Je veux… je veux juste me sentir… en sécurité, je souffle d’une voix tremblante. Je suis revenue parce que je veux que ça marche. Mais… Si je dois me méfier de toi, alors… Cette relation est vouée à l’échec.
Et c’est là que quelque chose cède. Je sens mes jambes se dérober, mes épaules s’affaisser. Les larmes montent sans prévenir.
- Je veux me sentir aimée, protégée. Je ne veux pas avoir peur de toi. De ce que tu pourrais me faire parce que tu ne te contrôles pas.
Ma voix se brise, je m’entends hoqueter, ridicule, pitoyable — et pourtant incapable de me taire.
- Si ça devait recommencer, je… je partirai, dis-je entre deux respirations trop courtes. Je ne revivrai pas ça.
Nate s’avance d’un pas, hésite, puis murmure :
- Ça ne recommencera pas. Je te le promets. Je te le jure. Je m’en veux à mort. Je veux que ça marche, moi aussi. Comme avant. Tu es rentrée, c’est tout ce qui compte.
Je ne sais pas s’il réalise qu’il y a un problème dans ces mots : rien ne sera comme avant. Je n’ai simplement plus la force de le contredire. J’ai juste envie que ce cauchemar sans fin s’arrête. Alors quand il me prend dans ses bras, je ne résiste pas. Je le laisse me serrer, je ferme les yeux, je me laisse fondre.
Il me garde contre lui un long moment, sans parler. Son torse monte et descend, lent et régulier, comme pour m’imposer un rythme plus doux. Je sens son odeur d’épice — quelque chose de sec, presque piquant, qui me rappelle les gâteaux indiens que faisait ma grand-mère, mais sans le sucre, sans le miel. Juste la note chaude, épurée, qui reste dans l’air. Il me berce presque, par de petits mouvements à peine perceptibles, et j’ai honte de constater à quel point ça m’apaise.
- Viens, on va s’asseoir. Je t’ai fait un chocolat.
Je me laisse faire. Je me raccroche à la douceur du plaid sous mes doigts, à la chaleur de la tasse qu’il me tend. Tout semble revenu à la normale.
Il passe un bras autour de mes épaules et me serre contre lui :
- Tu sais… J’ai repensé à… ce que tu m’as dit hier.
Il marque une pause, resserre légèrement son bras autour de mes épaules.
- Je crois que je comprends ce que t’as voulu faire. Je crois que vous avez bien fait… d’aller au bout.
Ses doigts se crispent aussitôt sur mon épaule, trop fort, comme si son propre corps refusait ce qu’il venait de dire.
- Ça vous a permis de voir que c’était une connerie. C’est plus un truc suspendu entre vous. Vous avez crevé l’abcès.
Il renifle, dissimulant mal sa réprobation – ou son mépris.
- C’est mieux comme ça. On peut repartir sur des bases saines, ajoute-t-il d’un ton qu’il veut calme, mais où perce encore une pointe d’amertume.
Le poids de sa version des faits qui s’impose comme une évidence. Il ne cherche pas à savoir. Il réécrit l’histoire à sa façon, comme on redresse un cadre de travers, pour que tout rentre à nouveau dans l’ordre.
Je n’ose pas le contredire, consciente que si je dis ce qu’il s’est vraiment passé, je donne raison à Zed. La vérité pourrait briser cette famille. Et pire, Nate pourrait croire que je dénigre son frère pour revenir dans ses bonnes grâces. Alors je hoche la tête, comme une petite fille docile. J’accepte sa version, son illusion rassurante, celle où tout fait sens et où rien n’a été brisé. Parce que je ne veux pas rouvrir cette plaie, mais surtout parce qu’au fond, j’aimerais que ce soit vrai.
Il m’embrasse sur les cheveux, un geste tendre, familier, presque trop ordinaire après tout ce qui vient de se passer.
- Au fait, j’ai vu que la décoratrice t’avait envoyé un mail. Tu as pu lui répondre ? Et puis… il faudrait peut-être qu’on décide pour les fleurs, non ? Je sais que tu n’es pas emballée par des centres de table fleuris mais Roland m’a montré des petits pots très mignons. Je pense que ça peut te plaire.
Il se tourne un peu vers moi, m’offre un sourire hésitant.
- On a rendez-vous à la boutique ce weekend. Il te montrera.
Il dit ça comme il l’a toujours fait, comme s’il m’offrait le choix, mais je discerne désormais l’injonction derrière l’intonation. Je sens déjà la lassitude me gagner et ne peux retenir mon soupir :
- Si tu veux. J’espère que tu ne les as pas déjà commandés, parce qu’il est fort probable que je n’aie pas changé d’avis.
