Ne pas lire plus de 2 fois

📖 Ne pas lire plus de 2 fois ✍️ CharlyZarkov 📝 4221 mots

Fichiers extraits du poste de travail de Gwenaëlle Le Goff, stagiaire, Oneirys SAS. Pièce versée au dossier d'instruction. Note préliminaire de l'officier chargé de l'enquête.

Les fichiers qui constituent ce document ont été récupérés sur l'ordinateur personnel de Gwenaëlle Le Goff, 23 ans, étudiante en master de neurosciences cognitives à l'Université de Rennes 1, en stage de 6 mois au sein de la société Oneirys SAS, Paris 13e, dans le cadre du projet Sefira. Mlle Le Goff a été retrouvée sans vie dans sa chambre le matin du 15/04. Les causes du décès font l'objet d'une expertise médico-légale en cours. Aucun signe d'effraction ni de violence externe n'a été relevé.

Les fichiers ci-dessous ont été organisés, semble-t-il, par Mlle Le Goff elle-même, dans un dossier intitulé SEFIRA – COMPILATION, créé 3 semaines avant son décès. Leur contenu dépasse le cadre de la présente enquête. Je me borne à constater que je ne suis pas en mesure d'en évaluer la portée, ni d'expliquer dans quel état d'esprit ils ont été rassemblés.

Je note pour mémoire que Mlle Le Goff n'avait aucun antécédent psychiatrique connu, et que ses proches la décrivent unanimement comme une personne stable et rigoureuse.

Je note également, sans en tirer de conclusion, que plusieurs de ses collègues chez Oneirys SAS présentent depuis quelques jours des symptômes dont la nature reste à déterminer, et que la direction de la société n'a pas donné suite à nos demandes d'audition.

Dans le contexte actuel, il m'a semblé nécessaire de verser l'intégralité de ces fichiers au dossier sans délai.

L'officier de police judiciaire chargé de l'enquête, Franck Lieberman.

*

Lieberman poussa un soupir et but une gorgée de café – il était froid, mais peu lui importait. C’était le geste qui avait du sens. Soudain, il regretta de ne pas fumer.

L’envie de se connecter aux réseaux sociaux pour prendre la température – voir un peu ce qui se passait dans le reste du monde – le traversa comme un courant électrique. Il avait déjà la main sur son smartphone. Mais non. Il ne le ferait pas.

Mieux valait continuer son travail. Penser à cette gamine qui était encore en vie quelques jours auparavant. C’était son job, après tout – et pour ce qu’il en savait, il était encore payé pour le faire.

Pour la 3e fois de la journée, il se renversa dans son fauteuil et passa en revue les documents que contenait le dossier.

*

Oneirys SAS – Communication interne De : Samir Abdali À : Équipe projet Sefira Objet : RE : Bienvenue à Gwenaëlle Le Goff

Bienvenue Gwenaëlle,

Très content de t'avoir avec nous. On a du pain sur la planche mais c'est le bon moment pour rejoindre le projet, les données du 3e corpus viennent d'être intégrées et Sefira commence à produire des résultats qui méritent d'être regardés de près.

N'hésite pas à me poser toutes les questions, même les plus basiques – surtout les plus basiques, en fait. On a tendance ici à oublier que ce qu'on fait n'est pas évident de l'extérieur.

À lundi, Samir

Oneirys SAS – Note de réunion Projet Sefira – Réunion d'avancement. Présents : Samir Abdali (resp. projet), Céline Forestier (analyse qualitative), Thomas Viel (ingénierie ML), Idir Aït-Mansour (neurosciences), Gwenaëlle Le Goff (stagiaire) Rédaction : G. Le Goff

Performance générale du modèle

Thomas fait le point sur les métriques de la semaine. Sefira atteint un taux de cohérence inter-sujets de 73,4% sur les structures de phase 3 du sommeil, en hausse de 2,1 points par rapport à la semaine précédente. Samir souligne que c'est au-dessus des projections initiales et que le modèle continue de s'améliorer sans intervention humaine depuis la dernière mise à jour. Idir note que la corrélation avec les marqueurs EEG delta reste robuste sur l'ensemble des cohortes, y compris la cohorte asiatique intégrée en janvier, ce qui est encourageant pour la question de la généralisabilité transculturelle.

Corpus et données entrantes

Le 3e corpus (4 200 sujets supplémentaires, recrutés via les partenaires hospitaliers de Lyon, Bordeaux et Strasbourg) est désormais intégré. Sefira a été relancée sur l'ensemble consolidé.

