Chapitre 7

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4285 mots

Les rayons du soleil, tamisés par les stores, m’éveillent peu à peu d’un sommeil sans rêve, et je me laisse peu à peu émerger dans la clarté de la matinée. À mesure que mes pensées refont surface, les événements de la veille se rejouent dans ma tête, entremêlés aux deux conversations qui m’attendent aujourd’hui, comme deux épées suspendues au-dessus de ma tête. 

J’attrape mon téléphone portable : 12h34. Je me lève, enfile une tenue décontractée, puis hésite un instant avant de poser un pied hors de “ma” chambre. La maison est plongée dans un silence absolu et inhabituel. La porte de la chambre de Nate est grande ouverte, baignée de lumière, révélant un lit net, ordonné, sans un pli. Je continue mon chemin, passant devant la chambre de Thomas, tout aussi éclairée, calme et déserte. Chaque chose y est à sa place originelle — pas un seul vêtement, ni même sa valise, comme si le séjour de Zed n’avait été qu’une illusion, un songe éphémère. J’ai beau savoir que sa venue n’était que temporaire, son départ imminent me serre la poitrine. Tout doit se jouer aujourd’hui. Chaque seconde qui passe me rapproche de son départ et d’une conversation qui m’emplit autant de crainte que d'espoirs.

Lorsque j’arrive dans le salon, je découvre Nate assis dans le canapé, un livre à la main. Je me penche et dépose un baiser sur le sommet de son crâne.

- Bonjour, mon ange.

- Bonjour, petit cœur, me répond-il. Bien dormi ?

- Plutôt oui. Même si j’aurais préféré dormir un peu plus.

- C’est pas faute de t’être couchée tôt, plaisante-t-il, le nez toujours dans son livre.

- Ouais. Petit dej ?

- J’ai déjà pris le mien. Mes parents sont déjà retournés à la salle. Il ne reste plus que toi et moi.

Il n’a pas mentionné Zed. Un frisson glacial me parcourt, remontant le long de mon dos comme un serpent venimeux.

- Où es Zed ? je demande d’une petite voix.

- Il a laissé un mot hier soir. Il est reparti, me répond mon fiancé, impassible.

Reparti. Pas « il est parti avec mes parents ». Il est reparti. Je fais le lien avec sa valise qui n’est plus dans la chambre : il est retourné en Grèce.

- Oh.

Je laisse la nouvelle m'envahir, douloureuse et insidieuse, avant de me laisser tomber dans le canapé près de Nate. Il pose son livre et m’observe, le regard grave. Un mélange de colère, de tristesse et d’inquiétude traverse son visage.

- Il faut croire que votre petite histoire le touche vraiment, marmonne-t-il en effleurant ma joue.

Plus encore que le départ de Zed, ces mots me heurtent comme un train en marche.

Il sait.

J’approche mes mains de son visage, chaque mouvement lent, mes doigts hésitant un instant, comme si je redoutais qu’il me repousse. Je m’attends à ce qu’il recule, à ce qu’il refuse ce contact, et bon sang, je le mériterais… Je ne serai même pas surprise qu’il devienne violent.

- Je t’aime. Tu le sais ça, hein ? je lui demande en prenant son visage en coupe dans mes mains.

Délaissant ma joue, il prend mes mains, les porte à ses lèvres sans que ses yeux ne quittent les miens. Tout semble tranquille, mais son geste est d’une précision presque trop calculée, comme dicté par son tempérament plus que par ses émotions.

- Je sais. Mais il y a quelque chose entre vous.

C’est une constatation. Aucun reproche. Aucune amertume dans sa voix. Il aurait mille raisons de me hurler dessus, mais il se contente d’exposer les choses comme des faits, imperturbable.

- J'ai eu quelques doutes quand vous avez entamé votre deuxième danse ensemble. Son comportement m’a rendu encore plus suspect, mais c’est le suçon dans ton cou qui a achevé de me convaincre, continue-t-il.

Je n'avais pas réalisé que Zed m'avait marquée. J’explore ma nuque, recherchant une sensation plus tangible : un gonflement, une irrégularité, un signe qui dépasserait la simple coloration.

