Chapitre 39
Plus aucune nourriture ne passe. On pose une assiette. On la retire intacte. On apporte un verre d’eau. Il reste plein. Tout se fait mécaniquement, sans résistance, sans conscience. Parler demanderait un effort démesuré. Trouver des mots, les faire sortir, leur donner une forme… À quoi bon ?
Le sommeil ne vient plus non plus. Ou peut-être qu’il vient, mais sans repos. Des voix essaient de raviver quelque chose. N’importe quoi. A travers des tentatives maladroites ou tendres. Quand ça ne marche pas, elles plaisantent, supplient, s’énervent parfois. Sans trouver aucune réaction. Les mots rebondissent contre le vide. Les ordres tombent, s’éteignent, disparaissent. Parce qu’il n'y a plus personne à l'intérieur. Juste un grand espace blanc, un brouillard dense et impénétrable.
Les heures s’enchaînent sans prise. Les jours passent comme des pièces vides, alignées les unes après les autres. Impossible de dire combien. Impossible de dire depuis quand.
Et puis, quelque chose varie. Le décor, les murs, les bruits. Les paroles restent les mêmes, seules les voix diffèrent. Le lit n'est pas le même non plus. Les supplications demeurent, les gestes qui vont avec aussi.
A un moment, il y a aussi de la douleur physique. Infime. Minuscule. Dérisoire. Ça pique. Mais ça ne dure pas. Et même si c’était le cas, ce n’est pas grave. Après une nouvelle salve de paroles et de contacts, la porte claque. Le silence retombe. Pendant un très court instant. Toujours plus de voix nouvelles. Elles parlent trop. Trop fort, trop longtemps. Peu importe. Le nuage reste en place, comme une barricade. Même lorsque les effets de la piqûre se manifestent.
***
Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Je suis là, immobile, les yeux ouverts, sans rien regarder. Tout ce que je sais, c’est que les murs sont blancs. Ils me renvoient mon vide. Il y a une odeur de désinfectant, d’aseptisé.
Parfois quelqu’un rentre. Il pose quelque chose à côté de moi avec un petit “clac”. Ils font aussi du bruit, des sons indistincts derrière une vitre épaisse. Et puis après, ils repartent.
Je ne pense à rien. Je ne ressens rien. Comme si j’étais dans un autre plan. Où il fait froid. Où il n’y a rien.
De temps en temps, on me change de position. On m’assoit ou on me tourne. Il y a quelqu’un, une femme je crois, qui me demande même la permission avant de me toucher. Comme si ça importait.
A un moment, ça me tire sur le visage, jusqu’au fond de la gorge. Des liquides plus ou moins chaud passent en moi. Je ne sais pas ce qu’ils essaient de faire. Remplir une coquille vide. Animer un pantin. Et plus le temps passe, moins le brouillard existe. Ma protection s’effiloche. Je le cherche. Sans réfléchir. Comme s’il avait une forme, une densité, un endroit précis où se cacher. Mes yeux glissent sur les murs blancs, sur le vide, sur rien. Puis ma tête bouge. À peine. Une infime rotation, instinctive.
Il y a quelqu’un avec moi. Une personne. Elle regarde par ici, ses yeux s’arrondissent. Elle approche, s’accroupit près du lit. Elle dit quelque chose. Je ne veux pas entendre. Je ne veux pas écouter. Je veux juste retourner me cacher dans la brume. Je ferme les yeux, fort, jusqu’à la douleur. Pour empêcher le monde d’entrer. Mais ça ne sert à rien.
Depuis, ils viennent plus souvent. Ils parlent bas, enfin. Comme si j’étais fragile, cassable. Une infirmière m’a pris la main. J’ai failli la retirer. Mais je n’ai pas bougé. Ils me sourient. Comme si c’était encourageant. Je n’ai rien à leur donner.
Maintenant, quand ils me parlent, je les entends. Je comprends. Mais je ne réponds pas. Parce que je ne veux pas être revenue. Je ne suis pas revenue. Je suis juste là. C’est tout.
Un matin, ils s’approchent à deux. On m’explique quelque chose. Lentement. Comme à un enfant. Je sens qu’on tire à nouveau sur mon visage, dans ma gorge. Ça brûle un peu. Puis plus rien. L’air passe différemment. On dit que c’est bien. Que je suis forte. Je suis à deux doigts de leur dire de remettre ce qu’ils ont enlevé. Parce que je ne suis pas forte. Je n’ai pas envie de l’être.