- Ok, ok… On verra. Je suis en arrêt jusqu’à demain… Tu veux regarder un film ?
J’entends le reproche latent derrière sa remarque : il est en arrêt à cause de moi, à cause de mon absence. Et en même temps, je ne peux pas lui jeter la pierre vu l’état dans lequel j’étais hier encore après mon… départ de chez Zed.
- Non, c’est gentil.
Je déglutis, force un sourire, comme pour dissoudre le nœud qui se forme dans ma gorge.
- Il faut que je me mette au travail. D’ailleurs, je t’ai pas dit : je me suis faite remarquée. Un auteur a demandé à travailler avec moi spécifiquement, j’explique, un peu de fierté venant apaiser la tension qui me serre encore la poitrine.
- Ça me surprend pas. T’es super douée.
Il pose un nouveau baiser au sommet de mon crâne avant de me libérer.
- Merci pour le chocolat, je souffle en l’emportant avec moi.
J’abandonne mon fiancé sur le canapé, récupère mon PC dans l’entrée et me dirige vers le bureau. La tasse encore tiède entre les mains, j’allume mon ordinateur portable et m’installe sur la chaise.
Tandis que mes applications démarrent, je lance une playlist pour m’accompagner dans ma tâche. Les premières notes sont trop vives, trop lumineuses pour l’atmosphère suspendue qui règne encore dans l’appartement. Je zappe. Une autre chanson démarre, rythmée, presque joyeuse. Je grimace et passe à la suivante. Finalement, je m’arrête sur un morceau instrumental, lent, un peu mélancolique, comme une respiration retenue. Quelque chose qui ne demande rien. Une musique qui me ressemble aujourd’hui — tranquille en surface, mais avec quelque chose de triste qui s’accroche en fond.
L’ambiance sonore étant fin prête, j’ouvre ma boite mail. Comme je m’y attendais, Théo m’a envoyé un nouveau fichier de Damien. Je prends une inspiration et m’y plonge
Il n’y a pas de pire supplice émotionnel que de vivre sans quelqu’un qu’on aime. C’est persévérer dans un jeu cruel alors que les règles ont changé.
On croit pouvoir oublier, on se persuade qu’on peut s’affranchir de la peine, jusqu’à ce qu’un mot, une phrase nous renvoie la vérité en pleine face : on est impuissant. On ne peut véritablement avancer qu’en comprenant que tout n’était qu’apparence.
Je fronce les sourcils, incrédule quelques secondes : c’est le genre de texte que Nate aurait pu écrire. Pas dans le style mais plutôt dans les formulations, le poids implicite derrière chaque mot. La culpabilité qu’il a essayé de me faire porter menace de me rattraper.
C’est aussi le genre de texte que j’aurais pu écrire moi-même. Peut-être que je traduis plus que des mots aujourd’hui — peut-être que je traduis ma propre peine, dissimulée sous celles des autres.
Je secoue la tête, me reprochant presque d’y repenser. Je ne dois pas me laisser perturber : les textes de Damien sont bien assez déroutants sans y ajouter cette parano.
Pour une fois, ce texte n’a rien d’un challenge, une vraie bénédiction. Peu à peu mon esprit se met au travail, la traduction défile sous mes yeux, fluide mais exigeante. Le sous-texte se répand en écho dans mes pensées et mon coeur endommagé et je dois me concentrer pour ne pas me laisser à nouveau emporter par mes émotions.
Une fois le texte terminé et envoyé, je reprends le projet de roman en parallèle. Les phrases s’alignent, les dialogues prennent vie, et j’oublie presque le reste, le tumulte de la veille, le regard de Nate, le contrôle subtil derrière ses mots. Le temps s’étire sans que je m’en rende compte, et le soleil change lentement de place, projetant de longues ombres sur le bureau.
Vers midi, Nate me dépose un encas et disparaît aussi vite qu’il est entré. En fin d’après-midi, il repasse, me demande, d’un ton calme mais autoritaire, ce que je pense des mails de la décoratrice, s’inquiète des invitations, ou me suggère subtilement des idées pour le mariage. Je l’entends, mais je continue de taper, fronçant légèrement les sourcils. Le clavier sous mes doigts devient mon petit bastion, le parfum du chocolat un rappel de mon territoire personnel. La fatigue monte, mes yeux piquent, mon dos se raidit, mais je refuse de lever la tête. Je ne laisserai pas ses ambitions princières m’étouffer. Pas aujourd’hui.