- Nate…

- Je ne vais pas te mentir et te dire que ça n’est pas grave, me coupe-t-il, son regard plus froid que tout à l'heure. Ça me fait chier. Ça me fait mal. Mais c'est pas comme si je tombais des nues non plus. Je veux dire, tu m’avais dit qu’il te plaisait. Et je sais que j'ai aussi mes torts dans ce bordel. A t’imposer des choses que tu ne veux pas, tu stresses, tu doutes… Et pour Cédric… j'ai l'impression qu’il est malheureux depuis toujours. Sauf quand il est avec toi. Il est… transformé. Tout le monde dit que quand vous êtes ensembles, vous êtes dans une bulle à part. Je n'ai jamais rien dit ou fait parce que je le vois aussi. Mais je ne m’attendais pas à ce que vous couchiez vraiment ensemble.

Les mots sortent de ma bouche avant que j’ai eu le temps de les peser.

- Je n’ai pas couché avec lui.

- Mais c’est tout comme, non ?

- Il s’est passé quelque chose, oui. Tout est arrivé tellement vite. Je ne sais même plus où on en est. Il est parti avant qu’on ait pu essayer de mettre les choses à plat et je suis sûre qu’il ne répondra pas à mes appels…

- Alors rejoins-le et parlez, me coupe-t-il à nouveau. Ça me fait chier, mais c'est mon petit frère et je l'aime. Je veux vraiment qu'il arrive à être heureux. Et je vois que vous êtes bien ensemble. Ça me fait plaisir de le voir comme ça. Et je t’aime, toi aussi. Plus que tout. Et je veux t’épouser. Mais seulement si c’est ce que tu veux aussi. Si tu as besoin de temps, si vous avez besoin de vous voir pour faire le point dans… dans tout ça, je comprends.

Je reste là, figée, les mots m’étranglent, comme si l’air autour de moi était devenu trop dense, trop lourd. Je n’arrive pas à croire que j’ai cette conversation avec lui, que c’est lui qui l’a lancée et que, contre toute attente, il est capable de rester aussi calme. J’avais tout préparé, des mots pesés, des excuses et des regrets, prête à le voir se briser. Au lieu de ça, il fait preuve d'une tranquillité désarmante, comme si l'onde de choc de ce qu’il vient de dire ne l’avait même pas atteint. Il me regarde avec une gravité qui me déstabilise plus que tout et prend une grande inspiration.

- Là, je prends sur moi, reprend-il. Je suis super compréhensif et tout mais je refuse de te partager… Maud, c’est le seul doute que je te permets d’avoir. Si tu restes avec lui, ça sera dur mais je ferai avec. Je veux dire, si vous avez une chance d’être heureux ensemble, je n’ai pas à m’y opposer. Je ferai de mon mieux pour être heureux pour vous. Et je m’y ferai. Je n’ai jamais eu de chance en amour... Par contre, si tu reviens vers moi, je ne veux plus jamais devoir m'inquiéter à votre sujet. D’accord ?

C’est une offre désarmante — trop généreuse. Je ne mérite ni sa gentillesse, ni sa douceur, ni même son calme. Je l’aime et je le fais souffrir. Je me sens monstrueuse.

- Je te le promets, je réponds.

Je jure pour lui, pour moi, pour Zed. La situation actuelle est toxique, destructrice ; personne n’en sortira indemne. Pourtant, aucune issue ne semble exempte de souffrance, comme si chaque chemin ne pouvait nous mener qu’à la douleur, à la perte.

La mort dans l’âme, je retourne dans la chambre de Zed récupérer mes affaires, le cœur battant à tout rompre, mes gestes saccadés, presque désordonnés, avant de passer à celle de Nate. Chaque objet que je jette dans ma valise semble chargé d’un poids démesuré, des fragments d’une vie que je suis peut-être en train de quitter à jamais. Plus mes mains s’agitent, plus l’air devient rare, comme si les murs se refermaient sur moi. Trop de choses à faire, trop de décisions à prendre, et ce poids immense sur ma poitrine, celui de tout ce que je suis en train de briser.

Nate entre alors, d’un pas calme mais résolu, et, sans un mot, il commence à m’aider. Il plie mes vêtements avec cette précision tranquille qui le caractérise, comme si ce départ n’était rien d’autre qu’un contretemps, un voyage banal, et non pas les prémices d’une rupture. Chaque mouvement me bouleverse davantage, me donne envie de hurler ou de pleurer, mais je ne mérite pas qu’il me console. Nous restons silencieux, chacun enfermé dans ses pensées, mais ce mutisme pèse plus lourd que tout ce qu’il aurait pu dire.