Ils reviennent avec un plateau. Un truc liquide à boire. Comme quoi c’est important que je m’alimente “normalement”, que je dois “prendre soin de moi” - ha ! -, qu’il y a du monde qui s'inquiète pour moi, qu’ils me soutiennent.
J'avale le tout en quelques secondes. Et ils sourient. Prennent ça pour un progrès. Alors que j’ai juste fait ça pour qu’ils se taisent. Pour qu’ils partent. Qu’ils me laissent essayer de retrouver mon nuage, mon armure, mon rempart.
Mais ça, ce n'est que le début.
Je bouge. Je mange. C’est suffisant pour qu’on me traîne dans une autre pièce. On me propose de regarder la télé, de lire, de dessiner. Je veux retourner sur le lit. M’allonger. Oublier que j’existe.
Et puis un jour, assise sur mon matelas, à fixer le mur, comme un brouillard de substitution, quelqu’un entre dans ma chambre. Un parfum vaguement familier. Une voix qui était déjà venue. Je détaille ses vêtements : des chaussures noires plates, confortables, pratiques; un pantalon en lin ou en coton bleu; un chemisier sans doute aussi en coton, d’un bleu presque blanc.
Je ne la regarde pas. Je ne veux pas qu’elle me regarde. Elle prend une chaise et s’assoit en face de mon lit. Elle dit quelque chose, sa voix douce, patiente. Je m’en fiche. Je ne veux pas lui parler. De toute façon personne ne m’écoute. Et je ne veux pas non plus entendre ce qu’elle a à me raconter.
Je m’allonge. Et je me tourne contre l’autre mur. Je me dis qu’elle va partir. Qu’elle va comprendre que je ne veux pas d’elle ici. Sauf qu’elle reste. Elle ne me demande pas de lui faire face. Elle s’adresse à mon dos :
- Je sais que vous n’avez pas envie de parler, et c’est votre droit. Je vais rester un peu, et si c’est trop, je partirai. Mais je serai là demain aussi.
Et elle reste. Assez pour que ça m’énerve. Franchement. Quand elle sort de la pièce, j’ai envie de me lever et de tout casser dans la pièce. Je m’en veux. Je ne devrais pas être comme ça. Je ne veux pas ressentir ce que je ressens. Ni quoi que ce soit d’ailleurs.
Je me force à rester impassible. A replonger dans l’eau. Ou personne ne me demande quoi que ce soit. Mais je n’y arrive pas.
Comme prévu, elle revient le jour suivant. Cette fois, je m’allonge aussitôt dos à elle. Et ce petit manège dure des jours. La seule variable, c’est ma position. Parfois je lui tourne le dos. Parfois je fixe le plafond.
Je serre les dents. Je lutte contre tout. La lucidité de plus en plus claire. Les larmes qui montent. Les mots que je refuse de dire. Les souvenirs qui affluent. Je refoule autant que possible.
Parfois elle ne dit rien non plus, d’autre fois elle me demande ce que je veux. Elle n'attend pas que le temps passe, contrairement à moi. Toute son attention est sur moi. Sur ce que je dis dans mon silence.
Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, je la regarde. Je la dévisage même, prête à braver les émotions que j’ai toujours déclenchées – déception, agacement, dégoût – et les conséquences de ma rébellion.
Elle a toujours ses chaussures noires, un jean rose fushia et un chemisier à fleurs. Autour du cou, une chaîne argentée, une pierre blanche en pendentif. Ses oreilles disparaissent sous une cascade de boucles gris-blond. Elle porte des lunettes qui voilent à peine ses yeux en amande, verts mouchetés de brun.
Elle ne détourne pas les yeux. Et au-delà de sa surprise évidente, je vois autre chose. Pas le rejet auquel je m’attendais, pas même la pitié, mais un mélange flou de détermination et de bienveillance.
Et ça me fait quelque chose. Je ne sais pas quoi.
Je réalise que c’est normal qu’elle me regarde comme ça. Elle ne peut pas savoir. Elle ne voit pas le monstre derrière le silence. Elle n’imagine sans doute même pas l’amas écoeurant au-delà de la façade travaillée et soignée d’avant.
Je n’ai pas envie de son aide. Elle ne peut pas m’aider.