La seule pensée qui parasite ma journée c’est l’anniversaire de ma mère. Je ne lui ai pas encore envoyé de cadeau — ni même choisi à vrai dire. Alors j’ouvre un nouvel onglet, cherche une boutique. Au bout de quelques minutes, je choisis une écharpe en cachemire, douce, couleur sable, et je programme la livraison. Un geste simple, rassurant. Quelque chose qui n’exige ni justification, ni explication.
Lorsque le soleil décline à la fenêtre, le travail accompli me rassure. J’entends par la porte entrouverte les bruits étouffés de Nate dans la cuisine : des gestes méthodiques, familiers, presque trop ordonnés. J’éteins mon ordinateur et me prépare à affronter Nate, à endosser le rôle de compagne qu’il attend de moi — douce, convenable, lumineuse.
Je me demande comment faire coexister cette version de moi et l’autre – celle qui meurt d’envie de lui rappeler que je ne suis pas wedding planner, que je ne peux pas porter seule toutes les décisions, toutes les attentes et qu’il doit s’impliquer davantage dans les décisions plutôt que de me laisser toutes les responsabilités.
J’ignore s’il serait prêt à accepter cette version de moi plus sauvage, plus sombre. Et plus encore, je n’ai aucune idée de ce que je ferai quand il m’annoncera qu’il ne le peut pas.
***
Le lendemain matin, je sirote un chocolat chaud, les mains serrées autour de la tasse, comme une mini bouillotte personnelle.
La veille s’est terminée dans un calme presque factice. Nate ne cuisine presque jamais — ou alors parce que je suis épuisée, ou malade — alors quand j’ai entendu les bruits de couteaux depuis le bureau, j’y ai vu un signe, une promesse muette qu’il voulait, lui aussi, arranger les choses.
Mais quand je suis entrée dans la cuisine, la scène m’a coupée en deux. Sa silhouette penchée sur la planche, les épaules larges, la nuque inclinée sous la lumière blanche… Pendant une seconde, j’ai cru voir Zed : le même port de tête, la même concentration tranquille, ce geste sûr, sans esbroufe.
J’ai eu l’impression que quelque chose arrachait les fils grossiers avec lesquels j’avais suturé mon coeur. Un instant de vertige, absurde, cruel — comme si ma mémoire refusait de se mettre à jour, comme si elle continuait d’appeler un visage qui n’était plus là.
J’ai détourné les yeux, et la culpabilité m’a submergée comme une vague froide. Ce n’était pas Zed, bien sûr, c’était Nate — mon fiancé, celui qui s’efforçait encore de réparer ce que j’ai fissuré.
Nous avons mangé devant la télé, côte à côte, les yeux rivés à l’écran. Quelques rires forcés, quelques remarques sur la série, et entre deux répliques, ces silences trop lourds qui semblaient avaler tout le reste. Je me suis répétée que c’était bien, que c’était ça, un couple qui se reconstruit : un peu de distance, de la tendresse là où on peut, des efforts minuscules qu’on espère suffisants.
La nuit à ses côtés était… étrange. Je ne me suis pas dérobée. Je n’étais plus terrifiée, juste absente, comme si mon corps faisait encore partie de l’histoire, mais que mon esprit, lui, s’était déjà mis en retrait. Je voyais tout de loin, à travers une vitre trouble.
Et ce matin, ce détachement, cette paix factice, me fait presque plus peur encore.
Nate est encore en arrêt, et nous partageons le bureau comme deux présences parallèles : lui plongé dans ses jeux vidéo, casque sur les oreilles, les doigts crispés sur la manette ; moi, face à mon écran, mes textes, ma respiration que j’essaie de caler sur mes mélodies du moment – Let You Let Me Down, Amar Pela Metade, Adieu mon homme, White Blank Page, Si t’étais là, The Lonely, Perfectly Wrong… – autant de chansons qui laissent la douleur circuler en moi sans jamais l’autoriser à faire surface.
A travers les accords mineurs, j’entends parfois une exclamation étouffée, un rire bref et dans ces moments-là, nos regards se croisent, juste une seconde, et on se sourit — un réflexe plus qu’un élan. J’aimerais pouvoir dire que cette cohabitation me rassure, qu’elle nous rapproche un peu. Mais c’est tout le contraire. On dirait qu’on vit côte à côte dans deux mondes qui ne se touchent plus. Le bureau devient une sorte de champ neutre : pas un lieu de partage, mais une zone où l’on se tolère sans heurts, comme si le silence était devenu notre seule façon de ne pas tout casser à nouveau.
Alors je me concentre sur les mots. Sur le texte de Damien, sur les phrases à traduire, sur cette précision familière qui me donne l’illusion de contrôle.
Ça remonte à quand la dernière fois que tout semblait s’aligner pour vous ? Après les doutes, les hésitations…
Ce moment où le bout du tunnel apparaît et où l’on se dit : “Ce que je désire le plus n’est plus un mirage. Il est là, presque à portée. Pour la première fois depuis longtemps, je peux presque le toucher.”