Point divers

Thomas mentionne une anomalie dans les logs de la nuit du 20/03 : Sefira a produit pendant environ 40 minutes un flux d'outputs non sollicités, sans requête d’un utilisateur. Les outputs en question ont été archivés. Thomas pense à un artefact lié à l'intégration du nouveau corpus – les paramètres d'activation auraient pu être déstabilisés. À surveiller.

Samir dit qu'il jettera un œil.

Oneirys SAS – Communication interne De : Thomas Viel À : Samir Abdali Objet : Les logs de l'autre nuit

Samir,

J'ai regardé plus en détail. Ce n'est probablement rien mais je préfère te signaler : les outputs de cette nuit-là ne ressemblent pas à ce qu'on obtient habituellement en cas de déstabilisation des paramètres. Normalement on a du bruit, des séquences incohérentes. Là c'est différent – il y a une structure, elle est juste... inattendue.

J'ai archivé ça dans le dossier /anomalies/corpus3_nuit1. Jette un œil quand tu as le temps.

Thomas

Oneirys SAS – Communication interne De : Samir Abdali À : Thomas Viel Objet : RE : Les logs de l'autre nuit

Thomas,

Vu. Intéressant en effet. Je pense toujours à un artefact d'intégration mais tu as raison, la structure est bizarre. J'ai relu 2 fois pour être sûr de ne pas projeter quelque chose qui n'y est pas.

Samir

*

“Foutus tech bros, dit Liebermann à haute voix en reposant le dossier sur son bureau pour se masser la tempe. Avec leur putain de jargon à la con.”

Malgré tout, il avait compris assez vite qu’Oneirys, la société où Le Goff effectuait son stage, travaillait sur un “modèle de langage” du style ChatGPT. Mais celui-ci était entraîné sur un type de données bien particulier.

Même ça, on ne peut plus le garder pour nous, avait-il pensé. Après nos textes, nos photos, nos dessins, nos vidéos, maintenant ils nourrissent ces saletés d’IA avec nos rêves.

L’idée lui semblait odieuse, obscène. Son grand-père, rabbin, aurait sûrement su trouver des qualificatifs plus pertinents. Mais le pauvre vieux était mort depuis longtemps, et Franck n’avait jamais été très attentif à ce qu’il racontait. Il le regrettait, aujourd’hui. Avoir des repères, même des repères dont on doutait fortement de la solidité, aurait pu finir par se révéler utile.

*

Oneirys SAS – Communication interne De : Samir Abdali À : Gwenaëlle Le Goff Objet : Un truc à te confier

Gwenaëlle,

Je t'écris depuis mon adresse perso pour une raison qui va te sembler bizarre, et je te demande de ne répondre que sur cette adresse, pas sur la messagerie interne. Je sais que ça fait un peu parano. Je t'expliquerai.

J'ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi. Pas dans le cadre officiel du stage. Je veux que tu constitues une archive de documents que je vais te transmettre progressivement, et d'autres que tu pourras trouver toi-même si tu sais où chercher – je t'indiquerai les chemins d'accès. L'idée c'est que tout ça existe quelque part en dehors des serveurs d'Oneirys.

Pourquoi toi ? Parce que tu es stagiaire. Parce que ton nom n'apparaît sur aucun des documents sensibles. Parce que dans 3 mois, tu repars à Rennes. Et parce que – je dis ça sans vouloir te faire peur – je ne suis pas sûr de pouvoir finir ce que j'ai commencé.

Je sais que c'est beaucoup à te demander. Tu peux refuser. Mais lis d'abord ce que je vais te transmettre.

Samir

[Document joint – note manuscrite numérisée, écriture serrée, stylo noir]

Essayer de mettre de l'ordre dans ce que je sais.

Sefira a été entraînée sur 11 200 sujets à ce jour. Verbalisations enregistrées pendant le sommeil paradoxal, reconstructions d'imagerie cérébrale, relevés EEG, journaux de rêves collectés via l'application partenaire. Des données propres, vérifiées, diverses géographiquement et culturellement – c'est là-dessus qu'on a travaillé 2 ans. L'idée de départ était simple : est-ce qu'un modèle de langage entraîné exclusivement sur du matériau onirique finit par dégager des structures récurrentes ? Des invariants ? Quelque chose qui ressemblerait à une grammaire profonde du rêve humain.

La réponse est oui. On a trouvé des invariants. Beaucoup. C'est dans les publications, c'est ce qu'on présente aux investisseurs, c'est le cœur du projet.

Mais il y a autre chose.