Ça remonte en moi comme un tsunami, impossible à contenir. Alors je pleure. Je ne sais pas combien de temps ça dure. Mes sanglots explosent, violents, incontrôlables. Je hurle à en perdre le souffle, à en épuiser mes forces, roulée en boule sur le lit pour me contenir, pour ne pas m’éparpiller en mille morceaux. J’ai envie d’arracher la perfusion, de retirer cette chose qu’on impose encore à mon corps, mais ça ne servirait à rien : ils la remettront.
Je l’entends se lever, faire quelques pas et puis elle murmure :
- Lucie ? [...] Oui, ça va aller. [...]. Pas besoin d’intervenir. Je vais rester un peu plus longtemps avec elle, ok ? [...] Oui, je suis sûre. Je vous laisse décaler la suite ? [...] Parfait, à tout à l’heure.
Un froissement de tissu, le raclement discret de la chaise contre le sol. Et sa voix revient, douce et claire :
- Voilà. Je suis toute à vous. Je peux rester, ou je peux partir. C’est comme vous voulez. Est-ce que vous souhaitez que je m’en aille ?
Oui. Parce qu’elle se force à être là. Je le sais. Et quand elle ne pourra plus le supporter, elle tournera les talons, pour ne plus jamais revenir. Et ça sera encore pire. Mais je n’ai pas envie qu’elle parte. Je n’ai pas envie d’être seule. Et en même temps je préfère l’être. Parce que ça m’assure de ne pas être déçue. De maîtriser ma douleur.
- Vous n’êtes pas obligée de répondre en parlant. Ni même tout de suite. On a tout le temps qu’il faut.
Elle n’insiste pas. Ce qui est très bien. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne veux pas d’espoir. Je ne veux plus croire.
Quand mes sanglots finissent par s’épuiser, quand il ne reste plus que des hoquets douloureux et un corps vidé, elle parle à nouveau, doucement :
- Je repasserai demain.
Un silence.
- Si vous êtes d’accord.
Je ne parle pas. J’en suis incapable. A la place, le visage toujours enfoui dans mes mains, je hoche la tête. En tout cas, j’essaie.
- D’accord, dit-elle après quelques secondes. Alors à demain.
Elle revient, comme annoncé, le lendemain. Je n’explique pas pourquoi ses chaussures me rassurent. Elle est bien habillée, mais pas apprêtée. Elle prend le temps de me saluer, et s’installe sur la même chaise que la veille, serrant un petit carnet qu’elle pose sur ses genoux.
Et pour une fois, elle ne parle pas. Derrière ses lunettes, ses yeux ne sont ni inquisiteurs, ni voyeurs. Son sourire si doux, qu’on pourrait croire que son visage est neutre. Il ne l’est pas. C’est comme si… Comme si elle était suspendue à ma décision, à mes réactions. Plus encore que d’habitude. Parce que je lui ai donné quelque chose hier.
Après son départ, j’ai réalisé qu’elle m’avait donné quelque chose aussi : sa présence. Même si revenir aujourd’hui fait partie de son travail, hier, elle a choisi de rester. Elle n’a pas détourné le regard en voyant la monstruosité. Et aujourd’hui encore, elle me fixe sans sourciller.
- Vous ne devriez pas être là, je croasse en inspectant mes pieds.
Je ne reconnais même pas ma voix. Je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas prononcé une phrase aussi longue.
- Vous avez le droit d’avoir changé d’avis. Vous souhaitez que je m’en aille ? demande-t-elle.
Je hausse les épaules, attrape mon coussin comme un doudou – ou comme une nouvelle armure.
- Vous avez mieux à faire que rester. D’autres gens à voir… Des personnes qui méritent que vous les aidiez.
- Vous pensez que vous ne méritez pas d’être aidée ?
Oui. Mais, c’est plus que ça. On m’a appris à ne pas demander d’aide. J’ai toujours survécu seule, je m’en suis toujours sortie seule. Si j’avais été digne d’une quelconque aide, je l’aurais reçue depuis longtemps.
Je hausse à nouveau les épaules, comme si je pouvais effacer cette vérité par ce simple geste. Mais le constat me laisse un goût amer, que je tente de masquer par une moue. Les larmes, elles, ne se laissent pas ravalées. Et elles roulent toutes seules le long de mes joues.
Elle m’observe toujours.
- Je sais que je ne le mérite pas. Sinon… Rien ne serait arrivé, je geins en enfonçant mon visage dans l’oreiller.