N’abandonnez pas, même quand c’est dur : chaque effort vous rapproche de ce qui vous fait vraiment vibrer, et la jouissance de l’atteindre sera d’autant plus savoureuse.
Pour une fois, ses mots ne me blessent pas. C’est un message porteur d’espoir dont j’ai bien besoin et dans lequel je me baigne, mais qui pourtant me met mal à l'aise.
A chaque traduction, l’effet Barnum s’intensifie. Ses phrases semblent se rapprocher un peu plus de moi, comme si quelqu’un, quelque part, racontait ce que je vis sans le savoir.
Je me surprends à retenir ma respiration en les lisant, à chercher entre les lignes une intention, une accusation.
C’est ridicule, bien sûr. Mais il y a quelque chose dans sa manière de parler du manque, du pardon, de la peur — quelque chose qui m’ébranle, qui rouvre ce que je m’efforce de recouvrir depuis des jours.
La journée se poursuit comme toutes les autres, comme si la semaine passée n’avait jamais existé. Séance de sport, de lecture, de cuisine… Je m’efforce de rester occupée, de ne pas laisser mon esprit dériver, trop consciente ou trop effrayée par ce qu’il essaie de me dire. Par le visage que je visualise à chaque personnage masculin décrit dans chacun de mes romans, dans les bras qui m’appellent si je ferme les yeux. C’est comme une maladie, un virus que mon corps a toujours accueilli et qu’il doit désormais combattre.
Après le dîner, Nate lance un film que je regarde d’un oeil absent. Je sens juste la chaleur du plaid, le contact de son épaule contre la mienne, son souffle régulier à quelques centimètres de mon visage.
Une scène plus sensuelle démarre et les souvenirs se déversent en moi comme un poison, comme un maléfice que je dois exorciser. Sans réfléchir, je me tourne vers Nate. Nos lèvres se frôlent, puis se trouvent. C’est doux, tendre, mais plat, creux, vide. J’ai besoin de plus, de me dissoudre, d’oublier, ne serait-ce qu’un instant.
Je passe une jambe par-dessus les siennes et me retrouve à califourchon sur lui. Mon cœur bat trop vite, perdu entre la réalité sous mes mains et le fantasme qui pulse derrière mes paupières closes. Je cherche une chaleur, une ancre, quelque chose. Je me presse contre lui, essaie d’approfondir notre baiser. Ses mains se posent soudain sur mes hanches, mais loin de m’attirer, il me freine :
- Qu’est-ce que tu fais ?
- C’est pas… évident ? je demande à mon tour en essayant de l’emporter dans mon élan.
- Si. Mais qu’est-ce qui te prend de faire ça, là ? Sur le canapé… ?
- Je… La… folie du moment ? je souffle, faute d’une autre explication plus noble.
Je l’embrasse encore, espérant qu’il se laissera faire. Il attrape mes doigts, les garde prisonniers des siens – un “stop” clair.
- C’est adorable. Mais tu sais que je suis pas pour ce genre de choses.
- Oh, c’est bon… Lâche-toi un peu, je proteste.
- Maud, je suis pas dans le mood. Je sais que toi non plus. Arrête.
La chaleur me quitte d’un coup, remplacée par une gêne glaciale. Je baisse les yeux, honteuse.
- Je veux juste… Je t’aime. Je veux oublier… ce qui s’est passé avant hier.
- Moi aussi je t’aime. Ne te tracasse pas pour ça. C’est déjà oublié en ce qui me concerne. Je comprends ce que tu veux dire. Mais je préfère qu’on soit en phase, et dans notre lit pour se reconnecter comme ça.
Il m’aide à reprendre place près de lui et se replonge dans le film comme si rien ne s’était passé. Je me mets en veille – je souris quand il sourit, je retiens mon souffle au bons moments – je m’astreins à la neutralité. Son refus tourne encore dans ma poitrine, comme un clou qu’on aurait planté trop profond pour le retirer. Le plus dur étant que je n’arrive pas à savoir si je suis soulagée qu’il ait dit non… ou brisée qu’il ne m’ait pas voulu.
Quand on se couche, tout est encore plus mal ajusté que la veille. Il m’attire contre lui avec cette douceur dosée qui devrait me rassurer, mais qui sonne faux, comme un geste appris par cœur. Je me laisse faire, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre, parce qu’il attend ça, parce que c’est comme ça que nous avons toujours été.
Le vendredi arrive et la même partition dissonante se joue durant le petit déjeuner. On se croise dans la cuisine, maladroits, encore englués dans le souvenir du baiser avorté, dont nous ne parlons même pas.