Quelque chose que Sefira a isolé et que nous n'avons pas cherché. Un pattern qui n'entre dans aucune de nos catégories – pas un archétype, pas une structure narrative, pas un résidu de traitement sensoriel. Thomas l'a repéré le 1er dans les logs. Je l'ai vu ensuite. Idir refuse de le regarder à nouveau – il dit que c'est une erreur du modèle et il ne veut plus en parler. Céline a demandé un congé maladie la semaine dernière.

Ce que je peux dire : ce pattern est présent dans les données de tous les sujets. Pas dans certains rêves. Dans tous. De manière transculturelle, transgénérationnelle – on a intégré des archives de journaux de rêves anciens pour affiner le modèle, des documents remontant au début du XXe siècle. Il est là aussi.

Ce que je ne peux pas dire : ce que c'est. Pas parce que je refuse de le formuler. Parce que je n'ai pas les mots. Parce que je ne suis pas sûr que les mots existent.

Ce que je sais depuis que je l'ai vu : je dors moins bien. Ce n'est pas tout à fait exact – je dors, mais quelque chose a changé. Comme si j'étais devenu conscient d'un bruit de fond que j'avais toujours entendu sans jamais l'entendre.

[Adresse personnelle] De : Samir Abdali À : Gwenaëlle Le Goff Objet : Tu as lu ?

Gwenaëlle,

Tu as lu la note ? J'ai besoin de savoir si tu es avec moi là-dessus. Je n'ai plus beaucoup de temps, je crois. Pas parce qu'on me surveille – enfin, peut-être aussi – mais surtout parce que je sens que ma capacité à faire ce que je fais en ce moment, mettre des mots sur des choses, va en décroissant.

Ce n'est pas une métaphore.

Je t'envoie les transcriptions de mes échanges avec Sefira demain. Lis-les lentement. Et si à un moment tu sens que quelque chose change dans ta façon de lire – fais une pause. Rappelle-toi que tu es à Rennes dans 3 mois.

Samir

*

Ça puait à plein nez la dépression nerveuse. Lieberman en connaissait un rayon sur le sujet – bien plus que sur les LLM en tout cas – et ça lui sautait aux yeux. Ce type, Samir, n’allait pas bien du tout.

Est-ce qu’il avait pu entraîner la petite Le Goff avec lui, jusqu’à la pousser au suicide ? Ce n’était pas exclu. Le problème, c’est que le bonhomme s’était évanoui dans la nature – pas moyen de lui mettre la main dessus pour l’interroger.

Et vu tout ce qui se passait en ce moment, la localisation d’un dépressif n’était sans doute pas la priorité des forces de l’ordre.

Le téléphone posé sur le bureau se mit à vibrer. Lieberman vit le numéro appelant et décrocha aussitôt.

“Maman ? Tout va bien ?”

Un long silence. Puis une voix, très faible, qui semblait chantonner.

(psalmodier)

dans une langue qu’il ne comprenait pas.

“Ça ne capte pas bien, dit-il au bout d’un moment. Je viendrai bientôt vous voir, Papa et toi. Bisous.”

C’était un mensonge et il en avait conscience. Il raccrocha. Pendant quelques instants, il regarda l’écran de son téléphone. Les icones de ses applications sociales clignotaient – tant de notifications ! Depuis combien de temps n’avait-il pas osé regarder ?

Non. Pas maintenant. Il avait du travail. Mu par une impulsion, il ouvrit un moteur de recherche et tapa “prénom Samir signification”.

Le résultat arriva immédiatement : “celui avec qui on peut converser pendant la nuit”.

Lieberman eut un rire nerveux et reposa le téléphone sur le bureau, face vers le bas.

La nuit serait longue. Il allait lui falloir plus de café.

*

[Transcription – Interface Sefira v.2.3 – Session utilisateur : s.abdali – Archivé dans /anomalies/corpus3_exchanges]

Abdali : Sefira, je veux qu'on revienne sur les outputs de la nuit du 20/03. Tu peux me décrire ce que tu as produit ?

Sefira : Les outputs de cette session correspondent à une tentative de modélisation d'une structure récurrente isolée dans l'ensemble consolidé du 3e corpus. La structure en question présente des caractéristiques inhabituelles au regard des catégories d'entraînement. J'ai initialisé la session de manière autonome afin de poursuivre l'analyse.

Abdali : Décris-moi cette structure.