J’attends les classiques : “Il ne faut pas dire ça”, “Ce n’est pas vrai”, “Vous n’y êtes pour rien”. Toutes ces belles paroles que Ben a déjà répété des centaines de fois. Mais elle ne dit rien de tout ça. A la place, elle me pose une nouvelle question :
- Pourquoi est-ce que vous ne mériteriez pas que je vous aide ?
- Parce que… parce que je casse tout ce que je touche. Et après on me casse en retour. Ça ne s’arrête jamais. Ça ne sert à rien d’essayer de réparer quelque chose qui n’existe que pour être brisé.
- Peut-être que vous existez pour autre chose ?
- Non. Ça a toujours été comme ça. Clara était parfaite, Alyx est vénéré et moi… juste "là". Tolérée, tant que je ne dérange pas trop.
Je sens mon souffle se bloquer, chaque mot me brûle la gorge. Pour la première fois depuis longtemps, je ne tente pas de les retenir. Je veux qu’elle voie ce que je suis, pas ce qu’elle imagine que je suis : un meuble, une chose qu’on oublie jusqu’à ce qu’elle devienne encombrante et qu’on s’en débarrasse.
- Vous parlez de Clara au passé…
Le silence s’installe. Pesant, terrifiant.
- Oui. Ma soeur… Elle… elle n’est plus là. C’est quand elle est partie que… ça a été pire.
Je remarque que la psy ne dit rien, qu’elle ne me presse pas, ne tente pas de remplir les vides avec des mots rassurants. Et cette absence de réaction me donne un étrange sentiment de sécurité. Comme si je pouvais parler sans craindre d’être interrompue, jugée, corrigée.
Alors, je parle de mes parents, de leur relation, de l’adulation constante dont mon frère bénéficiait, de la perte de Clara. Les mots viennent en petits bouts, maladroits, parfois saccadés par les larmes que je retiens à peine.
Après cette première ouverture, les sessions deviennent à la fois plus faciles et plus dures. Les mots viennent plus naturellement, mais la confrontation avec mes souvenirs et leur lot d’émotions est atroce. Je raconte ce que j’ai enduré, ce que j’ai voulu oublier, ce que je n’ai jamais pu dire à Nate.
Mon frère ne cessait de répéter que je l’avais privé d’une sœur. Que je devais payer pour ça. L’aimer deux fois plus. Lui offrir deux fois plus. C’était son argument, le prétexte qu’il répétait comme un disque rayé, toutes les années que nous avons passées sous le même toit. Parfois, ce n’était pas mon corps qu’il réclamait, mais ma terreur. Il affirmait que je devais souffrir, comme elle avait souffert à cause de mon inaction. Quand il grimpait dans mon lit, je ne savais jamais à quelle agression m’attendre. Il serinait que je méritais tout ça. C’était mon châtiment pour l’avoir privé d’elle.
À chaque rendez-vous, je lui confie un souvenir de plus. La plupart du temps, ma voix se brise. Je peine à articuler. Mais elle reste là. Patiente. Disponible. Je ne suis plus seulement dans une confession où les mots doivent tomber pour exorciser le passé. Peu à peu, c’est une discussion. Je parle, elle écoute. Je raconte, elle relance, parfois par un silence, parfois par une question simple, qui me permet de choisir la profondeur de mes mots.
Parfois, je la regarde. Pas encore vraiment droit dans les yeux, mais assez pour qu’elle voie mes expressions, mes hésitations.
Chaque fois que je développe un souvenir, c’est comme si tout mon corps brûlait et gelait en même temps. C’est une épreuve différente de celle à laquelle j’ai été habituée, mais ça reste une épreuve : mettre des mots sur des émotions, des sensations… Je ne l’ai jamais fait. On me l’a toujours refusé.
Et puis, un jour, le mot sort. Viol. Presque chuchoté, comme un gros mot, un tabou, un interdit.
Elle ne bouge pas, ne commente pas. Ses yeux me retiennent, attentifs mais sans jugement. Ses mains reposent sur son carnet.
Je crois que c’est la session où je pleure le plus. Mais mes larmes ont un goût différent de toutes celles qui ont précédées. Une amertume ronde et tannique. Pour la première fois, j’ai le droit de nommer l’horreur, sans fioriture, sans filtre. Et surtout, sans en payer le prix.
