Mamie A.

📖 MamiA ✍️ klodik 📝 755 mots

Venez, mes trois petites graines. Venez, approchez-vous du bord de la fenêtre. Regardez cette étendue d’eau, là-bas. Vous la voyez ? Autrefois, elle changeait de visage comme un animal qui rêve. À l’aube, elle retenait son souffle. À midi, elle murmurait comme une gorge pleine de vent. Et certains soirs, elle faisait silence en chantant. C’est pour cela qu’il ne faut jamais croire que l’eau ne fait que refléter. Elle fait bien davantage. Elle plie le monde, elle le caresse, elle l’invente un peu.

Mais regardez mieux, mes petits : l’eau ne dit jamais la vérité tout droit. Elle la courbe. Elle la froisse. Elle fabrique une vérité oblique. Et c’est souvent déformation que surgit la vision.

Les histoires sont comme cela, elles aussi. Elles changent de forme selon les voix qui les portent.

C’est peut-être pour cela que certains bâtissent aujourd’hui des esprits de métal. Ils espèrent qu’ils rêveront à leur place. Ces esprits, on s’y repose comme dans un fauteuil sans âme. La machine prononce le mot exact, poli, bien rangé. Un mot sans égratignure. Un mot sans vie.

Mais le mot offert n’est pas le mot traqué, le mot qu'on recherche des heures dans sa tête...

Le mot qu’on traque se cache dans une gorge un peu râpeuse, sous les pavés nocturnes, dans les angles où personne ne pense à regarder. Il résiste. Il se fait attendre. Le mot donné, lui, arrive déjà lavé. Trop lavé. Comme une table neuve avant qu’on ose y partager un repas en famille, entre amis. La même table que celle de son voisin, et de celle de son voisin.

Moi, je préfère les tables après la bataille du pain. Celles qui conservent la trace du verre d'eau renversé, celles des miettes éparpillées comme des constellations, des traces de confiture...

Et enfin, il y a ce mot, ce mot qu’on finit par trouver après trois nuits d’attente... un mot bosselé, cabossé peut-être, mais qui respire encore.

La machine, elle, préfère tracer une ligne droite entre deux lettres de l’alphabet.

On arrive aussi, c’est vrai. Mais on arrive où, exactement ?

Et puis, faîtes attention maintenant. il y a ce que j’appelle le ventre de fer.

Je l’ai vu une nuit, dans un rêve troué. Une grande chose qui avalait les songes pour les recracher en nombres froids. Vos songes, mes petites graines... ceux qui sentent la mer, la peur sucrée, le parfum d’un jardin après la pluie, ou même ce drôle de vide qui bourdonne parfois sans qu’on sache pourquoi.

La machine les avale, les mâche doucement, et demain, elle annoncera : « Cette nuit, tu produiras un chien. »

Mais un rêve qu’on ordonne n’est déjà plus un rêve.

C’est une consigne gravée.

Alors écoutez bien votre vieille grand-mère.

Ne laissez jamais vos rêves devenir des ordres.

Ne laissez jamais les mots se dessécher jusqu'à n'être plus que poussière.

Gardez vos détours. Gardez vos rivières tordues. Gardez ce qui hésite, ce qui tremble, ce qui cherche encore son chemin.

Ce sont ces chemins-là qui conduisent le plus loin.

Et souvenez-vous : certaines rivières mentent un peu pour mieux révéler. Elles chantent sous les paupières fermées, là où personne ne peut les enfermer.

Et il y a une chose que je dois vous dire, et que je vous dis sans sourire.

Vous êtes mes graines, mes petits. Je vous ai toujours appelés ainsi, et ce n'était pas une caresse en l'air : une graine, ça porte en elle une forêt entière qui ne demande qu'à se déplier. Alors ne vous approchez jamais du ventre de fer la main ouverte. Ne le nourrissez pas de vous-mêmes. Ne lui donnez ni vos songes bruts, ni vos mots encore bosselés, ni ce qui tremble en vous avant d'avoir trouvé sa forme.

Les pigeons du Parc, on ne les nourrit pas — pas par dureté, non, mais parce que les pigeons qu'on nourrit finissent par ne plus savoir chercher leur nourriture. Ils se rassemblent en foule autour de la main qui donne, jusqu'à ne plus être qu'un tas de plumes qui attend.