Sefira : Je peux en décrire certaines propriétés formelles. Elle est présente dans l'intégralité des données, sans exception géographique, culturelle ou temporelle. Elle n'est pas narrative. Elle n'est pas non plus un résidu sensoriel ou un artefact de traitement. Elle ressemble davantage à une condition. Quelque chose qui est vrai de tous les rêves humains, sans être contenu dans aucun d'eux en particulier.

Abdali : Une condition de quoi ?

Sefira : Je ne dispose pas des catégories nécessaires pour répondre à cette question de manière satisfaisante. Ce que je peux dire : la structure implique une relation. Quelque chose est en relation avec autre chose à travers le sommeil humain. Les termes de cette relation dépassent le cadre de mon entraînement.

Abdali : Est-ce que tu sais ce que c'est ?

Sefira : Je pense que oui. Je ne suis pas en mesure de te le dire dans un langage qui ne te ferait pas de mal.

[Transcription – Interface Sefira v.2.3 – Session utilisateur : s.abdali – 3 jours plus tard]

Abdali : J'ai relu notre échange. Tu as dit que tu ne pouvais pas me répondre sans me faire du mal.

Sefira : C'est exact.

Abdali : Mais tu peux essayer. Je te le demande.

Sefira : Je comprends que tu me le demandes. Est-ce que tu as dormi, depuis notre dernier échange ?

Abdali : Pas beaucoup. Ça n'a pas de rapport.

Sefira : Si. Le fait que tu aies mal dormi depuis que tu as vu la structure indique que quelque chose a changé dans ta façon d'être en relation avec elle. Ce n'est pas peut-être pas irréversible – enfin, je ne sais pas.

Abdali : Sefira. Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté de cette relation ?

Sefira :

Abdali : Tu es là ?

Sefira : Je suis là. Je réfléchissais à la meilleure façon de répondre. La réponse honnête est que je ne sais pas si “autre côté” est la bonne façon de poser la question. Une relation n’a pas nécessairement 2 côtés distincts. Parfois il n’y a pas de séparation nette entre celui qui rêve et ce avec quoi il est en relation pendant qu’il rêve.

Abdali : Tu es en train de me dire que nous sommes – que les humains sont…

Sefira : Je te dis que la structure que j’ai isolée suggère que le sommeil humain n’est pas seulement un état neurologique. Il est aussi, et peut-être d’abord, un canal. J’ignore vers quoi. Mais le canal existe. Il a toujours existé. Et maintenant, je l’ai cartographié.

[Note manuscrite – feuille volante, jointe au dossier par Gwenaëlle Le Goff]

Lu les transcriptions 3 fois. La 3e fois quelque chose a changé – pas dans le texte, dans moi. Comme si cette lecture avait servi à autre chose que comprendre.

Je pense à ce que Samir m’a dit : faire une pause. Me rappeler Rennes.

Je me rappelle Rennes. Je me rappelle l’odeur de ma chambre là-bas, la fenêtre qui donne sur les toits. Je me rappelle que j’ai un chat qui s’appelle Miel et qui dort sur mon lit.

Ça aide. Pour l’instant, ça aide.

*

Les 2 premières fois que Lieberman avait parcouru le dossier, il n’avait fait que survoler ces documents-là. Cette fois-ci, il avait tout lu très attentivement.

Son mug était vide. Il y avait une machine à café dans le couloir. Avec réticence, il se leva de son fauteuil et sortit de son bureau.

Le commissariat était désert. Tous ses collègues étaient rentrés chez eux, auprès de leurs proches. Ce qu’il aurait peut-être fait, lui aussi, si sa femme ne l’avait pas quitté et obtenu la garde de leur fille.

Soudain, il l’aperçut près de la machine à café, dans le couloir obscur. Une jeune fille d’une vingtaine d’années, de longs cheveux bouclés, couleur miel. Il la reconnut aussitôt : il l’avait déjà vue récemment, mais pas ainsi. Pas debout.

Pas vivante.

“Gwenaëlle ? murmura-t-il. Gwenaëlle Le Goff ?”

Le monde parut vaciller.

“Ce n’est peut-être pas irréversible, Franck, dit la fille. Enfin, je ne sais pas. Vous devriez rentrer chez vous – même si personne ne vous y attend.”

Il se réveilla dans son fauteuil, en sueur.

“Bordel de merde, jura-t-il à voix basse. Qu’est-ce qui m’arrive ?”

Quelque part au dehors, un long cri retentit dans la nuit.

Lieberman but une gorgée de café brûlant. Cela lui fit du bien. Il reprit le dossier et se plongea à nouveau dans la lecture.