Nous n’échangeons pas un mot. Même lorsque nous montons en voiture vers l’aéroport, même lorsque je réserve à la hâte mon billet d’avion, un trajet compliqué avec plusieurs escales qui, malgré nos comptes séparés, creuse un trou monstrueux dans le budget de notre mariage. Je me demande si Nate a conscience que je dépense cet argent parce que c'est pour Zed et mon cœur se brise à l'idée de ce qu'il ressent, derrière son mutisme, en voyant les extrêmes dans lesquels je plonge pour son frère. Ce silence amplifie tout, chaque geste devient irrévocable, chaque regard une question sans réponse. Lorsque vient le moment d’embarquer, il me prend par les épaules, ses mains légères, et plante son regard dans le mien. Ses yeux brillent d’une intensité que je n’oublierai jamais. Puis il m’embrasse, un baiser profond et silencieux, à la fois un adieu et une promesse muette. Je lui rends sa fougue, corps et âme tendue vers lui, comme si c’était la dernière fois, comme si tout ce qui nous restait était suspendu dans cet instant.

Dans ses yeux, je lis tout ce qu’il m’a toujours offert sans condition : son amour, sa force, sa foi en nous, vacillante mais encore debout. J’aperçois aussi sa peur, cachée sous son calme olympien. La part de moi qui n’appartient qu’à lui me supplie de rester, d’effacer tous mes égarements, d’oublier Zed, de me raccrocher à cette vie stable et douce qu’il m’a construite. Mais l’autre part, plus féroce, m’arrache de ses bras, m’ordonne d’avancer, de partir, de comprendre, de me confronter à ce qui m’attend en Grèce.

Je me détache enfin et avance vers les portiques comme un automate. Je passe les contrôles comme dans un brouillard, mes gestes automatiques, mon esprit trop assailli pour comprendre ce que je fais. Avant de disparaître dans la zone d’embarquement, je me retourne une dernière fois. Nate est toujours là, droit comme un i, solide : mon phare dans la tempête. Après un dernier regard, un ultime geste hésitant de la main, je franchis le point de non-retour.

Une fois assise seule, je réalise que je vais prendre l’avion pour la première fois de ma vie. Seule. Je consulte mon billet avec des doigts tremblants. Avec toutes ces escales, je n’arriverai pas avant minuit chez Zed, peut-être plus tard encore. La folie de mon geste s’impose à moi.

Qu’est-ce que je vais faire quand je serai sur place ? Est-ce que je saurai seulement le retrouver ?

Je n’ai que la ville où il travaille et quelques photos plus ou moins floues du bar et des alentours qu’il a daignées m’envoyer au fil des semaines… Ni nom, ni adresse, pas d’assurance, pas de plan B, juste une destination et un espoir fou.

Un appel sonore me sort de ma torpeur, me rappelant que l’embarquement est imminent. Dès que je franchis la porte de l’avion, une bouffée d’excitation pure me submerge. Les sièges, les hublots, les consignes de sécurité : tout est nouveau pour moi. L’appareil se met en mouvement, une tension sourde se tisse dans mes muscles, comme si l’air autour de moi devenait plus dense. Nous remontons la piste, chaque mètre gagné semblant durer une éternité, puis nous nous arrêtons. Soudain, les réacteurs rugissent et je suis projetée dans mon siège, écrasée par l’accélération. Le sol défile à une allure telle qu’il semble flou.

Je n’ai pas de mot pour décrire la sensation de flottement qui s’empare de moi lorsque l’appareil perd son dernier contact avec la terre. Une euphorie sauvage m’envahit, une onde d’adrénaline qui se mêle à l’émerveillement pur de l’inconnu. Mon corps réagit sans que je puisse le contrôler : un rire nerveux, proche du sanglot, m’échappe, étrange, libérateur. Mon voisin de siège me lance un regard, mais tout est trop intense pour que j'y accorde de l’importance.

