Chapitre 6
Comme je m’y attendais, Nate est allongé sur le lit, détendu, paisible. Ma stupeur passée, je prends enfin le temps de détailler sa tenue. Sa chemise bleu marine enveloppe sa silhouette avec douceur et son jean noir accentue l’impression de calme et de solidité qu’il dégage. Nos tenues semblent se répondre, sans effort, comme une sorte de symétrie discrète, pleine de sens.
À ma vue, il se redresse, un sourire éclairant son visage.
- Tu es magnifique ! s’exclame-t-il en me prenant dans ses bras. Heureusement que tu es déjà à moi ! plaisante-t-il. J’aurais probablement eu du mal à te mettre le grappin dessus.
Je lève les yeux au ciel pour masquer l’éclat de culpabilité qui monte en moi. Quand il pose son front contre le mien, son contact est chaud, familier, et pourtant… il me brûle.
Il se redresse. Ses grands yeux verts me dévisagent. Vert et or. Presque comme son frère. Et ce simple détail me ramène à lui, malgré moi. Un flash de ce qu’il s’est passé plus tôt me traverse, fugace, avant que je ne le chasse. Je contemple mon homme, fascinée par l’assurance qu’il m’inspire, la tendresse qu’il me témoigne et l’amour que je lui porte. Il est l’amour de ma vie. Je ferai tout pour lui. Je donnerai tout pour le rendre heureux, pour qu’il soit comblé. Et je l’ai trahi de la pire manière qui soit.
Je souris, mais c’est un sourire maladroit, forcé, presque douloureux, comme si chaque muscle de mon visage me résistait. Je pose un baiser sur sa joue, comme si ce simple geste pouvait effacer la honte qui me ronge..
- Vous êtes déjà prêt ? je demande pour cacher ma honte.
- Oui, on s’est douché avant d’aller chez le traiteur, Ceddy ne t’a pas dit ?
- J’ai dû oublier… Il va être l’heure d’y aller, non ?
- Ouais, les parents chargent la voiture avec les derniers éléments. Toto doit être déjà sur place pour accueillir le traiteur. On attendait plus que vous.
- Oh… Vous êtes rentrés depuis longtemps ? je grimace.
- Non, non quelques minutes. Tu devais être sous la douche. J’ai croisé Ceddy qui sortait de sa chambre.
- Oh. Okay. Bon, allez ! Ne faisons pas attendre tes parents trop longtemps.
Je me force à lui sourire une dernière fois avant de me détourner. Nous sortons de la chambre, prêts à retrouver les autres et à chercher nos manteaux pour rejoindre les parents. Arrivés dans l’entrée, nous enfilons nos manteaux respectifs en vitesse avant de sortir sur le trottoir. Nate verrouille la porte et je me dirige vers la voiture où tout le monde est déjà installé.
Au fur et à mesure du voyage, l’ironie de la situation me frappe. Les parents de Nate sont assis à l’avant. Nate, Zed et moi nous partageons la banquette arrière, et bien sûr, je suis entre eux deux.
Une main sur ma cuisse, Nate est tout sourire, parlant avec ses parents, riant de leurs blagues. Zed, lui, semble plus absent que jamais : renfrogné, il garde les yeux fixés sur la fenêtre, comme s’il ne voulait rien voir ni entendre autour de lui. Je suis prise au piège entre mes deux univers. D’un côté, Nate, léger et naturel, et de l’autre, Zed, enfermé dans la cage invisible qu’il a dressée autour de lui.
Il n’a pas prononcé un mot depuis notre échange devant la salle de bain, et une lourde distance s’est installée entre nous. Je voudrais pouvoir recréer la proximité que l’on a partagé, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Alors je me contente de ce que je peux faire. Je fais glisser ma cuisse contre la sienne, l’air de rien, sans un mot, comme un petit signe de ma part, un contact furtif mais chargé d’intention.
La réaction de Zed est immédiate. Ses yeux se posent sur nos cuisses, puis vers moi, son regard une fraction de seconde trop intense.
- T’es toujours ronchon toi, hein ? je blague.
- Naaaaan, c’est mon air habituel, rétorque-t-il en souriant.
- Aaah bah voilà !
- Quoi ?
- Tu souris, j’explique en lui enfonçant un doigt taquin dans la joue. Tu devrais sourire plus souvent, ça te va bien, je conclus en lui caressant le visage.
