CHAPITRE 1 - AVANT

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 956 mots


La musique pulse. Pas en fond, ni au loin : directement dedans. Un remix de Christina Aguilera couvre les voix, t-shirts humides, épaules en contact dans un cocktail de poppers, de sucre, d’alcool et d’odeur chimique qui colle à la gorge. Au bar, Jonathan tient une coupe de champagne ; en face, sous les spots, Paris circule d'un groupe à l'autre sans jamais ralentir. Les corps s'ouvrent, ça tape dans les mains, ça crie, et quand la musique bascule, il quitte la piste en s'arrachant aux derniers doigts qui l'effleurent. Jonathan boit une gorgée.

— T'as assuré.

Paris commande en s'essuyant le front avec une serviette tendue par le barman.

— J'étais en retard sur le dernier enchaînement.

— Ah bah c'est foutu. Fin de carrière.

— N’importe quoi… Allez, trinquons.

Le tintement est noyé. Paris tourne lentement la tête vers les miroirs qui renvoient des morceaux de piste, des visages coupés par la lumière. Le DJ reste penché sur ses platines, le long du mur des silhouettes accoudées, des verres alignés, l’un d’eux plein, laissé là parmi les autres.

— Bon… on fait un tour de oui/non ?

— Pas ce soir.

— Même pas un ?

Il désigne un groupe d'hommes près de la piste d'un mouvement du menton.

— Celui-là. Le brun.

Jonathan jette un œil sur le costume sans cravate, la montre bien visible, le sourire en place.

— Non.

— Ok… lui alors. J'l'ai jamais vu ici.

— Non plus.

— Pardon ? Là, c’est oui direct. Il est canon !

— Justement.

Paris se penche en arrière et tape une fois sur le comptoir. Deux types à côté se tournent avant de reprendre leur conversation.

— T'es un cas pathologique. J'ai jamais compris ce que t'attends, au juste. Le grand amour ? Il entre, il te regarde, Whitney Houston démarre toute seule et vous vieillissez ensemble dans un duplex du Marais ?

Jonathan entrouvre la bouche, la referme. Sur Gayroméo comme sur Cité Gay, ce sont toujours les mêmes photos floues, les mêmes « salut tu cherches quoi ? », parfois un appartement où il faut parler bas. Il y avait eu Joseph aussi, parti rejoindre un garçon au Queen le soir de Noël. Un autre lui avait proposé des places pour Mylène Farmer. Jonathan n'avait jamais répondu.

— J’attends pas ça.

— Alors quoi ?

Paris vide sa coupe d'un trait et la repose.

— Bon, moi je retourne danser. Tu rejoins pas les autres ?

— Laisses-moi cinq minutes.

— Après viens pas m'demander le résumé.

— Ça compte pas, ça…

Jonathan termine son verre.

— Allez.

Ils quittent le bar.

*

Les écouteurs dans les oreilles, il n'entend pas la chaîne qui tape contre le métal d'une péniche. Le gravier roule sous ses semelles. L'eau, à gauche, est d'un gris mat, immobile par endroits, froissée plus loin autour d'une coque basse. De l'autre côté, entre les peupliers maigres et les glissières, passent des hangars, des grillages, des arrière-cours, quelques néons blafards. Un VTT arrive en face. Le cycliste lève deux doigts au-dessus du guidon, Jonathan répond d'un mouvement de tête et ramène son regard devant lui, où quelqu'un avance dans le même sens.

D'abord, il ne distingue qu'une silhouette compacte qui va et vient. Les bras se détachent du corps, les omoplates se dessinent sous le tee-shirt, une épaule devance l'autre à chaque foulée. Sur le mollet gauche, un serpent enroulé. Une goutte descend de la nuque et se perd dans le tissu.

Une fois à hauteur, il attend. L'allure monte, les jambes s'allongent d'un coup, il se décale et passe. Un pont traverse le ciel, son ombre tombe sur le chemin, la lumière revient. Il ne se retourne pas.

*

L'aiguille indique midi dix. Jonathan lève les yeux vers l'horloge murale, sa mère fait de même avant de reporter les siens sur lui. Murs beiges, rideaux clairs, cadres alignés. Jonathan pose sa veste sur le dossier d’une chaise, contourne la console de l'entrée sans la frôler.

Le plat circule. Les Moreau marient leur fille au printemps. Un trois-pièces s’est vendu près du bois de Vincennes. Le voisin refait sa toiture.

— Entre ton appartement, ton job et ton célibat, j'ai l'impression que tu fais du surplace.

La mère découpe le rôti avec la même épaisseur à chaque fois. Le beau-père mastique la viande, avale.

— Je travaille. J'ai un salaire. Je paie mon loyer. Je dors pas sous un pont.

