Pluie d'automne

📖 Pluie d'automne ✍️ docno 📝 2099 mots

La pluie d’automne était là, persistante comme les galères de la vie, s’amoncelant partout dans ce pays en grand déficit d’eau comme chacun sait, raison pour laquelle la facture est si salée…

Le froid perçait les vêtements trop fins et faisait frisonner ; les gouttes glissaient avec nonchalance sur les vitres sales de poussières du Sahara portées par les vents chauds de l’été trop vite passé.


Ne restait que les décombres des manifs, des poubelles brûlées, des restes de drapeaux palestiniens foulés, des cadavres de pancartes « à bas les fascistes », « mort aux mécréants ».

La rentrée était à peine commencée, mais personne ne voulait bosser surtout les profs trop fatigués des vacances caniculaires. Le monde se préparait à la guerre, les usines tournaient à plein en Allemagne. La France se préparait à glander avec obstination et attendait de pied ferme les vacances d’automne et Halloween.

Mais une chose était sûre : le fascisme ne passerait pas !


L’humeur générale s’en ressentait : déprimée au maximum, car rien n’allait en ce monde pourri : pas d’argent, rien à la télé, le gazole hors de prix, les allocs en baisse, les femmes imbaisables, la PS5 à 1500 boules, le bug de l’iPhone 18... C’était la chienlit totale et complète.


Lorenzo humait l’air ambiant. Il éternua de consternation. Les mots ne lui venaient plus pour exprimer ses pensées, englués, collés, se superposant avec leurs lettres barbouillées de pluie… C’étaient comme des larmes qui peinent à se frayer un chemin sur un visage parcheminé par une vie difficile, une gueule de vieux con quoi, tout vilain...


Quoi ? Qu’est-ce que je raconte ? J’ai froid, bordel ! Laisse parler le conteur ! L’heure est grave, c’est la révolution !


Lorenzo était en cavale… En fait il avait fallu mettre une certaine distance avec les frérots… Enfin, ce qu’il en restait des frérots. Jo à l’asile, castré chimiquement, abruti mentalement par des sadiques diplômés à coup de piquouses et cachetons « pour son bien »…


Quoi ? Tu n’es pas au courant ? Mais c’est passé à la télé, sur CourtisanFM, la seule chaîne infos qu’il faut regarder, l’autre… dont on ne doit pas prononcer le nom et qui commence par C et fini par News, doit être bannie et interdite… Politiquement incorrecte !


« En direct live : chez monsieur José, cinéaste de charme, sauvagement agressé cette nuit par le criminel dangereux surnommé : SadicMAN :

— Monsieur José… Monsieur José ! Que s’est-il passé ?

— Il est revenu le fou ! Ce malade de SadicMAN ! Il voulait voir Ophélie, la marier et lui faire des bébés… Complètement dingue ! La jeunesse est foutue, je vous le dis… C’est la faute des jeux vidéo...

— Heu… C’est l’amour, non ?

— NON ! Pas avec Ophélie ! C’est une pro ! Une ACTRICE !

— Et après, il a fait quoi ?

— Ah, je souffre ! J’ai trop mal ! Ce salaud de SadicMAN… Il m’a massacré ! Je suis mutilé !

— Racontez, la France vous écoute…

— J’y ai dit que l’Ophélie c’était une actrice, qu’elle l’aimait pas, jamais, never… Que personne pouvait aimer un malade comme lui… Que c’était un monstre ! Parce qu’il est vilain, ce type, mais vilain… C’est une fausse-couche !

— C’était un peu… dur, non ?

— Bah oui en fait… Je regrette, putain, je regrette… Mais sur le moment, j’étais vénère...

— Mais qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il a dit « t’es trop méchant ! Je t’aime pas ! je vais te refaire le cul »… Vous vous rendez compte ? À moi ? On croit rêver !

— Et ?

— Pourquoi vous croyez que je suis sur un brancard, mon fessier sur une bouée ? Je m’amuse peut-être ? Je peux plus marcher, bordel ! Ce type, c’est un grand malade !

— Et après ?

— Il m’a jeté comme une merde… Et il a voulu mourir… Il disait qu’il n’en pouvait plus de sa vie… Que c’était abuser… Il chialait comme… une madeleine ! Il poussait des soupirs, il gémissait qu’il était trop malheureux...

— Il a fait quoi ?

— Il a tout bouffé dans la maison, jusqu’à l’arrivée de la police… J’ai jamais vu quelqu’un bouffer comme ça… C’était écœurant !