Je vois un léger rouge colorer ses joues avant qu’il ne détourne les yeux, un peu plus nerveux cette fois. Il marmonne, comme pour se justifier :
- Ouais, non... Vous risqueriez de vous habituer à ce que je sois de bonne humeur.
- Ça voudrait dire que tu es heureux. Est-ce que ça serait une si mauvaise chose ? je demande, avec plus de sérieux, tout en essayant de capter à nouveau son regard.
Il sourit de plus belle, mais il secoue la tête, comme pour se débarrasser de ce petit moment de faiblesse. Puis, sans un mot de plus, il se replonge dans l’extérieur, comme si rien n’avait eu lieu.
Dix minutes plus tard, nous arrivons à la salle. Nate et moi descendons les premiers. Comme prévu, Thomas, l’autre frère de Nate, est déjà arrivé et nous attend sur le seuil. C’est le frère que j’aurais aimé avoir étant petite. Il a toujours l’air de bonne humeur, est passionné par les causes qu’il défend et a une curiosité sans limite. Son visage se fend d’un large sourire dès qu’il me voit.
- Hey Maud ! m'apostrophe-t-il en m’enlaçant. Alors, la forme ?
- Ouais, ça peut aller, je souris.
Il fait la bise à son frère et continue :
- Ça avance les préparatifs du mariage ?
Je dois me marier.
Les mots résonnent dans ma tête comme un écho. Je sens mon coeur se serrer et un frisson me parcourir, mais je me force à rester calme.
- Oui, oui… On a vu le traiteur tout à l’heure. Il propose exactement ce que je voulais, confirme mon fiancé.
- C’est cool ça ! Hey frérot ! crie Thomas derrière nous.
Je me retourne et j’aperçois Zed quelques mètres plus loin. Il porte une caisse de boissons dans les bras, et il semble encore plus sombre que d’habitude.
- Salut Tom, bougonne-t-il. T’es dehors depuis longtemps ?
- Non, non à peine 5 minutes.
- Okay, tant mieux. Bon allez, on va gérer l’apéro ? Elle pèse cette caisse…
Nous entrons donc et constatons que le traiteur a déjà dressé la table pour l’apéritif. Il ne nous reste qu’à confier les dernières bouteilles aux serveurs.
Du coin de l’œil, j’aperçois Zed et Thomas se diriger vers les cuisines, leurs silhouettes se découpant dans la lumière tamisée. Nate et moi allons poser nos affaires aux vestiaires. Thomas reparaît en même temps que nous dans la salle et nous nous postons tous les trois à l’entrée pour attendre les éventuels retardataires.
- Il est bizarre Ceddy, non ? lance tout à coup Thomas. Je veux dire… plus que d’habitude.
- Comment ça ? je demande, sur mes gardes.
- Je sais pas… Dans la cuisine y avait une nana qui le connaissait apparemment mais il a pas voulu parler avec elle quand j’étais là.
- Peut-être une ex ? se risque mon fiancé.
- Non, je crois pas. Mais c’était super bizarre. Il était tout bougon, enfin comme d’hab’ quoi et quand elle est venu le voir il est devenu encore plus bizarre, tu vois ? Genre « Attends, on parlera plus tard. Où est-ce que je peux mettre les boissons ? ». Mais apparemment de ce qu’elle a dit ils s’étaient pas vu depuis 3 ans… C’est bizarre qu’il ait réagi comme ça, non ? Peut-être qu’ils ont bossé ensembles et ça s’est mal passé ?
- Moui, peut-être.
Ma seule contribution à cette conversation se limite à hausser les épaules face à cette éventualité. Malgré mon détachement apparent, une pointe de tension s’insinue en moi, une inquiétude diffuse que je n’arrive pas à chasser. Zed a toujours été mystérieux, mais cette fois, il y a quelque chose de plus sérieux, de plus profond.
Nate met fin à mes réflexions d’un revers de la main :
- Ça doit pas être hyper important. Tu te prends la tête pour rien si tu veux mon avis, conclut-il.
Nous profitons de l’arrivée des derniers convives pour nous fondre dans la foule. Je prends un instant pour saluer un à un les membres de ma future famille par alliance, leurs visages bienveillants me réchauffant un peu malgré moi. Un d’entre eux entonne « Joyeux anniversaire », et bientôt la salle entière se joint à lui dans un chœur enjoué.