Quelques minutes plus tard, alors que j’essaie de m’habituer aux légers mouvements de l’avion, un trou d’air me fait basculer dans une terreur absolue. Mon estomac se noue, mes doigts s’agrippent aux accoudoirs comme si leur seul contact pouvait m’empêcher de tomber. Autour de moi, tous affichent un calme que je ne comprends pas, tandis que je suis prise dans un cauchemar éveillé, m’imaginant plonger dans le vide. Mon souffle s'accélère, mes pensées se bousculent, mais l’avion se calme presque aussitôt. Pourtant, mon cœur continue de tambouriner dans ma poitrine, et la peur, sourde et persistante, s’accroche à moi. Durant toute l’heure de ce premier trajet, je suis ballotée entre le ravissement que suscitent la mer de nuages et les paysages qui s'étendent à l’infini, et l’angoisse qui monte à chaque secousse.

À peine débarquée, j’attrape mon téléphone et rédige un message à Nate. Je veux le rassurer sur le fait que le voyage se passe bien, que je suis toujours entière car l’avion ne s’est pas écrasé. Sa réponse est immédiate, froide, presque douloureuse : 

S’il te plaît, ne m’écris plus tant que tu ne sais pas où tu en es.

Je relis ses mots encore et encore, et un frisson me parcourt. Une part de moi veut répondre, s’expliquer, mais l’autre sait qu’il a raison.

Tentant de me raisonner, je pénètre dans la zone hors taxes. Les boutiques clignotent dans un dédale lumineux, séduisantes et déroutantes, comme des mirages. Je m’arrête dans une petite épicerie et achète de quoi grignoter : un sandwich, une bouteille d’eau et une indispensable tablette de chocolat. Des achats simples, efficaces, qui m'apportent juste ce qu'il faut pour tenir. Puis, je m’installe dans un coin isolé, où le brouhaha de l’aéroport m’atteint à peine. Là, je me lance dans le plus gros défi de ce périple : retrouver Zed.

Armée de mon téléphone, je me lance dans un exercice de rétro-ingéniering. Consciente que les photos qu’il m’a envoyées sont mes seules pistes, je scrute chaque détail, chaque reflet, chaque coin d’image. Je les compare aux bribes d’informations glanées dans nos conversations, comme ses mentions furtives de la plage toute proche et des commerces à quelques pas. Cela ressemble à une énigme sans solution, mais je refuse de me laisser décourager. Je finirai par trouver. Je n’ai pas d’autre choix.

Le deuxième vol est plus calme, mais la fatigue du premier me pèse. Une fois installée, je glisse mes écouteurs dans mes oreilles. La musique techno, presque hypnotique, m’envahit, me calmant d'une manière étrange, comme si elle absorbait mes pensées. Je me pelotonne dans mon siège, mes yeux se ferment d’eux-mêmes, et je sombre dans un sommeil agité, bercée par le ronronnement des réacteurs. Quand j’ouvre les yeux, l’atterrissage est imminent. Je suis arrivée à ma deuxième escale.

Assise dans la zone internationale, je guette l’annonce de mon dernier vol. Les haut-parleurs diffusent une musique neutre et égrènent des noms de destinations qui semblent venir d’un autre monde. Entre deux bouchées de mon dîner, je poursuis ma recherche acharnée de Zed. L’idée que chaque détail, chaque ombre capturée sur ses photos, puisse me mener à lui, alimente ma détermination. C’est une quête qui m’absorbe tout entière, une lueur d’espoir fragile dans le tumulte de cette journée. La ville où il travaille regorge de bars et de discothèques. Plongée dans les méandres d’Internet, je passe en revue les présentations d’établissements, inspectant les photos postées dans les avis Google. Mon doigt glisse sur l’écran, les images défilent, interchangeables, presque monotones. Et soudain…

Incroyable… Je l’ai !

Aucun doute possible : le comptoir, les fauteuils… Tout est identique. Un soulagement immense m’envahit, si brusque qu’il me coupe presque le souffle. Je tremble comme une feuille, au bord des larmes. Je note l’adresse, plus précautionneuse que jamais, la relisant encore et encore comme une promesse, une boussole dans cet océan d'incertitudes. Le premier signe que je suis sur la bonne voie.

Je range mon téléphone, le cœur un peu plus léger, revigorée par cette percée inattendue. Cherchant à apaiser l’adrénaline qui pulse encore dans mes veines, je décide de me dégourdir les jambes. Mes pas me guident parmi les boutiques de souvenirs, la musique anodine contrastant avec l’intensité de mes pensées. Je flâne entre les bibelots clinquants, les porte-clés en forme de monuments célèbres, les étagères de magazines colorés.