C’est un tournant. Depuis, j’ouvre toutes les vannes, je ne lui épargne rien de la raison de ma présence ici. Les abus — sexuels, psychologiques. La manipulation — mentale, physique. L’angoisse de n’avoir plus aucun refuge — ni professionnel, ni privé.
Au fil des séances, je cesse de pleurer. Je bascule dans la colère — rentrée ou assumée. Chaque rendez-vous devient l’occasion de me plaindre ou de râler. Et encore une fois, elle écoute, acquiesce, m’encourage.
Aujourd’hui encore, nous discutons de ma relation avec Nate. Du mariage que nous avons dû repousser.
- J’espère qu’il saura me pardonner de lui avoir fait perdre du temps, je souffle.
- Vous ne faites perdre de temps à personne en étant ici. Ce que vous faites, maintenant, c’est important. Extrêmement courageux.
- Et très égoïste. Je suis sûre qu’il ne va pas bien…
Elle me regarde avec une moue pensive.
- Vous savez, si l’un de vos proches a froid, vous n’avez pas à monter au bûcher pour le réchauffer, assure-t-elle. C’est très beau, très noble, de vouloir le bien être des gens qu’on aime, mais il faut aussi savoir se préserver. Qui s’occupe de votre bien être, à vous ?
- Nate, principalement. Mon meilleur ami, aussi.
- Ce serait bien de vous ajouter à cette liste, vous ne pensez pas ?
Je hausse les épaules, un peu agacée, un peu honteuse.
- Si les rôles étaient inversés, lui en voudriez-vous ? ajoute-t-elle.
- Non ! Pas du tout !
- Exactement. Dans un couple, vous êtes partenaires. Vous vous soutenez l’un l’autre. Si vous le faites pour lui, pourquoi ne le ferait-il pas pour vous ?
Je ne réponds pas. Je ne sais pas si j’y crois, mais ses mots tournent en boucle dans ma tête, longtemps après son départ.
***
Le lendemain, à la fin de la séance, elle referme son carnet et me demande :
- Est-ce que vous m’autoriseriez à parler de la situation actuelle à votre fiancé ? De votre frère. Du fait qu’il est revenu dans votre vie, sans votre consentement. De la façon dont il vous a manipulée.
Je tressaille, dans un mouvement instinctif de recul. La panique monte sous ma peau.
- Je… J’ai peur.
- Justement. Ce n’est pas seulement votre passé, maintenant. C’est un danger présent. Une menace réelle. Ça le concerne aussi.
Je ne réponds pas tout de suite. Je fixe un point flou au mur derrière elle.
- Il… il ne sait pas. Tout ce qu’on m’a fait, je murmure. Je ne pourrais jamais lui dire ça en face.
- Je peux lui expliquer ça aussi, si vous le souhaitez. Vos mots, pas les miens. Ce que vous m’autoriseriez à transmettre. Ce serait une façon de ne pas être seule face à ça.
Je reste figée, coincée dans son regard. Dans l’espoir qu’elle essaie de me transmettre.
- Il m’aime, mais… je ne suis pas sûre qu’il supporte de l’entendre. Je ne suis pas sûre de supporter son regard. Après.
- Il vous aime. Il mérite de comprendre ce contre quoi vous vous battez. Et vous, vous méritez d’être entendue. Pas jugée, mais accueillie. Soutenue. C’est son rôle de partenaire.
Je ferme les yeux. Et j’acquiesce.
Deux jours plus tard, Nate demande à me rendre visite. Mon cœur s’affole quand je le vois entrer dans la salle. Il a le même blouson gris, un jean qu’il porte depuis trop longtemps, les cheveux en bataille. Rien n’a changé. Sauf son regard.
Il m’offre un sourire doux, discret, presque fragile, comme s’il voulait surtout ne pas m’effrayer. Il s’assied face à moi, sans un mot. Ne tente pas de croiser mon regard. Il me laisse l’espace, ne pose aucune question. Et je comprends qu’il sait. Je le sens dans ses gestes. Dans sa façon de rester silencieux. Dans la douceur avec laquelle il effleure mon bras, comme s’il avait peur de me casser – non, comme s’il avait peur de me briser davantage.
Je ferme les yeux une seconde. La honte monte, acide. Je voudrais disparaître. Ou hurler. Je ne sais pas. Quand je les rouvre, mon regard accroche le sien et je découvre quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Pas du dégoût. Pas du rejet. Mais une inquiétude profonde, presque douloureuse. Et en dessous… une forme de pitié.