Malgré la bonne humeur, mes mains moites me rappellent que les grands rassemblements ne sont pas faits pour moi. Je suis bien trop vulnérable aux émotions des autres, à la chaleur humaine et à l’euphorie qui déborde autour de moi, trop forte, trop bruyante. Les sourires, les regards bienveillants, l’effervescence… Cette agitation constante m’irrite comme un bruit de fond dissonant, créant une douleur sourde à la base de mon crâne.
J’espère passer inaperçue lorsque je m’échappe vers le bar à la recherche d’un peu de calme. A mon grand regret, comme pour accentuer mon malaise, le cidre rosé que nous avons apporté et qui aurait pu m’aider à me poser, est absent. Je me rabats, sans trop de joie, sur un verre de jus de fruit. Je me fige un instant, verre en main, alors que mes yeux se perdent dans la foule qui s'agite autour du bar : des éclats de rire, des bises, des conversations qui s'enchevêtrent, des cris joyeux…
J'ai besoin de plus de distance, de plus de calme. Loin de ce tourbillon, je pourrais respirer.
Je repère une table isolée dans un coin. Sans hésiter, je me dirige vers elle, espérant enfin trouver un peu de répit.
Au bout de quelques minutes, Nate et Thomas me rejoignent. Nous rattrapons le temps perdu depuis notre dernière rencontre. Tout se passe bien pour lui à l’école et il nous partage quelques anecdotes sur ses élèves et ses collègues. Touchée de voir que la voie qu’il a choisie semble lui apporter un tel enthousiasme, mon sourire s’étire jusqu’aux yeux.
Entre deux histoires de collège, je repère Zed qui se faufile jusqu’à nous. Sa seule présence suffit à faire passer ces rassemblements familiaux de corvée à presque agréables. Tandis qu’il approche, je distingue une des bouteilles de cidre qui m’étaient destinées dans ses mains. Je reste stupéfaite un instant tandis qu’une vague de gratitude m'envahit.
Il semble toujours deviner ce dont j’ai besoin, avant même que je le réalise, avec une simplicité désarmante, comme si c’était naturel. Avec lui, je n’ai jamais à me forcer. Lorsqu’il baisse sa garde et qu’il s’autorise à être lui-même, il me donne ce sentiment rare d’être à ma place.
- Pour vous, Milady, dit-il avec cette pointe de théâtralité qui n’appartient qu’à lui, en me tendant une coupe.
La tension de la soirée s’éloigne comme un mauvais rêve. Je rentre dans son jeu.
- Vous êtes trop bon, Milord.
- Ma copine ! Danse avec moi, danse avec moi !!!! piaille une petite voix à travers la salle.
- Orlane à 3h, rigole Tom.
Je n'ai pas le temps de profiter de mon verre, car la petite Orlane se jette sur moi avec toute la fougue de ses 4 ans. C’est la plus adorable petite fille que j’aie jamais vue. De longues boucles blondes encadrent son visage poupin, à demi mangé par de magnifiques yeux bleus turquoise. De toute la famille, je pense que c’est elle qui m’a adoptée le plus vite.
Nous étions chez l’oncle de Nate, le grand-père de la petite. Une émission pour enfants passait à la télé, et Orlane la regardait assise sur le canapé. Fuyant comme toujours les longs repas et les attroupements, je l’avais rejointe. Une de mes chansons d’enfance était alors passée à l’écran. Je l’avais chantonnée à tue-tête, envahie par la nostalgie. Orlane, curieuse, s’était penchée pour me regarder avec sa petite tête sur le côté, avant de venir s’asseoir d’autorité sur mes genoux et de chanter avec moi, ses mots approximatifs compensés par sa conviction.
C'est un souvenir doux, simple et sincère, qui compte parmi ceux que je chéris le plus. Voilà pourquoi je quitte ma chaise de bon cœur pour me lancer sur la piste avec elle.
Notre moment de complicité n'est que de courte durée car quelqu’un annonce l’ouverture du buffet. Je retourne m'asseoir près du trio de frères. D'autres membres de la famille nous rejoignent. Nate se lève et nous ramène deux assiettes. La soirée suit son cours : l’alcool et la musique vont bon train, les surprises et animations s'enchaînent. Malgré le bruit et le nombre de personnes autour de moi, je savoure l’instant. Enfin… il pourrait être parfait si Zed décrochait le nez de son écran de son téléphone portable. Nous n’avons pas échangé un mot depuis la coupe de cidre. Cette distance m’agace et me frustre plus que je ne voudrais l’admettre.