— Un petit salaire, dit la mère.

— Et des horaires flous.

Jonathan lisse sa serviette de la paume.

Quatre ans plus tôt, autour d’un gratin dauphinois trop cuit, il avait annoncé :

— Je suis gay.

La mère avait hoché la tête, repris son couteau. Comme pour une allergie.

Le beau-père avait relevé les yeux.

— Ça change quelque chose pour la mutuelle ?

Elle lui ressert une portion de haricots verts et incline la saucière au-dessus de son assiette, lorsque l'avant-bras de Jonathan barre le passage.

— Non.

— Juste un peu.

— Non merci.

— Bon… Tu vois toujours Paris ?

— Oui. C’est mon ami.

— C’est un ami. Pas un projet.

Un projet. Il se demande à partir de combien de dîners ça commence à compter.

— Tu ne rencontres personne. À ton âge, ton père et moi, on était déjà…

— Mariés, coupelle de salade comprise.

La mère pose ses couverts, les reprend, les repose. Dans la cuisine, la tarte sort du four.

— Tu devrais réfléchir à la suite.

— J'ai entraînement vendredi… dimanche, championnat.

— Je ne te parle pas de tennis.

La pâte se brise sous sa fourchette.


***

Merci d'avoir lu ce premier chapitre !

Pour les nouveaux lecteurs : qu'attendez-vous de la suite après cet incipit ?

Pour celles et ceux qui avaient déjà lu la version ADA/Scribay : qu'est-ce qui vous a le plus frappés dans cette réécriture ?


💬 Commentaires 7

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RaphHary07 • 1 mois
Un plaisir de redécouvrir ce récit !
Je chipote avec quelques annotations.
J'ai trouvé cette version très lisse, plus incarné encore que la première qui était déjà très réussie. On sent tout de suite que le côté désabusé de Jonathan et une manière de cacher sa solitude et malgré cela, il y a une sorte de tension positive, comme une once d'espoir que les choses vont finir par s'améliorer d'elles-mêmes, c'est très subtil.
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JonathanJones57 Auteur • 1 mois
Merci beaucoup Raphaël ! Je suis super content de te revoir ici, ça me fait vraiment plaisir que tu aies pris le temps de relire cette nouvelle version, et encore plus de l'annoter.
Ton ressenti me touche particulièrement, parce que c'est justement sur les points que tu as indiqué que j'ai le plus travaillé ces derniers temps.
Et merci aussi de chipoter. 😄 Souvent ces petites remarques font progresser le texte. Hâte de lire la suite de tes retours !
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Enattendantlapluie • 1 mois, 1 semaine
Malheureusement, je ne peux pas comparer assez précisément.
Sur la forme, je dirais qu'il manque juste un tout petit peu d'huile pour que ça glisse mieux entre chaque scène.
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JonathanJones57 Auteur • 1 mois, 1 semaine
Oui, merci d'avoir pris le temps de relire et d'annoter. Je suis assez d'accord avec toi par rapport à ce que tu dis et certaines annotations sur des passages que j'ai réajusté.
Mais tu me demandais sur quels points j'aimerais avoir ton regard sur MEHDI. Il y en a un qui m'intéresse particulièrement.
Depuis plusieurs mois, j'ai beaucoup retravaillé le manuscrit. Pas tellement l'histoire, mais la manière de la raconter : des phrases plus amples, un rythme moins haché, beaucoup moins d'explicatif, des dialogues que j'essaie de rendre plus naturels, en faisant davantage confiance au lecteur. Des scènes ajoutées aussi, au fur et à mesure des chapitres.
Si tu poursuis la lecture, c'est surtout là-dessus que ton ressenti m'intéresserait. Est-ce que tu sens que ça glisse naturellement ? Est-ce que tu as parfois l'impression que le texte est encore "écrit", ou au contraire qu'il te laisse suffisamment de place ? Si tu as le temps et l'envie, ce genre de retour me serait vraiment précieux.
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Enattendantlapluie • 1 mois, 1 semaine
C'est noté !
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JonathanJones57 Auteur • 1 mois, 3 semaines
Merci beaucoup pour ton retour, ça me fait vraiment plaisir ! C'est exactement l'effet que je recherchais : qu'on ne sache pas encore où l'histoire va, mais qu'on ait envie de continuer.
Et merci aussi pour les annotations, elles sont très utiles. Je vais regarder les dialogues du début, tu n'es sans doute pas le seul à pouvoir hésiter sur le locuteur.
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Olivier_Rules • 1 mois, 3 semaines
Je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où tu m’emmènes, mais je me laisse volontiers guider.
En tout cas, c’est vraiment impressionnant. J’étais un peu désorienté au début, mais la qualité de l’écriture est remarquable. J’attends la suite avec impatience.
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