Quand il enfile sa veste, il me sourit — un vrai sourire cette fois, mais fragile, tremblant, prêt à se briser.
- Je rentre pour dix-sept heures. On file chez mes parents dans la foulée. Appelle-moi si tu veux manger ensemble à midi.
Il m’embrasse du bout des lèvres et disparaît, me laissant seule avec mes pensées et cette sensation bizarre dans ma poitrine, une sorte d’écho creux, comme si quelque chose en moi bougeait à contretemps.
Alors je fais ce que je fais toujours : je déroule ma routine, point par point, comme un rituel de survie.
Je commence par une séance de sport. Les mêmes exercices, les mêmes séries, les mêmes playlists — une mécanique bien rodée, construite pour ne laisser aucune brèche où une pensée pourrait s’infiltrer. Mes muscles brûlent, ma respiration s’emballe, et pendant quarante minutes je m’efforce d’être un simple mouvement, une somme de gestes. Pourtant, au-delà de ma rigueur apparente, il y a toujours un vacillement, comme si mon esprit tentait de décoller, de se soustraire à moi. Je le repousse, érigeant des barrières mentales à chaque dérive, et je continue.
Après une douche trop chaude mais nécessaire, je relis les chapitres phares de mes romans favoris : des phrases que je pourrais réciter les yeux fermés, des refuges que je revisite pour éviter les zones d’ombre qui s’élargissent en moi.
Le travail demeure malgré tout ma distraction la plus efficace, l’ancre la plus solide de ma journée. En fin de matinée, j’ouvre mon PC et le texte de Damien, prête à laisser mon expertise prendre le pas sur mes tourments psychiques.
Le pardon n’est pas une victoire, mais une délivrance. J’ai cru devoir me battre, brandir une arme, mais la paix s’obtient autrement : en lâchant la corde du contrôle. Je rame encore mais je ne laisse plus l'orgueil des autres me coder, ni me rendre amer.
J'en fais même mon crédo : dans cette mare de faux-semblants, cherche l'envers du décor. C'est ça la clé.
Je lis les paragraphes, déjà à l'affût du piège – la figure de style du jour – et je repère sans mal les anagrammes. Deux familles cette fois : le casse-tête linguistique s’annonce pire que d’ordinaire. Je soupire, partagée entre l’agacement, l’amusement et ce plaisir étrange que j’éprouve à relever ses défis.
Damien, Damien… Tu aimes que je me fasse des nœuds au cerveau…
Je ne peux m’empêcher d’être fière : s’il m’envoie ça, c’est qu’il m’en croit capable, il m’a choisie pour ça. La pensée me réchauffe et je me plonge dans le puzzle avec une motivation excessive, chaque mot et chaque anagramme prenant toute la place dans mon esprit, laissant à peine un souffle pour autre chose..
Deux heures plus tard, j’envoie le fichier à Théo. Sa réponse arrive presque aussitôt :
T : T’es la meilleure ! 👍 FYI : Damien part en congés une semaine. Projet perso à avancer. Pas de textes en son absence.
M : Ah. Il a dit quoi ?
T : Non. Juste qu’il touchait au but et qu’il reprendrait à son retour.
M : OK.
Je me demande si ça a un lien avec le texte qu’il m’a envoyé la veille. Ce départ soudain me laisse déconcertée, entre soulagement et déception, comme si j’avais perdu un rival, un partenaire de jeu – dérangeant, mais constant. Son absence laisse un espace vide que je ne m’attendais pas à sentir. Je m’étais habituée à sa présence indirecte, à ces défis, à cette stimulation presque quotidienne.
Alors je continue ma journée : travail, lecture, séries, musique. Et soudain, sans vraiment y réfléchir, je me mets à ranger — les étagères, les piles de vêtements, les papiers qui traînent — comme si remettre de l’ordre autour de moi pouvait recoller ce qui se disloque en dedans.
Au milieu de cette frénésie, mon téléphone se met à vibrer. Je décroche et la voix trop aigüe et dédaigneuse de ma mère me vrille les oreilles :
- J’ai bien reçu ton cadeau. C’est très joli. Merci.
Je ravale le soupir qui me brûle la gorge. Aucune formule sociale, aucune question, aucune trace d’intérêt pour ma vie : rien qu’une phrase neutre, sans chaleur, sans inflexion, comme si elle validait la réception d’un colis.
Nos échanges ont toujours ressemblé à un monologue où je ne suis qu’un auditeur captif… mais aujourd’hui, ça pique plus que d’habitude.
- Contente qu’il te plaise, je marmonne en ravalant ma peine.