Puis, presque par hasard, mon regard se pose sur un présentoir de livres. Une couverture attire mon attention, intrigante dans sa simplicité. Je tends la main et fais glisser le roman de l’étagère. Le résumé me happe dès les premiers mots. Un monde où des courants d’énergie façonnent les destins, où espoir et résilience se mêlent dans un équilibre fragile… Pendant un instant, mon esprit s’évade de l’aéroport, de ma quête. Je me perds dans l’idée de cet univers où l’espoir semble aussi fragile qu’une brise, mais capable de soulever des montagnes. Sans hésiter, je l’ajoute à mes achats déjà convaincue qu’il m’accompagnera comme un talisman dans les moments à venir.

Pour mon troisième et dernier trajet, l’ennui et l’épuisement finissent par prendre le dessus. Je m’enfonce dans un sommeil lourd, sans rêve, comme si mon esprit avait besoin de se déconnecter, de se préparer avant l’épreuve à venir. Pendant ces quelques heures, le ronronnement des moteurs et l’immobilité de l’avion deviennent un cocon inattendu de sérénité.

- Κυρίες και κύριοι, αυτός είναι ο καπετάνιος σας που σας μιλάει. Πλησιάζουμε τώρα στο αεροδρόμιο του Ηρακλείου. Είναι τοπική ώρα μισή και μισή νύχτα και η θερμοκρασία είναι 18 βαθμοί… Ladies and Gentlemen, this is your captain speaking. We are now approaching Heraklion Airport. It’s half past midnight, local time, and the temperature is 18 degrees…

L’annonce me tire du sommeil comme un coup de fouet. Clignant des yeux, je jette un regard par le hublot : les lumières de la ville s’étirent en un réseau scintillant sous nos ailes, comme une immense fresque de Noël avant l’heure. Je trépigne d’impatience sur mon siège tandis que nous amorçons la descente finale. 

Lorsque je franchis les portes de l’aéroport, une vague de chaleur m’enveloppe, dense et rassurante. Je suis arrivée, mais pas encore au bout de mon périple. Saisissant mon téléphone, je vérifie une fois de plus l’adresse du bar, déjà affichée à l’écran, et me dirige vers les taxis, ma valise derrière moi. Après une courte recherche, je trouve un chauffeur. Son anglais est approximatif, mais suffisant pour comprendre ma destination.

Dernière ligne droite.

Le chauffeur reste silencieux tout au long du trajet, et je lui en suis reconnaissante. J’aurais du mal à expliquer pourquoi je suis ici sans m’embrouiller dans mes pensées.

De temps à autre, je capte son regard dans le rétroviseur. Il semble curieux, presque scrutateur, mais je détourne vite les yeux, préférant me laisser envoûter par le spectacle qui défile de l’autre côté de la vitre. Les rues m’offrent un étrange ballet de contrastes : d’un côté, les façades élégantes de bâtiments anciens, témoins silencieux d’une histoire qui me fascine ; de l’autre, les néons éclatants qui éclaboussent les bars et discothèques, comme une invitation à l’effervescence nocturne. La ville semble hésiter entre deux mondes : son passé majestueux, figé, et son présent, vibrant d’une énergie presque débridée.

Lorsque nous longeons le port, l’air chaud s’infiltre par la fenêtre entrouverte, chargé de sel et de parfums inconnus, enveloppant mes sens d’une étrange mélancolie. Les silhouettes des bateaux amarrés, leurs mâts oscillant au gré du vent, se reflètent sur l’eau noire, paisible et insondable. Ce calme, presque irréel, tranche avec l’agitation de la ville.

Au bout d’une petite demi-heure, le taxi ralentit avant de s’immobiliser. 

- Here. I can’t go, m’annonce le chauffeur d’un ton neutre en désignant une petite rue piétonne bondée.

J’aperçois le bar au bout de la rue qu’il m’indique. J’acquiesce, lui tendant quelques billets en silence. Béni soit l’inventeur de l’euro. Cette monnaie m’a épargné la nécessité de m’inquiéter de tomber à court d’argent ou de chercher en permanence des bureaux de change. Une complication de moins dans ce périple déjà bien assez complexe. Je descends avec ma valise, le discours préparé tournant en boucle dans ma tête, dans une tentative maladroite et un peu folle de garder mon calme.

