CHAPITRE 1 - AVANT

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 964 mots


La musique pulse. Pas en fond, ni au loin : directement dedans. Un remix de Christina Aguilera couvre les voix, t-shirts humides, épaules en contact dans un cocktail de poppers, de sucre, d’alcool et d’odeur chimique qui colle à la gorge. Au bar, Jonathan tient une coupe de champagne ; en face, Paris est calé sous les spots. Un mec en débardeur lui passe devant, il glisse, repart, les corps s’ouvrent, ça tape dans les mains, ça crie, il continue de circuler d’un groupe à l’autre sans jamais ralentir. La musique bascule et il s’en arrache, traverse la foule, retenu par des mains au passage, et arrive essoufflé. Jonathan boit une gorgée.

— T’as vu ça ? On était parfaits !

— Ouais. T’as assuré.

Paris commande une coupe en s’essuyant le front avec une serviette tendue par le barman.

— Bordel, j’adore ça.

— Je sais.

— Allez, trinquons.

Le tintement est noyé. Paris tourne lentement la tête vers les miroirs qui renvoient des morceaux de piste, des visages coupés par la lumière. Le DJ reste penché sur ses platines, le long du mur des silhouettes accoudées, des verres alignés, l’un d’eux plein, laissé là parmi les autres.

— Bon… on fait un tour de oui/non ?

— Pas ce soir.

— Même pas un ?

Il désigne un groupe d'hommes près de la piste d'un mouvement du menton.

— Celui-là. Le brun.

Jonathan jette un œil sur le costume sans cravate, la montre bien visible, le sourire en place.

— Non.

— Ok… lui alors. J'l'ai jamais vu ici.

— Non plus.

— Pardon ? Là, c’est oui direct. Il est canon !

— Justement.

Paris se penche en arrière et tape une fois sur le comptoir. Deux types à côté se tournent avant de reprendre leur conversation.

— T'es un cas pathologique. J'ai jamais compris ce que t'attends, au juste. Le grand amour ? Il entre, il te regarde, Whitney Houston démarre toute seule et vous vieillissez ensemble dans un duplex du Marais ?

Gayroméo, Cité Gay. Photos floues, « salut tu cherches quoi ? », appartements anonymes où il faut parfois parler bas. Il y avait eu Joseph aussi, parti rejoindre un garçon au Queen le soir de Noël. Un autre lui avait proposé des places pour Mylène Farmer. Jonathan n'avait jamais répondu.

— J’attends pas ça.

— Alors quoi ?

Paris vide sa coupe d'un trait et la repose.

— Bon, moi je retourne danser. Tu rejoins pas les autres ?

— Laisse-moi cinq minutes.

— Après viens pas m'demander le résumé.

— Ça compte pas, ça…

Jonathan termine son verre.

— Allez.

Ils quittent le bar.

*

Les écouteurs dans les oreilles, il n'entend pas la chaîne qui tape contre le métal d'une péniche. Le gravier roule sous ses semelles. L'eau, à gauche, est d'un gris mat, immobile par endroits, froissée plus loin autour d'une coque basse. De l'autre côté, entre les peupliers maigres et les glissières, passent des hangars, des grillages, des arrière-cours, quelques néons blafards. Un VTT arrive en face. Le cycliste lève deux doigts au-dessus du guidon, Jonathan répond d'un mouvement de tête et ramène son regard devant lui, où quelqu'un avance dans le même sens.

D'abord, il ne distingue qu'une silhouette compacte qui va et vient. Les bras se détachent du corps, les omoplates se dessinent sous le tee-shirt, une épaule devance l'autre à chaque foulée. Sur le mollet gauche, un serpent enroulé. Une goutte descend de la nuque et se perd dans le tissu.

Une fois à hauteur, il attend. L'allure monte, les jambes s'allongent d'un coup, il se décale et passe. Un pont traverse le ciel, son ombre tombe sur le chemin, la lumière revient. Il ne se retourne pas.

*

L'aiguille indique midi dix. Jonathan lève les yeux vers l'horloge murale, sa mère fait de même avant de reporter les siens sur lui. Murs beiges, rideaux clairs, cadres alignés. Jonathan pose sa veste sur le dossier d’une chaise, contourne la console de l'entrée sans la frôler.

Le plat circule. Les Moreau marient leur fille au printemps. Un trois-pièces s’est vendu près du bois de Vincennes. Le voisin refait sa toiture.

— Entre ton appartement, ton job et ton célibat, j'ai l'impression que tu fais du surplace.

La mère découpe le rôti avec la même épaisseur à chaque fois. Le beau-père mastique la viande, avale.

— Je travaille. J'ai un salaire. Je paie mon loyer. Je dors pas sous un pont.

— Un petit salaire, dit la mère.

— Et des horaires flous.

Jonathan lisse sa serviette de la paume.

Quatre ans plus tôt, autour d’un gratin dauphinois trop cuit, il avait annoncé :

— Je suis gay.

La mère avait hoché la tête, repris son couteau. Comme pour une allergie.

Le beau-père avait relevé les yeux.

— Ça change quelque chose pour la mutuelle ?

Elle lui ressert une portion de haricots verts et incline la saucière au-dessus de son assiette, lorsque l'avant-bras de Jonathan barre le passage.

— Non.

— Juste un peu.

— Non merci.

— Bon… Tu vois toujours Paris ?

— Oui. C’est mon ami.

— C’est un ami. Pas un projet.

Un projet. Il se demande à partir de combien de dîners ça commence à compter.

— Tu ne rencontres personne. À ton âge, ton père et moi, on était déjà…

— Mariés, coupelle de salade comprise.

La mère pose ses couverts, les reprend, les repose. Dans la cuisine, la tarte sort du four.

— Tu devrais réfléchir à la suite.

— J'ai entraînement vendredi… dimanche, championnat.

— Je ne te parle pas de tennis.

La pâte se brise sous sa fourchette.


***

Merci d'avoir lu ce premier chapitre !

Pour les nouveaux lecteurs : qu'attendez-vous de la suite après cet incipit ?

Pour celles et ceux qui avaient déjà lu la version ADA/Scribay : qu'est-ce qui vous a le plus frappés dans cette réécriture ?


💬 Commentaires 2

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
JonathanJones57 Auteur • 2 jours, 9 heures
Merci beaucoup pour ton retour, ça me fait vraiment plaisir ! C'est exactement l'effet que je recherchais : qu'on ne sache pas encore où l'histoire va, mais qu'on ait envie de continuer.
Et merci aussi pour les annotations, elles sont très utiles. Je vais regarder les dialogues du début, tu n'es sans doute pas le seul à pouvoir hésiter sur le locuteur.
👍 1
Olivier_Rules • 2 jours, 21 heures
Je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où tu m’emmènes, mais je me laisse volontiers guider.
En tout cas, c’est vraiment impressionnant. J’étais un peu désorienté au début, mais la qualité de l’écriture est remarquable. J’attends la suite avec impatience.
👍 1