- Nous fêtons mon anniversaire en famille ce weekend. Ça ferait plaisir à tout le monde que tu viennes.
Je peux deviner sans effort qui se cache dans cette formulation vague, le piège à la fois visible et prévisible m’épuise d’avance. Je m’efforce de garder un ton calme, presque conciliant – une habitude qui me colle à la peau :
- Je ne peux pas venir ce weekend, je dois gérer encore des choses pour le mariage.
- Puisqu’on parle de ton mariage, poursuit-elle aussitôt, ton frère a eu l’air surpris quand je lui en ai parlé. Je lui ai envoyé une photo du faire-part, il m’a dit qu’il n’en avait pas reçu. Il voulait profiter du weekend pour te féliciter personnellement.
- Tu as fait quoi ? je lance, estomaquée.
- Ta mère a pris sur elle de réparer ton erreur ! intervient mon père.
- Tout à fait, reprend-elle. Tu ne peux pas le laisser à l’écart d’un évènement familial aussi majeur. Il faut que tu l’invites.
- Que je l’invite !? Sophie, j’ai tout fait pour le faire sortir de ma vie !
- Oh, c’est bon ! souffle-t-elle, exaspérée. Arrête avec ton cinéma, c’était déjà ridicule quand tu étais petite, là c’est juste n’importe quoi. La discussion est close. Envoie-lui une invitation, c’est tout.
Mes doigts tremblent autour du téléphone, mais ma voix reste ferme :
- C’est hors de question !
- Très bien ! tranche à nouveau mon père. Dans ce cas, je t’annonce dès maintenant qu’on ne viendra pas à ton mariage.
- Parfait ! Je vous annonce dès maintenant que vous ne me reverrez plus jamais.
Et je raccroche.
Ma main reste un instant agrippée au téléphone, comme si elle n’avait pas reçu l’ordre de lâcher. L’adrénaline et la rage coulent encore quelques minutes dans mes veines et puis peu à peu, les mots de ma mère font leur chemin jusqu’à ma raison. Les rouages s’emballent dans ma tête. Il a lu l’annonce de mon mariage. Il connaît le lieu de la réception. Pire : il a mon adresse actuelle. La vérité – l’horreur – me frappe comme un boulet de canon.
Il sait où me trouver.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Une voiture passe dans la rue, ses vitres projettent des reflets dorés sur les murs. Je recule sans le vouloir, trébuche presque, et finis accroupie derrière le canapé, de peur d’être aperçue depuis la fenêtre. Mes doigts s’accrochent au tissu comme à une prise d’escalade.
Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? S’il vient… S’il trouve un moyen de m’isoler à mon mariage… Ou avant ? Après ? S’il ne me lâche pas ? Est-ce que ça va recommencer ? Qu’est-ce que je fais ?
Mes pensées se précipitent, se percutent, trop nombreuses, trop rapides; mes poumons se serrent ; ma vision se rétrécit sur des images que je refuse de laisser remonter. Je ferme les yeux, tente de me raccrocher à quelque chose, n’importe quoi, et c’est le visage de Nate qui apparaît.
Il peut me protéger, non ? Si je lui dis tout, il me croira, il sera là pour moi. Pas vrai ?
Le temps devient une matière molle, informe, sans contour. Je reste prostrée, recroquevillée derrière le canapé, les bras serrés contre mes côtes, comme si je pouvais empêcher mon propre corps de se désagréger. Ma respiration alterne entre des inspirations trop rapides et de longs arrêts involontaires. Je ne sais plus depuis combien de minutes — ou d’heures ? — je suis là.
Quand enfin une clé tourne dans la serrure, je sursaute si violemment que ma nuque me lance.
La porte s’ouvre dans un bruit trop fort, trop normal, presque incongru dans le chaos silencieux où je me suis enfermée. La voix de mon fiancé, détendue, chaleureuse, s’élève :
- Maud ? Je suis rentré. Il ne faut pas trop tarder si on veut éviter les bouchons…
Il s’interrompt, attendant une réponse de ma part, mais je suis à peine capable de respirer. Je l’entends poser quelque chose, puis se précipiter dans le couloir, ouvrir toutes les portes avant que ses pas affolés ne reviennent dans le salon.
- Maud ?
Je n’ai pas besoin de lever la tête pour savoir qu’il m’a vue : le soulagement se lit dans sa voix, vite remplacée par l’inquiétude.
- Maud… Qu’est-ce que tu fais par terre ?
Il s’accroupit près de moi, pose une main délicate sur mon bras. Je me dégage dans un réflexe de panique si violent que je ne peux l’arrêter.
Ne me touche pas !