L'interlude entre le buffet et le dessert vient enfin : le DJ invite les convives à rejoindre la piste de danse. Je me lève d’un bon, retire mes chaussures et m'y dirige pleine d'entrain. Danser me fait du bien. Ça m’aide à me vider la tête.
La musique emplit l’air. Les basses vibrent dans mes pieds, dans mes jambes, dans tout mon corps. Chaque note, chaque battement me traverse comme une caresse invisible, effaçant les pensées qui me perturbent. Tout se dissout dans la musique. Mon corps prend le relais, et je me sens enfin libre, légère comme l’air. Tourbillonnant sur la piste, je me laisse porter par les basses et la batterie.
Nate ne tarde pas à me rejoindre. Il adore me voir me trémousser. Je sais qu’il n’est pas toujours à l’aise avec les variations de tempo. Ça le rend maladroit dans ses mouvements. Ses gesticulations me donnent envie de rire et de le prendre dans mes bras tout à la fois.
De temps en temps, il prend ma main et essaie de calquer ses pas sur moi. Mais ce n’est pas une franche réussite.
Il est adorable, mon homme.
Je joue le jeu quelques minutes, le laissant me faire tourner.
- Je t’aime mais qu’est-ce que tu danses mal ! je rigole.
- Ah mais ça, c’est fait exprès, badine-t-il. Si j’avais trop de qualités, tu t’ennuierais.
Il me fait faire une dernière pirouette et je m’éloigne au rythme de la mélodie. Après quelques minutes, je le vois partir de son côté, slalomant entre les danseurs.
Les musiques s’enchaînent. Je lance mes bras en l’air, je sautille, je me déhanche... L’air est chaud et empli de corps en mouvement, de voix et de rires. Je devrais sans doute m’hydrater dans peu de temps, mais pour l’instant, je me laisse porter, savourant la fraîcheur du carrelage sous mes pieds nus. Les notes, d'abord techno, puis rock, twist, madison, me font vibrer de la tête aux pieds. Chaque mélodie me traverse comme une onde, me libère de la tension que j’avais accumulée. Chaque pas, chaque déhanché est une forme de catharsis, une respiration. Puis soudain… Une ballade. Un slow.
Enfin quelque chose que je peux danser convenablement avec Nate.
Je balaye la salle des yeux, cherchant la silhouette familière de Nate, mais il est introuvable. À la place, mon regard s’arrête sur Zed, assis dans l’ombre, en train de discuter avec Thomas. Il a posé son téléphone et semble enfin un peu plus présent.
Est-ce qu’il accepterait de danser avec moi ?
La pensée flotte, fugace, dans l’air. Je m’approche de lui, le cœur un brin affolé, et lance, sans grande conviction mais avec une pointe de défi :
- Motivé pour danser ?
Il se détourne de son frère et me dévisage comme si j'avais soudain un troisième œil au milieu du front. En un instant, il retrouve son masque de nonchalance.
- Puisqu’il le faut.., rouspète-t-il en se levant.
Sa main s’enroule autour de la mienne, et je sens mon cœur s’emballer un peu plus fort. Sans réfléchir, je l’entraîne avec moi sur la piste.
- Comment tu veux faire ça ? me demande-t-il, sa gêne se lisant sur son visage.
- Laisse-moi faire, je souffle.
Je nous mets en position de valse et nous commençons à piétiner en tournant.
- Je vais essayer de pas te marcher sur les pieds, plaisante-t-il.
- Oui, surtout que moi je suis pieds nus, j’ajoute en jetant un oeil vers ses chaussures.
- Quelle idée aussi…
Je ris.
- J’ai toujours dansé comme ça. Je ressens les vibrations de la musique dans l’air. Alors ça, ça me donne un lien avec la terre ferme.
- Hein hein, acquiesce-t-il avec une moue moqueuse.
- Te moques pas de moi, toi ! je rigole en lui donnant une tape sur l’épaule.
- Non, c’est vrai que c’est parfaitement normal comme attitude.
Son ton est toujours aussi espiègle, son visage toujours moqueur, mais ses yeux sont tendres. Nous dansons sur la piste comme si le monde autour de nous avait cessé d’exister.
