CHAPITRE 2 - REGARDS

📖 UNE DOSE DE MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 1000 mots

J'ai à peine le temps de répondre à cette petite qu'un sac tombe sur le bitume et qu'un élève détale. J'aurais bien aimé finir cette récréation tranquille. Près du panier de basket, des élèves se dressent sur la pointe des pieds, d'autres rappliquent, les cris se mêlent aux sifflements. Je traverse la cour d'un pas rapide, les premiers coups partent avant que j'arrive à leur hauteur et les deux garçons basculent au sol, agrippés l'un à l'autre. Je passe un bras entre eux, tire.

— Calme-toi !

Il se débat, les épaules tendues.

— Mais il a insulté ma mère !

Les protestations continuent jusque dans le couloir. Sur la porte : Conseiller Principal d'Éducation — Madame Roussel. Elle lève les yeux en nous voyant entrer, penche légèrement la tête.

— Ah… tiens, Ilyès. On ne se quitte plus, décidément. Deuxième fois cette semaine. On est sur quoi aujourd'hui ?

Bras croisés, il reste debout. Je rapporte la bagarre avec Enzo, apparemment provoquée par des injures. Le stylo repart sur la feuille.

— Je vais voir ça avec lui. Ensuite, je recevrai son camarade. Merci, Jonathan.

Plus bas, dans l'entrebâillement :

— Vous l'accompagnerez à la sortie ce soir. Je préfère.

Sous le préau, Aboubacar tient la porte des toilettes garçons ouverte et fait déguerpir les derniers élèves d'un revers du bras.

*

Sophie en revient à ce gamin qui lui a prétendu, pour la troisième fois, avoir oublié son carnet, et secoue la tête sous les rires de Samira, dissimulée derrière sa canette de Coca. Devant moi, la sauce refroidit dans la barquette. Mon téléphone vibre. Je repousse ma chaise, quitte le bureau et longe le couloir jusqu'à l'escalier sous lequel je me tasse pour répondre.

— Shopping mercredi ? J'ai passé vingt minutes devant mon armoire ce matin. C'est officiel, j'ai plus rien.

— On est lundi, Paris.

— Je sais compter. Il me faut une tenue pour ce week-end.

Je lui rappelle celle de l’autre soir aux Bains-Douches.

— Jonathan…

— Jamais la même chose deux fois de suite. Oui, je sais.

— Devant le BHV, vers quatorze heures ?

— D'accord.

— Byyyyyyee !

Le portable retrouve ma poche, le martèlement irrégulier de talons s'éloigne vers le secrétariat et je finis par émerger de mon renfoncement.

*

En fin de journée, la sonnerie retentit, les portes s'ouvrent. J'accompagne Ilyès jusqu'à la grille, les élèves se pressent sur le parvis, cartables tirant sur les épaules, écouteurs vissés aux oreilles, les voix rebondissant contre les murs de béton sous un soleil qui refuse de partir. Les plus jeunes rejoignent les voitures en attente, d'autres traversent au passage piéton. Un bus ralentit dans un souffle d'air comprimé. Je reste près du portail, les bras croisés, à regarder les derniers traîner dehors.

Ilyès s'arrête. Un signe, et le garçon s'éloigne vers un jeune homme, assis un peu plus loin sur les barrières bleues.

La salutation est rapide — poignée de main, poing posé ensuite sur la poitrine. Casquette blanche bien à plat, peau mate prise dans la lumière, survêtement Lacoste vert remonté presque jusqu'au menton. Le pantalon tombe bas sur les chevilles, les Air Max blanches jaunies sur les côtés.

Quand il relève la tête, nos regards se croisent une seconde, peut-être deux. La visière laisse les yeux dans l'ombre. Le jeune homme revient à Ilyès et ils s'éloignent côte à côte le long de l'avenue. À quelques mètres, un dernier coup d'œil. Je reste près du portail.

Je retrouve ma Peugeot 106, mets le contact et relâche l'embrayage, la voiture tressaute, s'engage dans la circulation et me conduit jusqu'au premier feu rouge. La casquette blanche, le vert du survêtement. Le trafic repart.

Un bus scolaire roule devant moi, des visages collés aux vitres à l'arrière. Deux élèves me reconnaissent, se retournent, frappent, appellent, gestes larges, silhouettes agitées derrière le verre. Je baisse le pare-soleil. Celui du côté passager aussi. Ils ont déjà toute la journée pour me voir, ça devrait suffire. En même temps, ça fait très star. Les voitures avancent par à-coups, un scooter remonte la file et frôle mon rétro. Sur la droite, un arrêt de tram où des gens attendent sous l'abri en plexi, serrés les uns contre les autres, avec encore tout ce monde à supporter pour simplement rentrer chez eux. Plus loin, façades crépies, balcons fermés par du PVC et paraboles de travers jalonnent la route, les immeubles s'abaissent d'un étage, les haies prennent le dessus. Romainville.

Je me gare, coupe le moteur et reste quelques instants les mains sur le volant, avant de monter jusqu'à l'appartement, le trousseau imprimant sa marque dans ma paume, même arrivé au palier. Dès l'entrée, j'enlève mes chaussures d'un coup de talon et les pousse contre le mur. Ça sent encore le matin, un mélange de lait chauffé et de céréales. Je traverse le salon, attrape un sweat laissé sur une chaise et le balance plus loin, me laissant tomber dans le canapé.

La pièce a conservé jusqu'à mes négligences : un numéro de Têtu en travers de la table basse, le chargeur emmêlé près d'un verre. Des morceaux de phrases franchissent la fenêtre depuis la rue, un chien aboie au loin.


💬 Commentaires 6

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Enattendantlapluie • 2 mois, 3 semaines
Comme je l'écrivais précédemment, à moins d'avoir les deux versions sous les yeux, j'ai du mal à comparer.
Quoiqu'il en soit, je retrouve ce qui m'a plu à la première lecture : un style factuel (court, descriptif), sensoriel et poétique dans les images que tu construis.
Je ne trouve pas ça trop "écrit", mais en même temps... c'est tellement une question de goût, de culture personnelle !
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JonathanJones57 Auteur • 2 mois, 3 semaines
Merci ! 😊 Ça me rassure de lire ça. C'était justement un des aspects sur lesquels je me suis le plus acharné ces derniers mois.
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Enattendantlapluie • 2 mois, 3 semaines
On est des petites choses fragiles, pleines de doutes ! Alors si je peux te rassurer sur le fait que tes intentions passent, je suis contente :)
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RaphHary07 • 2 mois, 3 semaines
Là aussi, une version encore plus aboutie, même si je me suis permis quelques annotations (chipotage).
Il manque peut-être un détail sensoriel de la part de Jonathan au moment où son regard croise celui de Mehdi, comme un frisson, une sensation de chaleur, son souffle se bloque une seconde dans sa gorge, etc. Mais ce n'est que mon ressenti personnel.
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JonathanJones57 Auteur • 2 mois, 3 semaines
Merci ! 😊 Je comprends tout à fait ton ressenti. Pour le coup, c'est un choix assez volontaire. J'avais justement envie que ce premier regard passe presque inaperçu, sans signaler au lecteur qu'il est en train d'assister à "la" rencontre. Je voulais que son importance n'apparaisse qu'après coup, en même temps que Jonathan la reconstruit.
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RaphHary07 • 2 mois, 3 semaines
J'avoue que c'est encore meilleur que l'idée que je m'en faisais. Je retire ce que j'ai dit. ^^
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