RAB
Je ne me souviens plus de son prénom, seulement de l’avoir choisi, là, à cet instant, sur un regard qui m’avait suffi pour savoir que ça matcherait. Je lui avais demandé s’il avait pas un peu de tunes, par hasard, un ou deux euros pour me dépanner, d’une voix aussi banale que possible. Je ne voulais pas faire la victime, et c’était précisément le ton que j’employais depuis vingt minutes avec tous ceux qui croisaient mon chemin.
Il m’avait répondu que non, mais avec un sourire. Puis il avait dit :
— Attends, viens. On va trouver.
On s’était postés à l’angle de la rue, d’où Belleville dévalait devant nous, jusqu’à cette succession de toits qui semblaient avoir été posés les uns derrière les autres sans grand souci de perspective. Les pièces avaient commencé à s’accumuler dans nos paumes, un euro par-ci, deux parfois, de la petite monnaie que certains nous donnaient volontiers, quand d’autres levaient une main sans ralentir ou traversaient carrément pour nous éviter.
Au bout d’un moment, il m’avait demandé :
— Mais tu veux faire quoi avec ça ?
— J’ai grave soif.
— Soif de quoi ?
— De vin blanc.
Moelleux, sec, de la piquette, j’en avais rien à battre, pourvu qu’il y en ait. Le soleil du dimanche brillait tout là-haut, dans un ciel parfaitement clair. La soirée n’était pas finie.
Une voiture s’était arrêtée devant le passage piéton. La vitre avait glissé.
— Y a quoi, les frères ?
Mon nouvel ami s’était aussitôt lancé dans une explication dont je ne comprenais moi-même pas grand-chose. Il parlait avec les mains, les joignait comme pour prier, me désignait. J’avais laissé faire. Le conducteur avait sorti un billet de vingt euros.
— On a tous été en galère. Force à vous, les gars.
Avec ce qu’on avait récolté, on pouvait déjà prendre deux bouteilles. Évidemment que j’allais partager. Je suis solidaire.
Et puis reste avec moi.
Accompagne-moi.
Suis-moi dans mon délire.
Mon pote.
Je vois bien que t’as du temps. Que personne ne t’attend dans dix minutes. Qu’il n’y a pas d’échéance, pas d’urgence. Et apparemment, tu kiffes les survêts. Ça tombe bien.
Tu peux être mon Mehdi.
Quelques minutes. Quelques heures, si tu veux. Davantage, pourquoi pas.
La supérette était un peu plus bas, avec son petit rebeu derrière la caisse qui nous avait à peine accordé un regard, et j’en étais ressorti avec les bouteilles dans un sac plastique qui frottait contre ma jambe à chaque pas. On avait trouvé un square, choisi le premier banc venu, puis j’avais dévissé une bouteille pour remplir le gobelet et le lui tendre, préférant boire directement au goulot. Les premières gorgées avaient fait leur travail. Enfin.
On avait parlé de tout et de rien, surtout de rien, et je serais incapable aujourd’hui de retrouver une seule des histoires que j’avais pu lui raconter. Des conneries, sûrement, le genre de conneries que je débite quand quelque chose revient, quand je commence à reprendre du pouvoir, à parler trop fort, à raconter ma vie à quelqu’un que je connais depuis une demi-heure comme si on avait grandi ensemble. Lui aussi m’avait raconté des choses, importantes peut-être, belles même, des morceaux de sa vie qui méritaient probablement mieux que ce que j’étais capable de leur accorder ce jour-là. J’en sais rien. Je crois que je l’écoutais. Surtout, il fallait que le vin continue de couler, que je boive, que je m’abreuve, jusqu’à ce que quelque chose s’éteigne en moi et que quelque chose d’autre s’allume.
La deuxième bouteille était bien entamée quand je m’étais mis debout sur le banc.
— Tu fais quoi ?
Je lui avais fait signe d’attendre. Et j’avais commencé à danser. Pas de musique. Rien. Seulement Lady Gaga dans ma tête.
Même en y réfléchissant sérieusement, je n’avais pas la moindre idée de comment, ni pourquoi, ni par quelle opération nous nous étions retrouvés porte de la Chapelle. Je tenais encore debout, et tout était absolument merveilleux.
Mon compagnon m’avait entraîné vers le périphérique. On avait traversé la chaussée entre les voitures, gagné un talus et découvert, de l’autre côté, quelque chose d’encore plus merveilleux.
Sous mes chaussures, la terre était sèche, inégale, réduite par endroits à une poussière fine qui se soulevait à chacun de nos pas. L’herbe avait disparu sur de larges portions du terrain. Entre les troncs des arbres, des tentes côtoyaient des bâches fixées aux branches, des sacs, des vêtements étendus sur le sol et toutes sortes d’objets dont je n’aurais su dire s’ils avaient été abandonnés ou si quelqu’un comptait les récupérer. Des hommes circulaient entre les installations, d’autres restaient assis ou discutaient en petits groupes. Certains nous suivaient des yeux, la plupart poursuivaient leurs occupations. Il y avait des visages fatigués, des garçons très jeunes, quelques types que je trouvais plutôt beaux. Au-dessus de tout ça, la circulation du périphérique entretenait son grondement. La chaleur de l’après-midi était écrasante, moite, et mon dos ruisselait sous le tissu. Avec mon petit polo Fred Perry et mon pantalon noir slim fit, je dénotais sévèrement.
J’ignore encore combien de temps nous sommes restés sur ce terrain. Je me souviens seulement du soleil qui déclinait derrière les voies rapides, aperçu depuis les hauteurs du talus, et de nos bouteilles désormais vides. Plus de vin. Pause.
Samir — oui, ça devait être ça — cherchait quelque chose à prendre, un truc qui pouvait le « défoncer despi », qu’il avait dit. Je compatissais, mais j’en avais déjà suffisamment dans la gueule, et de toute façon, je ne touchais pas à ça. Jamais. Même quand l’occasion se présentait.
Je l’avais laissé sur sa colline.
****
Extrait provisoire de la troisième partie d’UNE DOSE DE MEHDI, publié indépendamment du reste du roman pour tester sa lecture hors contexte. Je serais curieux de savoir si la voix du narrateur, cette errance et cette rencontre vous parlent sans connaître les personnages ni leur histoire.
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