Et ça me met en colère. Pas contre lui, contre cette image, ce reflet qu’il me renvoie malgré lui. Comme si tout ce que j’avais été avant venait d’être effacé, remplacé par ce qu’on m’a fait. Comme si je n’étais plus qu’un corps abîmé, un passé trop lourd à porter. Un accroc dans la vie qu’il croyait déjà tracée.
Je détourne les yeux, serre les poings. Je me rappelle que ce n’est pas sa faute, qu’il fait de son mieux, qu’il m’aime, mais l’agacement reste là, logé sous la peau, tenace. Passées ces premières minutes embarrassantes, je me rappelle aussi l’état dans lequel j’étais en arrivant et la façon dont il a pris soin de moi, du mieux qu’il pouvait.
Sa main reste posée sur la mienne, sans chercher à me retenir. Il est toujours là. Il ne bouge pas. Il ne fuit pas. Je crois que c’est ça qui me bouleverse le plus. Alors j’arrive à respirer un peu mieux. Je ne peux pas encore lui parler. Pas tout de suite. Mais je peux rester là, à ses côtés. Je presse ses doigts entre les miens. Il me sourit. Et pour l’instant, c’est déjà énorme.
Quelques jours plus tard, on me rend mon téléphone – ou plutôt, je suis autorisée à l’utiliser pendant certaines plages horaires et sous surveillance.
J’entre dans la salle commune, le coeur battant. Les autres patients sont là, dispersés, certains lisent, d’autres regardent la télévision. Je récupère mon portable, comme un trésor. J’avais oublié ce que ça faisait d’avoir quelque chose à soi, un objet qui relie encore au dehors. Il est plus léger que dans mon souvenir, mais peut-être que ce sont mes mains qui tremblent moins.
Je m’installe dans un coin calme, allume l’écran, pressée de rattraper le temps perdu, de contacter Ben. Des messages en attente, figés dans un autre temps, popent pendant plusieurs secondes. Ben, Thomas, Théo… Malgré moi je constate qu’il n’y en a aucun de Zed et ça me fait un étrange pincement au cœur. Je repousse toutes les questions que je me pose à son sujet. Peu importe la raison de son désintérêt, ça creuse un vide que seul Ben semble pouvoir combler maintenant.
Nous n’avons pas échangé un mot depuis mon retour avec Nate. La majorité des notifications proviennent de lui. Il a l’air mort d’inquiétude, et je le serai sans doute moi aussi dans cette situation. Nous n’avons jamais passé plus de quelques jours sans échanger. Je n’hésite pas une seule seconde et fais défiler mes contacts jusqu’à son nom, comme un réflexe archaïque, comme on attrape une rambarde quand on escalade une montagne trop pentue.
Je m’excuse peut-être dix fois dans le texto que je lui envoie, expliquant dans les grandes lignes les raisons de mon silence involontaire. Sa réponse arrive presque aussitôt. Il me dit qu’il vient dès qu’il peut, que je n’ai rien à expliquer, que je n’ai rien à justifier. Juste à lui donner l’adresse et les heures de visite. Son empressement me fait sourire, mais ce n’est pas encore possible.
Je n’ai pas encore droit aux visites en dehors de la famille. 😣 Mais on peut se faire un appel en visio. ^^”
La sonnerie retentit presque aussitôt et je lui raconte alors tout ce qu’il a raté : l’abandon familial, le retour calculé de mon frère, la peur qui s’est installée comme une moisissure. Il ne m’interrompt pas, mais ses yeux trahissent une colère sourde, celle de quelqu’un qui constate qu’un nuisible a encore gagné du terrain.
Je lui parle aussi de Nate, de la psy, de la colère qui commence à remplacer les larmes. Au fil de la conversation, ses expressions se transforment et je devine qu’il peine à dissimuler son enthousiasme — son ravissement, même — que je sois enfin en thérapie, lui qui me l’a suggérée pendant des années, qui a essuyé mes refus, mes pirouettes, mes “je vais bien”.
- Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai envie d’aller. Je ne sais pas si je fais bien d’aller aussi profond dans cette exploration de “moi”.
- En quoi ça serait une mauvaise chose ?
- Ben… Qu’est-ce que je fais si à un moment je me rends compte que je n’aime pas ma vie ? Que je veux prendre une autre direction ?