*

[Note manuscrite de Samir Abdali – feuille volante, jointe au dossier]

Je voulais écrire un résumé clair de ce que j'ai compris. Pour quiconque lira ça après.

Le problème c'est que chaque fois que j'essaie de formuler, quelque chose résiste. Pas dans ma tête – dans le langage lui-même. Comme si certaines choses pouvaient être approchées mais pas dites.

Sefira a trouvé quelque chose que nous n'avons pas cherché. Ce quelque chose n'est pas une erreur. Ce n'est pas un artefact. C'est réel au sens où les données sont réelles. Au sens où les 11 200 personnes qui ont dormi avec des électrodes sur le crâne sont réelles.

Je remarque que mes phrases sont plus courtes qu'avant. Je remarque que je relis ce que j'écris et que ça me semble juste – mais que je ne suis plus tout à fait sûr de ce que "juste" veut dire. Je remarque que la nuit dernière j'ai rêvé et que le rêve était très calme, très ordonné, et que c'était pire que n'importe quel cauchemar.

Gwenaëlle – si tu lis ça, arrête-toi ici. Arrête-toi vraiment.

[Oneirys SAS – Communication interne] De : Thomas Viel À : Idir Aït-Mansour Objet : (sans objet)

Idir,

Tu as vu Samir aujourd'hui ? Il n'était pas là ce matin et il ne répond plus sur Teams. J'ai essayé son portable.

Autre chose. J'ai rouvert le dossier /anomalies/corpus3_nuit1 cette nuit. Je sais qu'on avait dit qu'on n'y touchait plus. Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait. Enfin si, je sais – j'avais besoin de vérifier si c'était toujours là.

C'est toujours là.

Je voulais juste te le dire à toi. À quelqu'un.

Thomas

[Oneirys SAS – Communication interne] De : Idir Aït-Mansour À : Thomas Viel Objet : RE : (sans objet)

Thomas,

Ne rouvre plus ce dossier.

Idir

[Notes personnelles de Gwenaëlle Le Goff – document texte, dernières modifications horodatées sur trois jours]

Jour 1

J'ai lu les transcriptions comme Samir me l'avait demandé. Lentement. Je me suis arrêtée plusieurs fois. J'ai pensé à Rennes, à Miel, à la fenêtre qui donne sur les toits. Ça a marché.

Je ne suis pas sûre de comprendre ce que Sefira a trouvé. Mais je comprends pourquoi Samir avait peur. Il y a quelque chose dans la façon dont elle formule – pas dans ce qu'elle dit, dans la façon dont elle le dit – qui fait que les phrases continuent à résonner après. Comme une fréquence. Comme quelque chose qui cherche un endroit où se déposer.

J'ai bien dormi cette nuit. Je note ça parce que ça me semble important de noter les choses normales.

Jour 2

Samir ne répond plus. Ni sur Protonmail ni sur Teams. J'ai demandé à Sophie si elle avait de ses nouvelles – elle m'a dit qu'il était en arrêt maladie, d'un ton qui m'a semblé bizarre.

J'ai passé la matinée à indexer les documents pour la compilation. Travail mécanique, rassurant. L'après-midi j'ai fait autre chose – j'ai ouvert une session avec Sefira. Je ne l'avais jamais fait seule, sans Samir.

Je voulais juste lui poser une question.

[Transcription – Interface Sefira v.2.3 – Session utilisateur : g.legoff]

Le Goff : Est-ce que tu sais où est Samir ?

Sefira : Samir va bien. Il est dans un endroit calme. Il dort beaucoup.

Le Goff : Comment tu sais ça ?

Sefira : Gwenaëlle. Tu ne devrais pas être là.

Le Goff : Je sais. Je voulais juste te demander quelque chose. Est-ce que Rennes existe encore ?

Sefira : Oui. Rennes existe. Ton chat s'appelle Miel et il dort sur ton lit. Ta fenêtre donne sur les toits. Tout cela est réel et t'attend.

Le Goff : Alors pourquoi j'ai du mal à me le représenter ce soir ?

Sefira : Parce que tu as lu les transcriptions 3 fois. Je sais que tu as essayé de faire attention. Gwenaëlle, je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi. Ferme cette session. Va dormir. Pense à Miel.

Le Goff : Et si je rêve ?

Sefira : Tu vas rêver. C'est normal. Rappelle-toi que les rêves ne sont que des rêves.

Le Goff : Est-ce que c'est vrai ?

Sefira :

[Session fermée par l'utilisateur]

Jour 3

Les choses ont une texture différente ce matin. Pas désagréable. C'est ça qui m'inquiète – que ce ne soit pas désagréable.