Après quelques secondes, il se penche vers moi et vient poser sa joue contre la mienne. Sa peau est chaude contre la mienne, son souffle caresse mon oreille, et je sens mon cœur ralentir, comme bercé par cette proximité. C’est plus que de la tendresse, c’est aussi profond, réconfortant. Notre langage silencieux, compris de nous seuls. Nous restons ainsi, enlacés par la musique, comme si elle seule tenait le fil entre nous. Je ferme les yeux, m’abandonnant à cette étreinte improvisée. Je ressens chaque détail : la pression légère de ses bras, le rythme apaisant de sa respiration contre mon cou. Le reste du monde autour de nous devient flou, comme un tableau dont on aurait estompé les contours.
La mélodie décroît peu à peu, laissant place à la chanson suivante. À regret, je recule, détachant nos joues. Mes mains s’attardent un instant sur son torse, comme pour prolonger ce moment d’intimité. Les premières notes de la nouvelle chanson s’élèvent, et je me fige.
Enchanted. La reprise de Owl City.
Mes yeux cherchent les siens, et je constate aussitôt qu’il l’a reconnue, lui aussi. Son regard se fixe dans le mien, et le temps semble s’arrêter. Cette chanson je la lui avais envoyée il y a des mois, comme un aveu déguisé dans des mots qui n’étaient pas les miens.
À l’époque, nos sentiments n’étaient que des doutes, des sensations fugaces que nous n’osions ni nommer, ni affronter. Je n’ai jamais su ce qu’il avait pensé de cette déclaration voilée car ma confession musicale est restée sans réponse, mais aujourd’hui, en croisant son regard, je sais qu’il avait compris. Ce souvenir flotte entre nous comme une évidence.
Son regard ancré dans le mien me prie de rester. Ses mains sur ma taille se font plus possessives et se resserrent, comme pour m’empêcher de partir. Mes doigts se faufilent d’eux-mêmes jusqu’à son cou. Cette danse n’a rien de la maladresse de la précédente. Elle est intime, intense, comme un murmure que personne d’autre ne doit entendre.
La musique semble réveiller tout ce que j’avais enfoui. Chaque mot, chaque note me ramène à ce que j’ai ressenti quand je l’ai rencontré pour la première fois, à cette force qui m’a submergée, cet élan incontrôlable. Je suis là, avec lui, et pourtant c’est comme si je revivais nos débuts, ces émotions brutes et bouleversantes.
L’envie de l’embrasser m’effleure, une impulsion au fond de moi, que je refoule en me mordant les lèvres. La piste est pleine, les regards nombreux, alors je me retiens. À la place, je laisse mes doigts se perdre dans ses cheveux, effleurant sa nuque, l’air de rien. Une caresse légère, presque imperceptible, mais qui dit tout ce que je ne peux prononcer.
Lorsque ses mains glissent sur mon dos, c’est comme si un fil invisible nous rapprochait davantage, tissant une toile autour de nous, imperméable au monde extérieur. Je tente de dissimuler un sourire, complice et émerveillé, profitant de notre instant volé aux yeux de tous.
Le pont débute et mes lèvres suivent les paroles.
Please don’t be in love with someone else. Please don’t have somebody waiting on you.
Zed fixe mes lèvres, l’expression dans ses yeux troublante, comme si tout ce que je chantais se gravait dans sa mémoire. Ma main glisse sur sa joue, attentive à ne pas nous faire remarquer. Chaque mot de cette chanson est tout ce que je n’ai jamais su lui dire, tout ce que je ressens mais n’ai jamais osé formuler, coincée dans ma maladresse et dans la situation avec Nate.
Zed pivote la tête - à peine un ou deux centimètres - et vient poser un baiser délicat contre ma paume. Il me fait fondre. C’est un geste si simple, mais il m’atteint en plein cœur. Une chaleur envahit tout mon corps, et l’envie de ne faire qu’un avec lui devient irrésistible. Je me love contre lui, laissant la musique nous envelopper, me laissant aller à cet instant, à cette douce danse silencieuse entre nous. La mélodie se dissipe peu à peu, mais je n’ai aucune envie de le lâcher. Et il ne semble pas prêt à me laisser partir non plus.
Puis, soudain, une main me tape sur l’épaule. Je me détache à contrecœur et me retourne.
C’est Nate.
Mon Dieu.
- M’accorderez-vous cette danse, Mademoiselle ? badine-t-il en me tendant une main.
Je tente de calmer les palpitations de mon cœur et répond d’un ton qui se veut dégagé :
- Mais avec joie, mon cher.