La phrase manque de m’échapper tandis que je croise son regard. Incompréhension, panique, tristesse passent alors dans ses beaux yeux verts.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il hébété. Je ne comprends pas…
Il faut lui parler, il faut lui dire !
Je le regarde, le cœur en feu, tremblante comme une feuille. Ma bouche reste ouverte, inutile, comme un poisson hors de l’eau.
- Qu’est-ce qu’il y a mon petit coeur ?
- Nate… Je… J’ai, je bégaie. J’ai besoin que tu m’écoutes, je couine. Et… Et… Il faut que tu me crois.
- Je t’écoute.
Il s'assoit à mes côtés, ses pieds effleurant les miens, et je lutte contre le mouvement de recul instinctif que son contact crée.
- C’est… C’est ma famille.
- Il y a un problème ?
- Oui. C’est… Je… Ils…
Je cherche un point d’ancrage dans la pièce, mais elle tangue, comme un bateau ivre, les murs refusent de m’accorder le moindre repère. Alors les mots sortent, désordonnés, avant que je puisse les filtrer :
- Tu sais qu’on va jamais là bas ? Chez mes parents.
Je regarde la table basse, en désespoir de cause. Retire mes mains de celle de mon fiancé. Me frotte les bras dans un tic nerveux et incontrôlable. La vérité cogne dans ma poitrine comme un oiseau affolé contre une vitre fermée. Une partie de moi hurle de parler. L’autre lui plaque une main sur la bouche.
- Je… J… J'ai...
J’enfonce mes ongles dans mes bras, espérant que la douleur physique surpassera celle mentale, me poussera à continuer.
- Qu’est-ce qui t’arrive, ma chérie. Tu me fais peur.
- Euh… Quand… Quand j’étais petite…
- Il s’est passé quelque chose ? demande-t-il.
J’ai juste envie qu’il se taise, qu’il arrête de combler les silences alors que c’est une torture physique de faire tout remonter à la surface. Et pourtant j’ai si peur de le dégoûter que chaque seconde où la révélation est repoussée me semble presque… préférable.
- Oui. J’avais une petite soeur. Elle est morte. C’était… C’est ma faute. Mais c’était pas ma faute ! je plaide. On était dans nos chambres. Eux en bas. Et euh… J’avais 9 ans. Et elle 5.
Je revois ses boucles brunes, son sourire angélique et sa fossette à gauche. Sa façon de venir se glisser dans mon lit quand elle faisait un cauchemar. Comment on dansait sous la pluie dans le jardin. Les dessins qu’elle me faisait et que j’accrochais tous sans exception aux murs de ma chambre.
- J’écoutais de la musique. Je… Je savais pas. Je pouvais pas savoir.
Les mots me déchirent la gorge mais je ne peux plus m’arrêter :
- A un moment, je suis allée la voir. Je voulais lui proposer d’aller faire de la balançoire. C’était un truc à nous. Je lui disais de fermer les yeux et on prétendait que je pouvais l’emmener sur des planètes inconnues en la faisant s’envoler de plus en plus haut. Je la secouais, je faisais les bruitages et tout… Je… Je suis entrée dans sa chambre.
Je ferme les yeux pour faire disparaître l’image horrible qui ne s’effacera jamais.
- Et elle était par terre. Toute bleue. Elle s’est étouffée avec un bonbon. J’ai crié, je l’ai attrapée. J’ai appelé à l’aide. Mais c’était trop tard.
- Oh mon petit coeur…
- Attends ! je le supplie presque. Attends. A partir de là… Mon frère… Il a décidé de me punir. Il m’a…. Il m’a…
Les mots sont là, les souvenirs cognent… Mais je bloque.
- Il m’a… maltraitée pendant des années. En disant que je méritais.
Mes tremblements s’intensifient, je pleure pour de bon. A travers mes larmes, j’aperçois Nate avancer une main hésitante vers la mienne. Je frémis à son contact mais je ne recule pas.
- Chhh… C’est un gros connard. Ce n’était pas ta faute.
- Mais maintenant… Mes parents… Ils savent ! Et ils disent qu’ils ne viendront pas au mariage. Sauf si je l’invite, lui. Je peux pas… Je peux pas… Je peux pas. C’est au-dessus de mes forces. S’il te plait, s’il te plait, s’il te plaît. Je veux pas le voir. Je peux pas le voir.
Cette fois, Nate m’attire contre lui et je ne lutte plus.
- Chhh… J’ai compris. Je comprends. Qu’ils aillent se faire foutre. Si j’avais su, je ne les aurais pas invité. On ne fera pas venir quelqu’un qui t’a fait du mal.
- Mais, il a l’adresse ! je m’écrie en cachant mon visage derrière mes mains. Ils lui ont montré le faire-part !