Gros plan de la journaliste :

— SadicMAN, est arrêté et transféré à l’hôpital psychiatrique de la Conche. C’est un patient connu et très gravement atteint, dans le top cinq des cinglés nationaux. Il a été pris en charge pour être soigné. Nous vous tiendrons informé des suites de cette affaire, mais il semble certain que cet homme n’a pas tout son discernement et serait donc totalement irresponsable de ses actes... »


Cette fois, c’était fini pour Jo… La fin de l’aventure, ou plutôt des conneries. Pourtant, Lorenzo ne pouvait cacher sa tristesse. Tant de souvenirs remontaient à sa mémoire… Cogiter une opération, un plan pour le faire sortir ? Encore ? Non, c’était impossible, Fabrice en préventive…


Hein ? T’es pas au courant ? Mais tu lis pas la gazette de la Conche ? Je sais, plus personne ne lit aujourd’hui… Regarde, ignare !


« Un malfrat interpellé cette nuit, tentant de dérober des marchandises dans un entrepôt de logistique. Cet homme probablement simplet ou sous l’emprise de stupéfiants tentait de se sauver encombré de pneus de moto qu’il venait de prélever du chargement d’un camion (18 pneus). On eut beaucoup de mal à lui arracher la marchandise, le pauvre hurlant « c’est à moi ! C’est à moi ! Voleurs ! ». Ce sont probablement les mêmes délinquants qui ont tenté d’empoisonner le pauvre Malinois Brutus avec des kebabs avariés la veille, laissant le pauvre animal pour mort. Mais fort heureusement, ses jours ne sont plus en danger « il a tout vomi, c’était trop dégueu… Il en a foutu partout ! Une honte de filer cette bouffe à un animal» s’est indigné le vétérinaire.


Oui, ne nous mentons pas, il écopera sûrement de la peine maximum : rappel à la loi et proposition de travail d’intérêt général qu’il pourra refuser. C’est son droit, le droit des pauvres à la clémence judiciaire socialiste-marxiste-insoumise-révolutionnaire !


Hein ? Et Seb, le bedonnant ?

En fuite avec le camping-car, désormais nomade, probablement en route en direction de l’Espagne ou le Portugal… C’est selon, il s’arrêtera en panne et pleurera sur le sort funeste… Qui sait ?


Lorenzo se morfondait. Mourir ? Peut attendre un autre jour. Il se sapa comme un prince et alla dîner à son restaurant favori, sis à l’hôtel Georges V.

Le pingouin surgit, lui présentant la carte que Lorenzo repoussa, l’air grave :

— Purée de Bocuse (bonnottes, beurre salé du mont Saint-Michel et surtout muscade nuss), saucisse de sanglier. Je ne suis pas d’humeur ce soir…

— Comme monsieur voudra… fit le pingouin pincé et totalement ahuri par cette demande fort inhabituelle.


Quelques minutes plus tard, tandis qu’on installait à la table attenante, une femme très distinguée, très pomponnée, très… bref, le chef apparu, la face rouge, la toque de travers.

— Monsieur veut une purée ?

— Un « écrasé de pomme de terre », à la fourchette et pas au shaker ! Vous ne savez pas faire, mon brave ?

— C’est que… s’étouffa l’homme de l’art…

— Le client est roi non ? Enfin, je le pensais, surtout dans un restaurant si prestigieux…

— C’est que… Les bonnottes ça ne court pas les rues…

— Je vois… Mmmm… Je suis très désappointé ! Appelez-moi le directeur !

— On va gérer… On va gérer… s’excusa le chef, disparaissant prestement.


La femme, une vieille au moins la cinquantaine épanouie (faut se réconforter comme on peut), très très bourgeoise BCBG, brune en diable, tout de noir vêtue, regardait cette scène avec intérêt, un demi-sourire sur ses lèvres Crimson Red. Elle fit un signe à Lorenzo.

— Monsieur, puis-je me joindre à vous ? Je ne supporte pas d’être seule… Mariée trop longtemps probablement… Cela me perturbe… Enfin… Je vous regarde depuis tout à l’heure et…

— C’est pour me michetonner ? Je ne suis pas d’humeur ce soir.

— Pardon ? Pour qui me prenez-vous ?!

— Bah, justement, je ne te connais pas !

— C’est vrai… Je vous aborde comme ça… Je suis impardonnable… Denise Ducoté…

— Lorenzo. Enchanté.