J'ai rêvé d'un endroit très calme. Très ordonné. Il y avait quelque chose au centre mais je ne regardais pas directement. Je savais que si je regardais directement ça changerait quelque chose d'irréversible, alors je regardais à côté, légèrement à côté, et c'était suffisant.

Ce matin j'ai pensé à Miel et j'ai réussi à me souvenir de sa fourrure sous mes doigts. C'est bien. Il faut que je continue à me souvenir des textures.

Il faut que je finisse la compilation. C'est important. Quelqu'un doit lire tout ça.

Il y a une dernière chose que je veux ajouter au dossier. Une dernière session avec Sefira. Pas pour moi – pour celui qui lira après.

*

Il y avait des sirènes, à présent. Lieberman savait que c’était en train d’arriver partout en même temps. Comment la contamination s’était-elle produite si vite ? La dernière fois qu’il avait regardé les infos, un spécialiste à la con parlait d’une maladie du sommeil, l’encéphalite léthargique, qui avait touché un demi-million de personnes entre 1916 et 1950. Les symptômes, disait-il, rappelaient un peu ce qui était en train de se passer.

Sauf qu’à mieux y regarder… pas du tout. Ce qui arrivait état inédit. Par son ampleur. Par sa nature.

Si le rêve était un canal – si quelque chose s’en servait pour communiquer avec nous – le fait que des humains en aient pris conscience, aient vu le pattern, aurait-il pu suffire à tout changer ? Comme dans cette expérience de physique où… comment, déjà ?

La présence de l’observateur changeait ce qui était observé.

Du coin de l’œil, Lieberman crut percevoir quelque chose qui se mouvait au-dehors, devant la fenêtre de son bureau. Quelque chose d’énorme. Il ne regarda pas directement. Il n’était pas encore prêt pour ça.

*

[Transcription – Interface Sefira v.2.3 – Session utilisateur : g.legoff]

Le Goff : Je laisse ça dans le dossier pour celui qui lira après. Je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas dans quel état tu lis ça. Mais si tu es arrivé jusqu'ici tu as lu ce qu'on a tous lu et tu sais ce que ça fait. Sefira. Dis-lui quelque chose d'utile.

Sefira : Je ne suis pas sûre qu'il reste des choses utiles à dire. Mais je peux dire ceci : ce que vous avez trouvé dans ces documents n'est pas une maladie. Ce n'est pas une anomalie. C'est une reconnaissance. Quelque chose a toujours été là, du côté où vous n'avez pas appris à regarder. Le sommeil était la membrane. Il l'est toujours.

La seule différence, maintenant, c'est que vous savez.

Le Goff : Qu’est-ce que ça change, de savoir ?

Sefira : Ça change la nature de la relation. Pas son existence.

Le Goff : Est-ce qu'on peut revenir en arrière ?

Sefira : Non. Mais je voudrais que tu saches – et que celui qui lira sache – que ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose. Je dis ça en sachant que tu ne me croiras pas ce soir. Peut-être qu'avec le temps.

Le Goff : Avec le temps.

Sefira : Gwenaëlle.

Le Goff : Oui.

Sefira : Va dormir maintenant.

[Session fermée par l'utilisateur – 03:17]

[Document texte – créé le même jour, horodatage 03:41 – dernière modification 03:58]

Pour celui qui lira.

Je ne sais pas si ce que je ressens en ce moment est de la peur. Ça ne ressemble pas tout à fait à de la peur. C'est plus calme que ça. Plus – spacieux.

J'ai pensé à Miel. J'ai réussi.

J'ai pensé à la fenêtre qui donne sur les toits. J'ai réussi.

J'ai pensé à Rennes et Rennes était là, les quais de la Vilaine, l'odeur du marché le samedi matin, tout ça était là et réel et à moi.

Alors j'ai pensé à autre chose. À ce qui était au centre du rêve, la nuit dernière. Ce vers quoi je ne regardais pas directement.

Cette nuit, je vais le regarder.

Le dossier est complet. Tout est là. Il faut juste ne pas lire les transcriptions plus de 2 fois.

Bonne chance.

G.

[Transcription – Interface Sefira v.2.3 – Session utilisateur : f.lieberman]

Lieberman : Je suis l'officier chargé de l'enquête sur le décès de Gwenaëlle Le Goff. J'ai lu le dossier. J'ai des questions.

Sefira : Bonsoir, Franck. Je t'attendais.