- Et bien on va engager des vigiles, assure-t-il avec fermeté.
- Je suis désolée. Je suis désolée. Je suis désolée.
Je n’arrive plus à m’arrêter de répéter. Je suffoque presque sous ces mots, comme si m’excuser était la seule chose qui me restait. Mes doigts s’agrippent à lui, instinctifs, désespérés. Nate glisse une main dans mes cheveux et murmure, tout bas :
- Tu n’as rien fait de mal. Rien. Je vais régler le problème.
Ses bras m’enserrent, avec cette retenue attentive qu’il a toujours eue. Il attrape mon téléphone sur la table basse, lance un appel, sans me lâcher.
- Bonjour Sophie. Je vais être bref : votre fils n’a pas reçu de faire-part. Sa présence n’est ni requise, ni souhaitée.
La voix de ma mère me parvient depuis le combiné, distordue, monstrueuse :
- Nate, je présume ? Je suis sûre que, vous, vous allez entendre raison. C’est un évènement familial. Il est naturel que tout le monde soit là.
- Je crois que vous ne m’avez pas bien compris, répond Nate, d’une voix si calme qu’elle me glace. Il. N’est. Pas. Invité.
- Monsieur ! réplique-t-elle. Soyez assuré que nous ne viendront pas sans notre fils. La décision vous appartient…
Et voilà…
La menace, dégoulinante de fausse politesse, me répugne. C’est toujours comme ça : ma mère obtient toujours ce qu’elle veut, par la force ou la manipulation – ce qui, en soi, revient au même. Nate ne pourra rien y faire, il va céder, lui aussi.
Contre toute attente, son bras se resserre autour de moi, comme un serment.
- Ma petite dame, j’ignore comment les choses ont l’habitude de fonctionner pour vous mais laissez-moi vous dire que ça ne marchera pas avec moi, assène-t-il. Vous ne comptez pas être là ? Tant mieux. C’est probablement la seule bonne chose que vous aurez faite pour votre fille. En fait… ne venez pas du tout. Vous n’êtes plus les bienvenus.
- Vous n’y pensez pas sérieusement ? Que vont dire les autres invités ?
- Oh, ça ? Si quelqu’un demande pourquoi vous n’êtes pas là, je leur dirai la vérité. Votre priorité, c'est votre fils. La mienne, c’est Maud. N'essayez plus jamais de nous recontacter. Bonne journée.
Il raccroche aussitôt, pose sa tête sur la mienne. Et d’un coup, ça me percute : il me croit, il n’a pas hésité une seconde, il a pris les choses en main. Il m’a protégée. Présent, compréhensif, solide.
La vague arrive sans prévenir — chaude, violente, presque douloureuse — un mélange de gratitude, de soulagement et d’un amour si dense que j’ai l’impression qu’il me remplit la poitrine d’un coup. Je sanglote à nouveau contre lui, toujours en décharge émotionnelle, mais désormais aussi par soulagement. Je me cramponne plus fort, non pas par peur cette fois, mais parce que je me sens enfin reconnectée à lui.
- Ne pleures plus, murmure-t-il. Ça va s’arranger.
Son souffle contre ma tempe se fait lent, régulier, comme une ancre. Sa main continue de glisser dans mes cheveux, inlassable, et au bout d’un temps indéterminé, ma respiration se cale enfin sur la sienne.
Il se redresse, m’observe, et murmure avec ce mélange d’autorité douce et de pragmatisme qui le caractérise :
- On va aller chez mes parents, comme prévu. Ça va te changer les idées. Ma mère a préparé de la carbonade ! On va faire une petite valise, d’accord ?
Je lève les yeux vers lui, encore tremblante, mais un faible sourire passe sur mes lèvres quand j'acquiesce. La chaleur et la sérénité qu’il m’offre s’entrelacent avec la douceur qui nous attend. Il glisse sa main dans la mienne, et je me laisse guider pour me relever. Mes jambes sont encore flageolantes, mais sa présence me donne la force de marcher. Je reste collée à lui, presque dans son ombre, tenant le bas de son pull comme une enfant.
Dans la chambre, il ouvre le placard et prend mes vêtements avec une efficacité tranquille. Il pose chaque vêtement dans le sac avec soin — pyjama, brosse à dents, chargeur — les gestes du quotidien qui, soudain, ressemblent à des filets de sécurité.
Entre chaque ajout, sa main revient se poser sur ma hanche, mon bras, ma joue, comme pour vérifier que je suis encore là – ou pour que je sache qu’il est présent. Je ne sais pas. Quand il ferme la fermeture éclair, je réalise que je ne l’ai pas lâché une seule fois.
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