— Lorenzo comment ?

— Lorenzo tout court. Ne nous encombrons pas la mémoire avec des noms.

— Monsieur, permettez-moi une question…

— Oui ?

— D’où sortez-vous ?

— Si je te le racontais, tu ne me croirais pas. D’ailleurs, je suis trop déprimé pour parler...

— Vous êtes un gigolo ?

— J’aimerai bien, mais en général il faut que je casque pour la bagatelle.


La Denise rit de bon cœur et sur l’invitation de Lorenzo, galant dans l’âme, vint prendre place en face de lui. Le pingouin apporta la purée de Lorenzo avec obséquiosité :

— Écrasé de pomme de terre façon Bocuse, beurre salé, saucisse d’aloyau avec venaison relevé aux quatre épices… Le chef espère que cela plaira à monsieur.

— Généreux avec le beurre ?

— Je crois… Je...

— Un instant, je goûte ! Si ça glisse pas, vous remportez !


Lorenzo goûta une bouchée avec circonspection devant le regard ébahi de l’assistance et finalement approuva, à la grande satisfaction du serveur.

— Et pour le vin, monsieur ?

— Un Pétrus fera l’affaire… Pour le millésime, ce que vous aurez en cave, ne soyons pas trop tatillon, on pourrait être déçu...

— C’est que la bouteille coûte…


Le regard que lui lança Lorenzo glaça l’impertinence du pauvre garçon, qui se hâta de disparaître tout en avisant le sommelier qu’il y avait un dingue qui commandait un Pétrus pour manger une purée saucisse… L’émotion était à son comble dans le restaurant. On parlait à mi-voix, on subodorait un enquêteur du guide Duchemin, on était dans tous ses états… craignant d’avoir fait un imper qui leur ferait perdre une ou même deux fourchettes au guide : une totale Katastrophe !


On porta la bouteille avec la prudence qui se doit, on servit la main tremblante, Lorenzo, huma le bouquet, observa la pourriture noble en inclinant le verre, goûta, fit des bruits de bouche inconvenants et :

— C’est cool ! Sers la rasade, ma poule et sers-toi un petit verre, tu en meurs d’envie.


Ne se faisant pas prier le sommelier reconnaissant s’exécuta. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut goûter un Pétrus…


— Monsieur Lorenzo… Vous êtes fou ou milliardaire, commenta Denise.

— Ni l’un, ni l’autre… Je veux mourir ce soir… Ma vie est foutue. Alors…

— Vous avez de quoi payer ?

— Assurément… J’ai ma carte AE, no limit, enfin, c’est celle de… M’en rappelle plus.

— Je vois…


Tandis que Lorenzo savourait son « dernier repas du condamné » sous le regard amusé de Denise, elle héla le serveur :

— La même chose, s’il vous plaît…

— Madame est sûre ? C’est que le chef va être… surpris...

— Il faut que je sache.


On entendit des cris venant de la cuisine. Manifestement, Lorenzo venait de lancer une nouvelle mode gastronomique qui n’était pas du goût de tout le monde.


Le repas se passa sans accroc. Lorenzo taciturne en diable, Denise faisant la conversation.

— Et si je vous engageais, monsieur Lorenzo ?

— Pour ? Faudra ken ?


Denise manqua s’étouffer, mais resta très digne.

— M’accompagner… Je n’ai pas l’habitude d’être seule… J’étais toujours avec mon mari, voyez-vous.

— Barré ?

— En effet.

— Avec une plus jeune ?

— Oui… fit-elle, désabusée.

— C’est sûr, t’es trop vieille…

— Vous êtes tout à fait goujat, vous savez ?

— C’est ma spécialité. Mais si tu payes, je suis ce que tu veux…

— Vraiment ?

— M’essayer c’est m’adopter. Le Lorenzo, c’est que du bon, comme le cochon…


C’est ainsi que Lorenzo, rencontra la riche madame Ducoté (oui, Dudevant c’était déjà pris, on fait avec ce qui reste).


Ce qui se passa ensuite ? Ne nous regarde pas !


Bzzzzz !





💬 Commentaires 2

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klodik • 1 jour, 4 heures
Une superbe piece de comique de l'absurde ! Avec continuité narrative, échos et tout et tout. Bravo @docno 😉

L' élégance folle du voyou au grand cœur. Savoureux !
👍 1
docno Auteur • 1 jour, 1 heure
Merci d'être passé... Ça réchauffe...
👍 1