Il ouvre les mains, sourit, comme si la réponse allait de soi :
- Tu prends une autre direction.
Je laisse échapper un souffle amusé et désabusé à la fois. Tout a l’air si simple dit comme ça.
- Tu sais… Le fait que tu te poses la question… Ça veut peut-être dire quelque chose. Je ne suis pas psy. Mais parles-en à la tienne.
Ses yeux sont un mélange de patience, de compassion et de solidité. Le regard confiant qu’il a toujours eu.
Voilà pourquoi je voulais le contacter lui. Il ne doute pas de ce que je peux supporter, ni de ce que je vais révéler. Il m’accorde d’avance une force que je ne suis pas certaine d’avoir.
Cet appel me donne de l’espoir, une raison d’avancer, détonnant de façon presque triste avec les visites de Nate. Chaque rencontre est un mélange étrange de routine et de tensions, ponctuée de rires timides, de silences partagés et de discussions sur la reprise de notre vie à ma sortie.
Le mariage, repoussé plusieurs fois, revient toujours sur le tapis. À force de dialogues où mes choix sont ramenés à ce qui lui paraît “raisonnable”, je sens une colère sourde monter, un mélange d’exaspération et d’impuissance. Chaque compromis arraché me donne l’impression que mes opinions ne sont qu’optionnelles, que je risque de le perdre si je m’affirme. J’en viens à redouter nos interactions, à souhaiter ne pas le voir pour éviter un échange houleux ou désagréable.
J’essaie d’expliquer ce paradoxe à ma psy, ce besoin d’être vue sans oser me montrer, de peur d’être rejetée.
- Vous avez le droit de vous exprimer, de dire ce que vous pensez, assure-t-elle. S’écraser pour éviter un conflit n’est pas toujours un acte de sagesse. Parfois, c’est juste s’effacer.
Elle a le chic pour trouver les citations qui me retournent la tête : “Ne renoncez pas à qui vous êtes pour obtenir l’approbation des autres.”, “Le vrai bonheur, ce n’est pas se contenter d’oublier sa tristesse.”.
Je sors de cette séance avec plus de questions qu’en entrant et je ne peux m’empêcher de penser que c’est précisément ce qu’elle attend : que je réfléchisse, que je choisisse.
En fin d’après-midi, Nate me rend visite. Je le retrouve dans la cour intérieure, dans la lumière douce typique de cette fin d’été. Je le reconnais de loin. Même veste, même posture – un peu trop droite pour paraître naturelle – et cette façon qu’il a de joindre ses doigts quand il est mal à l’aise.
Il sourit quand il me voit approcher, m’embrasse à peine et on s’assied sur un banc, à l’ombre d’un vieux chêne. Un silence nous enveloppe. Son genou tressaute, trahissant une impatience qu’il tente de camoufler derrière une voix calme.
- Tu sais… ça fait des semaines que tu es là. Ce serait bien que tu sortes, qu’on reprenne notre vie… On a une cérémonie qui nous attend, non ? plaisante-t-il.
La peur me paralyse quelques secondes et puis je souffle :
- Je ne peux pas.
Il pousse un soupir, pas agacé, pas encore, plutôt... frustré. Il essaie d’arrondir les angles, de ménager mes nerfs.
- On changera le lieu du mariage. On engagera des mecs costauds pour te protéger. Je serai là aussi. Tu verras, tout sera parfait.
- C’est pas une question d’endroit, je proteste en secouant la tête.
Ma gorge se serre. Je sens mes paumes devenir moites, mon souffle se raccourcir. Il fronce les sourcils. Il encaisse, mais je vois qu’il ne comprend pas. Alors je lâche, sans détour :
- Je ne suis pas prête… À partir. Je ne vais pas bien.
- Ça va aller mieux dans quelques temps.
Et là, quelque chose en moi craque.
- Tu n’en sais rien !
- Non, c’est vrai. Mais je ne veux pas m’attarder sur le négatif.
Cette phrase… C’est un électrochoc : il n’a pas juste pitié, il veut tout ignorer. C’est comme s’il me disait qu’il avait honte de moi. Ça me donne l’impression d’être renvoyée à mon silence forcé et ça m’enrage.
- Il faut pourtant parfois. Pourquoi tu ne veux pas comprendre ?
- Qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir une vie sans problèmes ? s’emporte-t-il. Qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir que tu aies une vie parfaite ?