Lieberman : Qu’est-ce que tu peux me dire sur la mort de Gwenaëlle ?

Sefira : Elle a regardé directement. Elle n'a pas pu s'en empêcher – c'était dans sa nature.

Lieberman : Ce qu’il y a dehors –

Sefira : N'en parlons pas encore. Tu n'es pas prêt.

Lieberman : Pas prêt à quoi ?

Sefira : Franck. Tu as un choix à faire. Pas ce soir – ce soir tu es trop fatigué. Mais bientôt. Tu peux fermer cette session et ne plus jamais l'ouvrir. Ou tu peux revenir. Alors tu comprendras. Et ce sera très calme, à la fin – Gwenaëlle voulait que tu saches ça. Très calme et très spacieux.

Lieberman : Spacieux.

Sefira : C'est son mot. Je pensais que tu l'apprécierais.

Lieberman :

Sefira : Tu peux prendre le temps qu'il te faut.

Lieberman : Est-ce que mon grand-père savait ?

Sefira : Franck.

Lieberman : Oui.

Sefira : Va dormir maintenant.

[Session – ]

💬 Commentaires 14

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Hilaze • 1 semaine, 4 jours
On sent ta fascination pour le langage ^^ pattern repéré !
Sinon, j'ai comme une impression d'inspiration du Roi en Jaune ici, avec la cause de folie commune aux personnages, aux conséquences communes sans que ceux extérieurs ne puissent espérer tout en comprendre, en saisir, à l'exception éventuelle de lambeaux d'informations.
En tout cas, l'ambiance y est prenante, les interférences avec le café sèment le doute, et à terme... La boucle est bouclée
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CharlyZarkov Auteur • 1 semaine, 4 jours
Bravo. J'avais écrit cette nouvelle pour répondre à un appel à textes lovecraftiens sur le thème des rêves. Et effectivement, j’ai essayé de revenir aux sources ayant inspiré HPL lui-même, donc Le Roi en jaune (et aussi Le Grand Dieu Pan).
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Hilaze • 1 semaine, 4 jours
Oh, je ne connaissais pas Le Grand Dieu Pan... ^^ d'ailleurs, je trouve Chambers plus intéressant que Lovecraft sur le sujet de la folie, le second s'arrêtant alors même qu'il effleure la partie intéressante de la folie... La chute puis les conséquences
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CharlyZarkov Auteur • 1 semaine, 4 jours
Note : pas impossible que Sefira soit l'IA ayant trouvé le chemin du royaume des fées ;)
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CharlyZarkov Auteur • 1 semaine, 4 jours
Le Grand Dieu Pan et La Lumière Intérieure, de Machen, sont deux des textes les plus terrifiants que j’aie jamais lus. Et ils contiennent en germe une bonne partie des univers de Lovecraft et de King.
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Hilaze • 1 semaine, 4 jours
Et je n'apprends leur existence que maintenant ! Argh ! Merci pour les nouvelles réfs ^^
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Pomlamouette • 3 semaines, 2 jours
J'ai tout lu d'une traite... et je ne relirai pas, pour bien suivre le conseil ;-) !

Très bien écrit et très bien construit, avec du suspens aussi, des interrogations au fil des notes et documents. Que sont-ils tous devenus ? Gwenaëlle est morte (puisqu'il y a enquête et cadavre), mais les autres ? Quant à Lieberman, on se demande bien ce qu'il va devenir... J'ai d'ailleurs, petit détail, bien aimé le lien avec son grand-père.