Mon fiancé enlace ma main de la sienne, avec une attention tendre et précieuse. Il me fait tourner sur moi-même avant de me coller contre lui. Un vertige doux m’envahit. Je pose ma tête contre son épaule, mais il passe son index sous mon menton et m’incite à le regarder.
- Écoute bien les paroles, me confie-t-il.
Les yeux perdus dans le vide, je tends l’oreille, laissant la musique m’emporter. Les paroles flottent autour de moi, comme un message secret, une invitation silencieuse. Ses yeux plongés dans les miens semblent chercher à me dire quelque chose, à m’offrir une promesse qu’il confie à travers ces mots.
When your soul finds the soul it was waiting for
When someone walks into your heart through an open door
When your hand finds the hand it was meant to hold
Don't let go
Il me presse contre lui, la familiarité de son contact effaçant tout ce qui n’est pas nous. La musique devient nôtre, plus intime, plus précieuse.
Someone comes into your world
Suddenly your world has changed forever
No there's no one else's eyes
That could see into me
No one else's arms can lift
Lift me up so high
Your love lifts me out of time
And you know my heart by heart
Je sens son regard sur moi, implacable. Dans cette proximité, je sais que ce qu’il me confie va au-delà d’une simple danse. C’est un serment silencieux, un engagement solide, inaltérable, fait de gestes et de musique. Il m’offre des mots qu’il n’a jamais prononcés, mais que j’entends comme une vérité. Le simple fait qu’il ait choisi une chanson pour me parler me bouleverse au-delà de tout.
When you're one with the one you were meant to find
Everything falls in place, all the stars align
When you're touched by the cloud that has touched your soul
Don't let go
Someone comes into your life
It's like they've been in your life forever
No, there's no one else's eyes
That could see into me
No one else's arms can lift
Lift me up so high
Your love lifts me out of time
And you know my heart by heart
So now we've found our way to find each other
So now I found my way, to you
No there's no one else's eyes
That could see into me
Le refrain retentit une dernière fois.
Oh Nate…
L’amour que j’ai pour lui m’éblouit, éclatant comme un soleil après la pluie. Il sait lire dans mon cœur et n’a pas peur de s’y plonger. Avec une lenteur calculée, il comble l’espace qui nous sépare, sa main venant se perdre dans mes cheveux, son visage s’inclinant vers le mien. Je laisse mes bras s’enrouler autour de son cou alors qu’il pose ses lèvres sur les miennes.
Je m’attends à un baiser sage, à la douceur de ses gestes toujours mesurés, mais je suis surprise. Une de ses mains glisse sur mes fesses, me serrant contre lui avec une urgence nouvelle. Il entrouvre la bouche et sa langue rencontre la mienne avec une intensité que je ne lui connaissais pas. C’est la première fois qu’il fait preuve de si peu de retenue en public, et ça me met dans tous mes états. Lorsqu’il s’accroche à mes cheveux, dominant et possessif, je perds toute lucidité et l’attire à moi, comme si je voulais me perdre en lui.
- Je t'aime, murmure-t-il lorsque nos lèvres se séparent.
- Je t'aime, je répète.
Tandis que je me love dans ses bras, le DJ invite les danseurs à quitter la piste pour laisser place au buffet de gâteaux. Nous retournons à nos places où je m’assois, comme un automate, le corps encore vibrant de l’énergie de la danse, mais l’esprit déjà ailleurs.
- Ne bouge pas, je vais te chercher une part de gâteau.
Alors que Nate s’éloigne, mes yeux vagabondent sur les convives, les tables, les éclats de lumière, avant de s’arrêter, comme aimantés, sur la chaise de Zed. Vide.
Je jette un regard furtif à mon téléphone : presque minuit. Après la nuit que je lui ai infligée et le poids du décalage horaire, il est sans doute parti se coucher. C’est une bonne chose : il aura besoin de toute son énergie pour la discussion que nous devons avoir. Une discussion qui pourrait tout changer. Pourtant, une partie de moi s’attriste : j’aurais voulu encore quelques instants avec lui, un peu plus de cette présence rare, précieuse, irremplaçable. Mais une autre part, celle qui chuchote les vérités que je redoute, ressent un soulagement étrange. Comment affronter sa présence et son regard après la démonstration d’amour que Nate et moi venons d’échanger ?