Les sons d’éclats de rire, de conversations animées et de musique s’entremêlent à mesure que je m’avance. Mon souffle se bloque un instant. Je prends une grande inspiration et resserre mes doigts autour de la poignée de ma valise pour franchir les derniers mètres qui me séparent de mon destin.

J’y suis. Plus question de te dégonfler, ma vieille.

Après une dernière auto-motivation, j’entre dans le local. Les enceintes crachent une musique assourdissante, à mi chemin entre la techno et le rock, couverte par les discussions de quelques fumeurs à l’extérieur. J’aperçois le bar en arrière-plan, éclairé par intermittence, en rythme avec les spots. 

Je me fraye un chemin parmi les corps en mouvement sur la piste de danse improvisée par les clients et arrive enfin au comptoir. Deux hommes se tiennent derrière, essuyant des verres et servant des shots au mètre. Aucune trace de Zed. Je n’ai pas le temps d’être déçue que le premier barman pose son torchon sur son épaule, se penche sur le bar et me lance par dessus la musique :

- Καλησπέρα, τι να σας φέρω ?

Oula... Le grec et moi, c’est pas la joie. On va le tenter en Anglais…

- Hi, I’m looking for a French guy working here. His name is Cedric. Do you know where I could find him ?

Il se tend tout à coup et plisse les yeux.

- He’s not working tonight, dit-il.

Je soupire de soulagement. Son accent est à couper au couteau mais au moins on va pouvoir se comprendre.

- Alright. Do you have any idea where he is now ? je continue.

- Probably home.

L’homme se retourne et attrape ce que j’imagine être une énième bouteille d’alcool.

Crache le morceau ô barman-kenobi, tu es mon seul espoir !

La musique s’arrête lorsque je crie :

- Could you be more precise ?

Oups.

Je me ratatine dans mes épaules et me mords la lèvre dans une grimace contrite. La musique reprend comme si de rien n’était, mais je sais que je me suis faite remarquer quand j’entends les clients autour de moi rire. Le second barman s’approche. Trapu et brun, il m’avise avant de se tourner vers son collègue.

- Hey Jona. Va bene ? Cosa sta succedendo ? lui demande-t-il.

De l’Italien ? En Grèce… De mieux en mieux... Pourquoi pas du bon vieux français nom de Dieu ?

- Questa ragazza sta cercando Cedric.

- Chi è ?

- Non lo so. Forse una ragazza che ha visto in spiaggia. Probabilmente l'ha scopato e ora è già fissata con lui. Che donnaiolo!

Sur ces belles paroles, les deux se lâchent dans un rire gras. Je me sens honteuse, prise en étau entre leur mépris et leurs insinuations. Ma main se crispe autour de la poignée de ma valise, mais je ravale ma rage. Je ne suis pas venue jusqu’ici pour me faire humilier par ces deux idiots : il me faut l’adresse de Zed. Je prends une grande inspiration et me redresse.

- Giusto per farvelo sapere, ho capito tutto quello che avete detto, je grince.

Leurs rires s’arrêtent net.

- Now, would you please tell me where I can find my man ? je reprends.

- Who are you ? me demande le dénommé Jona.

- I’m not some kind of stalker if that’s what you think. He left his mom’s birthday party yesterday and we need to talk.

- Hey, are you the girl he talked about ? The one he keeps calling everyday ?

- Yep, that would probably be me, je réponds.

Il siffle en me toisant de haut en bas et se tourne vers son collègue.

- Non c'è da stupirsi che abbia una cotta !

Ils se tapent sur l’épaule et le brun retourne gérer les commandes des autres clients. Je me retrouve seule avec Jona. Je n’ai pas aimé ses réflexions, ni la façon dont il m’a reluquée, mais pour le moment, que ça me plaise ou pas, j’ai besoin de son aide.

- Quite so... Anyway, could you please help me find him ? je l’interroge une fois encore.

- Sure…

Il marque une pause, me scrute un instant, puis un léger sourire complice se dessine sur ses lèvres.

- The flat is just across the street. Second floor, flat number 3.

- Fabulous. Thank you so much !

Alors que je m’apprête à tourner les talons, soulagée, il pose une main sur la mienne.

- Relax, you did the right thing coming here, conclut-il avec un sourire et un clin d’œil rapide avant de retourner à son travail.

Je récupère ma main, sa dernière phrase flottant dans les airs, comme un message crypté. Je secoue la tête et quitte le bar, impatiente de retrouver Zed.

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