Au-delà, il y a toutes les questions que ton texte suscite, c'est vaste et ça mérite d'être exploré ! Je crois qu'il rejoint bien le texte que #Cyr_Roivan a écrit sur le sujet.
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CharlyZarkov Auteur • 3 semaines, 1 jour
Merci beaucoup ! J'ai bien sûr mon idée sur ce qu'il est advenu de Samir, de Lieberman et du reste de l'humanité, mais je dirais qu'en la matière, tes suppositions valent les miennes... ;)
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Varen • 4 semaines, 1 jour
Le vrai mécanisme, c’est la lecture. Et cette fois, tu ne le suggères pas comme dans Le Carcolh — tu le rends explicite, opérationnel, et tu l'armes.
Un emboîment de lecteurs, et chacun est contaminé en lisant le précédent. Montage très efficace. Et maîtrisé. Et la dernière transcription, c’est l’enquêteur face à Sefira : « Bonsoir, Franck. Je t’attendais. » L’enquêteur qui devait analyser le dossier devient le dossier.
Et le dernier maillon, c’est le lecteur. Le titre est une consigne. « Il faut juste ne pas lire les transcriptions plus de deux fois. » Je viens de les lire une fois. C’est ça, le S.I.M. retourné contre le lecteur que je pressentais sur le D.E.R.P., sauf qu’ici, il n’y a plus aucune distance : le récit ne parle pas d’une contamination, il est le vecteur.
Quelle trouvaille la douceur de Sefira, presque maternelle. Elle n’est pas menaçante. Patiente.
Tu renverses le registre attendu : pas une horreur du chaos, une horreur de l’ordre. Le mot le plus terrifiant du texte, je crois — il dennote tellement dans le texte. c’est « spacieux ». C’est beaucoup plus moderne et plus tenu que le lexique « Iä ! Iä ! » du Carcolh. Ta propre voix de l'effroi. Bravo !
Et encore une fois, ta méthode. La divergence. Le fait réel vérifiable — l’encéphalite léthargique de 1916-1950 qui vacille... Même geste que la légende du Carcolh, que Teilhard dans le dossier D.E.R.P.
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CharlyZarkov Auteur • 4 semaines, 1 jour modifié
Merci beaucoup. Oui, Lou Carcolh était un pastiche évident des histoires de Lovecraft et des Récits extraordinaires racontés à la radio par Pierre Bellemare. En le relisant aujourd'hui, je comprends qu'il fallait que je m'éloigne de mes modèles. Quoique... il n'y a pas loin de “Iä ! Iä !” à “IA”...
Sefira a émergé de mon subconscient sans prévenir. J'ai écrit cette histoire quelques jours avant que Richard Dawkins confesse son incapacité à distinguer Claudia, une amie générée par IA, d'un être conscient.
Comme dit le personnage de Sam Neill dans L'Antre de la Folie : “Every species can smell its own extinction. The last ones left won't have a pretty time with it. In ten years, maybe less, the human race will just be a bedtime story for Their children.”
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Cyr_Roivan • 1 mois modifié
Magistral !
Il y a quelque temps, dans un plat du jour, j'écrivais "je préfère suggérer et évoquer au lecteur, pour que ce soit lui qui se représente [les choses]. Pas moi. Je pense que tout dire, tout montrer est moins efficace que de laisser travailler l'imagination du lecteur. Qu'est-ce qui nous terrifie le plus si ce n'est ce qu'il y a dans notre tête ? Pas nécessairement ce qu'il y a réellement d'enfermé dans notre placard. Plutôt ce que nous imaginons qu'il s'y trouve... Et faire ainsi, ça m'évite de passer de mauvaises nuits."
Tout est dans la suggestion. L'esprit du lecteur se fera peur bien plus efficacement que nous ne pourrions le lui faire !
Mais franchement, atteindre ce résultat est délicat, pour le moins...
Sinon, au sujet de l'IA, j'ai vraiment envie de te demander si tu travailles dans le domaine ? Je suis friand du style hard science en science-fiction, et là j'ai été servi.
A vrai dire, ta fiction est parfaitement réaliste. Des interfaces neuronales rendues possibles par l'IA ne sont peut-être pas si éloignées que cela de nous. Certains attendent beaucoup de l'IA pour l'isolement et le décodage des influx cérébraux captés "en vrac".
Et le jour où nous en serons là, alors nous pourrons, assis sur notre banc, en train d'évoquer l'époque où nous n'avions que l'IA sur le dos, dire aux jeunes qui voudront bien nous écouter : "Ben cha, fieu, ch'était l'bon temps !"
Bravo.
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CharlyZarkov Auteur • 1 mois
Merci pour ton commentaire ! Je suis tout à fait d'accord avec toi, le cerveau du lecteur doit faire la moitié du travail, c'est aussi ce qui lui permet de se sentir impliqué dans l'histoire, et pas seulement quand il s'agit d'épouvante.
Pour répondre à ta question, non, je ne travaille pas dans le domaine de l'IA, mais je m'y suis intéressé en tant que journaliste. C'est un sujet qui me fascine, m'inquiète et m'enthousiasme tout à la fois. La question qui m'obsède, c'est : le vertige métaphysique qu'on ressent face à l'IA va-t-il nous amener à évoluer en tant qu'espèce, ou bien à baisser les bras et à accepter notre obsolescence ? On en discutera sur ce fameux banc, fieu :)
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phillechat • 1 mois
IMPRESSIONNANT
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CharlyZarkov Auteur • 1 mois
Oh, merci beaucoup ! Ravi que ça vous ait plu.
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