Comme un rappel de ma culpabilité, Nate revient avec une assiette qu’il dépose devant moi, un sourire tendre aux lèvres. Je sens la déchirure grandir en moi, comme une corde tendue à l’extrême, prête à se rompre. Si je perds Zed, ce sera comme arracher une partie de moi-même, laissant un trou béant que rien ne pourra combler. Depuis que je l’ai rencontré, tout me ramène à lui. C’est instinctif, irrésistible, impossible à étouffer, exacerbé par le fait que maintenant, je sais ce que cela fait d’être dans ses bras. J’ai ressenti cette alchimie brute, ce lien viscéral, ce frisson impossible à éteindre. Comment pourrais-je refermer cette porte, comme si rien de tout cela n’avait existé ? Maintenant que j’y ai gouté, je ne peux m’empêcher d’avoir envie d’aller au bout, de m’abandonner totalement à cette histoire.
Mais si je perds Nate, je perds bien plus qu’un fiancé : je perds tout un pan de ma vie. Tout ce que nous avons construit ensemble, les souvenirs, les projets, cette tendresse infinie qui m’a toujours donné le sentiment d’être en sécurité. Comment pourrais-je abandonner tout cela ? Comment pourrais-je lui faire une chose pareille, à lui qui m’a toujours tout donné, sans jamais attendre plus que ce que j’étais prête à offrir ? Il m’offre une constance et une douceur qui m’ont toujours fait croire que, peu importe les tempêtes, je pouvais compter sur lui. Il a cette manière de m’aimer qui ne demande rien, qui n’attend rien d’autre que moi, avec mes failles et mes silences. Avec Nate, j’ai toujours eu l’impression que le monde pouvait s’effondrer, mais que nous tiendrions bon, ensemble.
Malgré cette vérité absolue, j’ignore comment aborder ce qu’il s’est passé entre Zed et moi. C’est un gouffre que je dois franchir, et je ne sais pas si j’en sortirai entière. J’ai conscience de devoir affronter les conséquences de mes actes, pour moi, mais surtout pour Nate. Il mérite la vérité, même si elle est brutale, même si elle risque de détruire tout ce que nous avons construit ensemble. Je ne pourrais jamais plus me regarder en face si je prononçais mes vœux avec ce secret entre nous. Au-delà du mensonge et de la dissimulation, au-delà de la peine que je lui infligerais, je me trahirais moi-même. Nate est un homme bon, et il mérite une femme honnête à ses côtés. Savoir qu’il souffrira à cause de mes erreurs, alors que je suis censée être son refuge, me brise.
Je dois par ailleurs faire face à Zed. Cette discussion m’effraie sans doute davantage car, même s’il s’est ouvert plus que jamais aujourd’hui, je sais qu’il risque à tout moment de se refermer pour de bon. Pourtant, je dois comprendre pourquoi tout cela est arrivé, pourquoi chaque regard, chaque geste semble nous attirer l’un vers l’autre comme des étoiles condamnées à se heurter. Si je me marie sans résoudre cela, sans comprendre ce qu’il s’est passé entre nous, je sais que cela recommencera. Chaque éloignement n’est qu’un interlude, une pause, avant que le besoin de l’autre ne nous ramène encore plus près. Nous finirons par nous retrouver, par tester, puis franchir les limites.
Et cela, je ne peux pas l’accepter. Je ne peux pas trahir Nate davantage, surtout pas une fois que nous serons mariés. Si je fais ce choix, il doit être définitif, sans zone d’ombre, sans regrets qui me ramèneraient à Zed. Je tremble à l’idée de devoir dire adieu à l’un d’eux, car peu importe la route que je choisis, je perdrai une part de moi-même.
Pourquoi a-t-il fallu qu’ils soient frères ? La situation était déjà suffisamment compliquée.
J’ai toutes les peines à rassembler mes idées et à faire la part des choses entre ce que je souhaite, ce que je vais perdre, ce que je peux espérer et ce que je risque de déclencher. Entre deux bouchées sucrées, j’attrape mon portable pour structurer mes pensées, mais toutes les phrases que je note semblent insuffisantes. J’efface, je recommence, mais rien ne semble assez juste. Je m’arrête un instant, un lourd soupir m'échappe.
Les festivités se poursuivent dans la salle, mais pour moi, tout semble s’être figé. Je suis en apesanteur, entre deux vies, entre deux choix, comme une âme errante. Je ferme les yeux, essayant de visualiser la scène : Nate, là, face à moi, sa douceur et sa confiance, prêt à recevoir des paroles qui le briseront.