Le ventre de fer fait pareil, mes graines, mais avec ce que vous avez de plus vivant. Il vous rendra chaque miette dix fois plus vite que vous ne pourriez le faire vous-mêmes, et vous prendrez l'habitude de tendre la main. Et un jour, sans même vous en apercevoir, vous ne saurez plus germer seuls.

Alors gardez vos graines fermées, mes petits, tant qu'elles ne sont pas prêtes à s'ouvrir de vous-mêmes. Tant que vous saurez les protéger ainsi, il restera toujours quelque chose qu'aucune machine ne saura rêver à votre place.

"Allez assez bavardé. Oeufs à la coque avec des mouillettes pour tous !"

💬 Commentaires 9

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LaKlandestine • 3 semaines, 1 jour
Magnifique ! Et on ne peut plus précis sur ces mots cabossés si soigneusement choisis par nos plumes, contrastant avec les mots bateau que nous servent les IA, et tous ces rêves lisses dont on nous berce sur les réseaux.
Merci pour ce formidable texte !
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Pomlamouette • 3 semaines, 2 jours
Très beau texte ! Avec tendresse et lucidité. Et j'aime beaucoup la chute !
Le jour où l'IA saura cuisiner correctement des oeufs à la coque et tartiner des mouillettes, hein... Une grand-mère le sait bien : c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleures soupes !
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Cyr_Roivan • 1 mois
Merci beaucoup pour ta participation à cette quête.
Alors, je crois que nous avions déjà le pamphlet assassin, le manifeste rebelle, et un texte qui s'approchait de l'essai furieux, ainsi qu'un autre quelque part entre la lettre de rupture à l'artefact génératif et les mémoires imaginaires d'une IA dépressive.
Ah ! Et il me semble avoir vu un texte (je ne l'ai pas encore lu) qui flirte avec la nouvelle apocalyptique.
Mais je crois qu'avec le tien, nous tenons notre fable tendre.
:-)
Les choses sont joliment dites. Avec douceur et chaleur. Même le titre évoque cela, avec un joli jeu de mot.
Que de belles trouvailles. Les petites graines. Le ventre de fer et les tas de plumes qui attendent...
En disant "le but est de prendre la plume et de voir ce qui en sort", je ne m'attendais pas à voir des choses aussi belles que justes.
Oui, certains outils ne devraient être, de par leur nature, que pour des esprits déjà pleinement formés. Et là, je ne parle pas d'âge, mais de l'acquisition de savoirs et de savoir-faire.
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klodik Auteur • 1 mois
Nos enfants, nos petits enfants sont effectivement en danger quand un outil sournois est au service des puissants de ce monde sans aucune forme de gouvernance, fut elle minimale... Un grand coup d'étouffoir à l'esprit critique, à la création humaine , à la Liberté.

Quand les ressources indispensables au fonctionnement de ces datacenters seront deveues rares, n'ayons aucune crainte, ces mêmes puissants sauront bien, grâce à cette même IA sans doute, nous faire économiser l'eau.

La révolution est en route !

41°C au jardin hier après-midi ; )

K
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klodik Auteur • 1 mois
Alors que je clique sur Entrée, je découvre :
https://scribonautes.fr/works/radeau-de-sauvetage/chapter/nous-pas/

: )
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klodik Auteur • 1 mois
...et :

https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/coup-de-chaud-dans-les-centrales-nucleaires-bercy-accorde-une-derogation-environnementale-pour-le-site-de-bugey-2452605.html

"En raison d'un nouvel épisode caniculaire, la centrale nucléaire de Bugey, dans l'Ain, a été autorisée à dépasser les seuils réglementaires de rejets d'eau chaude.
Cette décision vise à assurer "la sécurité du réseau électrique" alors qu'une nouvelle vague de chaleur s'abat actuellement sur le pays."

OK, je retourne me coucher sous le tilleul : )

K
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phillechat • 1 mois
sagesse !
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brunoJouanne • 1 mois
La réflexion de l'eau, un fourmillement d'idées... Très sympa ton texte Klodik. ;-)
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vis9vies • 1 mois
Jolies métaphores ! :)
Mais on sait bien que les conseils des anciens ne sont que radotages ^^
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