CHAPITRE 2 - REGARDS

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 862 mots


— Ça, je ne sais pas. Il faudra demander à l'administration.

Jonathan termine sa phrase lorsqu'un sac tombe sur le bitume. Un élève détale. Des cris éclatent au loin, un groupe hurle, siffle, se dresse sur la pointe des pieds, près du panier de basket le cercle se referme. Il traverse la cour d'un pas rapide, les premiers coups partent avant qu'il n'atteigne l'attroupement, où deux garçons se jettent l'un sur l'autre, s’agrippent et roulent au sol. Jonathan passe un bras entre eux, tire.

— Ilyès, calme-toi.

Le garçon se débat, les épaules tendues.

— Mais il a insulté ma mère !

Les protestations continuent jusque dans le couloir. Sur la porte : Conseiller Principal d'Éducation — Madame Roussel. Elle lève les yeux en les voyant entrer, penche légèrement la tête.

— Ah… tiens. On ne se quitte plus, décidément.

Ilyès reste debout, bras croisés.

— Deuxième fois cette semaine. On est sur quoi aujourd'hui ?

— Une bagarre. Avec Enzo... je crois. Ça a commencé par des insultes.

Le stylo repart sur la feuille.

— Je vais voir ça avec Ilyès. Ensuite, je recevrai Enzo. Merci, Jonathan.

Plus bas, dans l'entrebâillement :

— Vous l'accompagnerez à la sortie ce soir. Je préfère.

Dehors, Jonathan passe sous le préau en sortant du bâtiment. Devant les toilettes garçons, Aboubacar maintient la porte ouverte et chasse les élèves d'un grand mouvement du bras.

*

— ...et là il m'a sorti « j'ai oublié mon carnet » pour la troisième fois...

Sophie secoue la tête, Samira rit derrière sa canette de Coca. Devant Jonathan, la sauce a refroidi dans la barquette. Son téléphone vibre. Il se lève si brusquement que la chaise racle le sol, quitte le bureau sans un mot, longe le couloir et se tasse sous l'escalier.

— Salut ! Shopping mercredi ? J'ai passé vingt minutes devant mon armoire ce matin. C'est officiel, j’ai plus rien.

— On est lundi, Paris.

— Je sais compter. Il me faut une tenue pour ce week-end.

— Et celle de l’autre soir aux Bains-Douches ?

— Jonathan…

— Jamais la même chose deux fois de suite. Oui, je sais.

— Devant le BHV, vers quatorze heures ?

— D'accord.

— Byyyyyyee !

Il raccroche, le portable disparaît dans sa poche, l’ombre le garde encore un instant. Des talons cisaillent dans le couloir en direction du secrétariat avant de s’éloigner. Il ressort, revient vers le bureau.

*

En fin de journée, la sonnerie retentit, les portes s’ouvrent. Jonathan accompagne Ilyès jusqu’à la grille, les élèves se pressent vers la sortie, cartables tirant sur les épaules, écouteurs vissés aux oreilles, les voix rebondissant contre les murs de béton sous un soleil qui refuse de partir. Lui reste près du portail à regarder les derniers traîner dehors. Le parking s’anime : moteurs qui tournent, portières rabattues à la hâte, parents qui appellent. Ilyès s’arrête. Un signe, et le garçon s’éloigne vers un jeune homme, un peu plus loin.

La salutation est rapide — poignée de main, poing posé ensuite sur la poitrine. Casquette blanche bien à plat, peau mate prise dans la lumière, survêtement Lacoste vert remonté presque jusqu’au menton. Le pantalon tombe bas sur les chevilles, les Air Max blanches jaunies sur les côtés.

Il parle encore à Ilyès quand il relève enfin la tête. Leurs regards se croisent une seconde, peut-être deux. La visière laisse les yeux dans l'ombre. Le jeune homme revient à Ilyès et ils s’éloignent ensemble, les épaules roulant à chaque pas. À quelques mètres, un dernier coup d’œil. Jonathan reste droit. Au coin d'une rue, ils disparaissent.

*

Dans sa Peugeot 106, il met le contact. Le moteur prend, régulier, une vibration basse qui remplit l’habitacle. Il passe la première, relâche, la voiture tressaute, puis s’engage. Au feu rouge, il revoit la casquette blanche, le vert du survêtement. Le trafic repart.

Un bus scolaire roule devant lui, des visages collés aux vitres à l’arrière. Deux reconnaissent Jonathan, se retournent, frappent, appellent, gestes larges, silhouettes agitées derrière le verre. Il baisse le pare-soleil. L’autre aussi. Les voitures avancent par à-coups, freinent, repartent, un scooter remonte la file et frôle le rétro. Sur la droite, un arrêt de tram où quelques corps attendent sous l’abri en plexi ; plus loin, de longues façades crépies, des balcons fermés par du PVC, des paraboles de travers. La route déroule, les immeubles s'abaissent d'un étage, les balcons cèdent la place aux haies. Romainville.

Il se gare, coupe le moteur, les mains encore posées sur le volant. Le trousseau imprime sa marque dans la paume jusqu’au palier. À l’intérieur, il enlève ses chaussures d’un coup de talon et les pousse contre le mur. La pièce sent encore le matin, un mélange de lait chauffé et de céréales. Il traverse le salon, attrape un sweat laissé sur une chaise et le balance plus loin avant de se laisser tomber dans le canapé.

Un reste de jour accroche les murs, une pile de magazines, un chargeur qui traîne, un verre laissé sur la table basse. Il passe une main sur son visage. Dehors, des morceaux de phrases franchissent la fenêtre, un chien aboie au loin.


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