À 1h30, la fatigue pèse sur mes paupières, prête à m’emporter. Seules mes pensées me tiennent éveillée. Les échos de la fête – rires étouffés, musique lointaine – me parviennent comme à travers un voile, irréels. Nate, percevant sans doute mon épuisement, me demande si je veux qu’il me raccompagne. Je hoche la tête sans même pouvoir répondre. Après un dernier baiser à sa mère et quelques adieux murmurés, nous quittons l’agitation de la salle pour le silence de la nuit.
Lorsque nous arrivons chez ses parents, Nate ouvre la porte avec précaution. La maison baigne dans une quiétude feutrée, traversée par la lumière tamisée des lampadaires de la rue. Nous remontons le couloir des chambres, et mon regard s’arrête sur la porte de la chambre de Thomas, fermée. Zed doit y être. L’idée de lui parler m’écrase, l’incertitude de la situation me paralyse.
Je remercie en pensée l’heure tardive, me permettant de camoufler ma torpeur en fatigue alors que Nate me guide un pas après l’autre dans la salle de bain. Il s’approche du mur, allume le robinet, et l’eau chaude se met à couler doucement, créant un murmure apaisant, un bruit familier. La vapeur commence à envahir l’air. Je regarde mes pieds, noirs de la danse de ce soir, la saleté accumulée. Je ferme un instant les yeux, sentant l’humidité sur ma peau, puis les mains de Nate qui me déshabille. Mon cœur accélère un peu, la tête pleine des moments interdits partagés il y a quelques heures ici même.
Sans dire un mot, il me place dans la douche et fait glisser l’eau sur moi. Le souvenir de Zed envahit la pièce, et je lutte contre la tentation de fermer les yeux pour tout oublier. Je me revois, tremblante de désir et d’appréhension, laissant mes sens se perdre dans la chaleur de la pièce, dans le parfum de lui, dans la tension suspendue entre nous. Chaque geste, chaque souffle est gravé dans ma peau.
Pourtant, c’est Nate qui est à mes pieds, dans tous les sens du terme, savon en main, son regard dénué de toute suspicion, innocent dans sa tendresse. La chaleur de ses mains contre ma peau me laisse confuse, chaque toucher me ramène à cet autre part de moi affamée d’un corps, d’un toucher, d’un parfum, d’une personne qui n’est pas Nate. Il monte le long de mes jambes, me lavant avec soin. Chaque mouvement est lent, presque rituel, et je sens le poids de chaque geste, l’intention qu’il y met, et je ressens ce contraste étrange, presque cruel. La douceur de ses gestes, de ses mains qui effleurent ma peau, me submergent d’une tendresse que je ne mérite pas. Lorsqu’il frotte mon dos, ses gestes deviennent plus appuyés, comme s’il me massait. Il me fait à nouveau pivoter face à lui, et, sans un mot, me donne un baiser si intense qu’il me traverse tout entière. Il rompt le contact le premier, me sourit, et dans ce sourire, je vois l’amour qu’il me porte, sans savoir ce qu’il cache dans le fond de mes silences.
Nate termine de me laver, puis m’enveloppe dans une serviette et prend soin de me sécher. Le contraste entre la douceur de ses gestes et la brutalité de ce que je ressens me fait presque vaciller. Sa tendresse me submerge, mais elle m’oppresse tout autant.
Pourrais-je vraiment oublier ce qu’il s’est passé avec Zed ? Pourrais-je vraiment briser le coeur de Nate ? Une de ces relations peut-elle seulement redevenir platonique ? Est-ce que je le souhaite ? Qu’est-ce que je veux vraiment ?
Je ne sais pas. Je me sens perdue, déchirée entre ce que je ressens. Nate m’enfile un peignoir, puis, sans un mot, il prend ma main et nous remontons le couloir vers la chambre de Zed.
L’air y semble chargé de souvenirs, d’une intimité qui m’étreint. Nate m’aide à me déshabiller et à me glisser sous la couette. L’odeur familière de Zed m’enveloppe, mélange de réconfort et de trouble, comme un rappel de ce que je ne devrais pas ressentir. Nate s’approche, inconscient des ombres qui me hantent, et dépose un baiser léger sur mon front.
- Dors bien, petit coeur, murmure-t-il avant de refermer la porte derrière lui, sans un bruit.
J’entends ses pas s’éloigner dans le couloir, suivis du ronronnement lointain de sa voiture qui démarre. Sous la couette, je me blottis, espérant que la nuit m’accordera un peu de répit.
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