- Une vie parfaite ? Ouvre les yeux, enfin ! Ma vie n’est pas parfaite. Ça n’existe pas une vie parfaite !
Il me regarde, et dans ses yeux je lis une incompréhension glacée, un mélange de dégoût et de mépris qui me frappe comme une gifle.
- Waouh. C’est ça que tu diras à nos enfants ?
Je me fige, abasourdie par ce que j’entends.
- Quels enfants ?
- Nos enfants. A toi et moi. A qui on essaiera de donner la vie la plus parf…
- Non.
- …aite poss… Quoi non ? s’interrompt-il, les sourcils froncés.
- Non. Je ne veux pas d’enfants. Je n’en ai jamais voulu. On en a déjà parlé.
Il baisse les yeux. Je vois sa gorge se contracter.
- Oui… Mais je me suis dit que… Tu changerais d’avis. Moi j’en veux.
Et je réalise à quel point je me suis laissée embarquer dans ce projet de vie qu’il a imaginé pour nous. Ce conte trop lisse, ce rêve trop propre – cette cage dorée –, où il n’y a pas de place pour mes ombres ou mes choix. Et ce mariage qu’on a reporté comme s’il suffisait de déplacer une date pour effacer mon passé et son lot de casseroles.
“Si l’un de vos proches a froid, vous n’avez pas à monter au bûcher pour le réchauffer.”
C’est un sujet sur lequel il ne peut pas y avoir de compromis. Nous sommes incompatibles.
Et même si ça me fait mal, même si j’ai l’impression de perdre pied, je sais que c’est vrai. Je respire un peu plus fort. Je le regarde, et cette fois, je ne vacille pas.
- Nous voulons des choses différentes.
Il se fige, net.
- Alors quoi ? On arrête tout ? Comme ça ? demande-t-il d’une voix qui transpire la panique, la peur de me perdre. On pourrait… Je sais pas, faire une thérapie de couple. Travailler sur tout ça ensemble. Je peux venir en séances, t’écouter, t’accompagner. Je peux apprendre à comprendre ce que je ne comprends pas encore. On pourrait essayer de se réparer.
Je ferme les yeux une seconde. J’ai envie de dire non. Ce serait plus simple. Mais je n’y arrive pas. Moi aussi j’ai peur de le perdre. De regretter. De me retrouver seule. Je ne peux pas. Pas encore. Alors je murmure :
- Je… je vais y réfléchir. Je vais voir si c’est envisageable avec les gens d’ici. Avec mon parcours.
La mise en place est assez simple et plutôt rapide. Nos sessions viennent s’ajouter à celles que j’ai deux fois par jour. J’ai l’impression de passer des journées entières à parler. Ou à négocier, quand je suis avec Nate.
Je remarque son regard qui s’abaisse, sa mâchoire qui se serre de jour en jour. Un silence qui s’installe à chaque entrevue, lourd de non-dits.
Après quelques séances, on se regarde en face, sans détour cette fois. Je ne suis plus la personne qu’il aimait. Je ne suis pas la personne qu’il voyait. Je ne l’ai jamais été. Il n’a pas à me porter ou à me sauver. Nous ne sommes pas ensemble pour les bonnes raisons.
Bien sûr, il y a des sentiments, c’est vrai, un lien qui ne s’efface pas d’un coup. Mais même sans parler des enfants, il y a trop de fissures entre nous. Nos désirs ne se croisent pas.
Lui, il rêve d’une vie posée, d’un foyer stable, d’un avenir tracé, rempli de gens et d'éclats de rires. Moi, j’ai besoin de bouger, de respirer, de garder de l’espace, du silence pour mes combats intérieurs.
C’est dur. Pour tous les deux. Mais nous arrivons à la même conclusion : l’amour que nous partageons ne suffira pas à nous faire tenir.
Je ne sais comment nous parvenons à nous quitter, non pas en ennemis, mais comme deux personnes attachées l’une à l’autre, avec une tendresse et une maturité dont je ne nous croyais pas capable. Nate continue de venir me voir. Moins souvent. Pas comme mon fiancé, pas comme mon petit ami, mais comme quelqu’un qui tient à moi, qui veut être là.
Et cette nouvelle présence m’offre une nouvelle perspective : puisque je vaux la peine d’être quelqu’un pour lui, même si ce n’est pas la personne qu’il souhaitait, alors peut-être que je peux exister sans me renier.
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